‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 66 sur 95 · Quatre-vingt-treize, IIe partie, m · texte numérisé non relu

Quatre-vingt-treize, IIe partie, m

LA MORALE DES ROMANS 22 i

rebelles aux progrès réclamés par les hommes les meilleurs, qui sont dès lors poussés à la révolte : c'est le sujet épisodique. Telle est l'idée de YAnankè dans ce roman.

La même idée de lutte contre une fatalité externe reparaît dans les Travailleurs de la mer, avec une application différente. Victor Hugo s'en explique dans la préface de cette belle œuvre, où des pages vraiment sublimes, et qui imposent une admiration sans mélange, se détachent du milieu des virtuosités du grand artiste de la parole. Il a, dit-il, dénoncé Yanankè des dogmes dans Xotre-Dame de Paris, — des dogmes! ceci ressemble fort à une "vue suggérée après coup par le goût de la symétrie, — il a dénoncé Yanankè des lois dans les Misérables; il va, dans les Travailleurs de la mer, dénoncer Yanankè des choses, la fatalité des forces do la nature, et peindre la lutte de l'homme contre les éléments, contre la mer, qui devient alors pour lui le symbole achevé de l'horreur, de la brutalité et de la déraison. Il joindra « à ces trois fatalités qui enveloppent l'homme la fatalité intérieure, YAnankè suprême, le cœur humain ». Il dit ailleurs qu'il a voulu, dans ce roman, glorifier le travail et le dévouement, montrer la victoire de l'homme sur la fatalité naturelle, mais aussi sa défaite dans la lutte contre la fatalité de la pas-

sion, « montrer que le plus implacable des abîmes, c'est le cœur, et que ce qui échappe à la mer n'échappe pas à la femme ». En effet, l'amour intense, mais secret, et le suicide de Gilliatt, en contraste avec l'amour idyllique d'Ebénézer et de Déruchette, êtres innocents, causes inconscientes de désespoir et de mort pour l'être à sentiments profonds, est un beau thème de fatalité passionnelle, que Victor Hugo avait déjà traité, mais avec bien moins de vérité et de délicatesse, en sa triade d'Esmeralda, Phœbus et Quasimodo, dans Notre- Dame de Paris. La fatalité Claude Frollo, dans ce dernier roman, s'ajoutait à la fatalité Phœbus, contre le malheureux Quasimodo, pauvre monstre qui pouvait être vaincu à moins de frais. Gilliatt, grand par le cœur, physiquement très fort, d'une intelligence insociable, toute tournée aux choses de la mer, est le monstre encore, admirablement humanisé, mais le monstre, nécessairement, pour la charmante jeune fille sans caractère, innocente production de la nature morale en sa fleur, avant l'épreuve des passions combattues. Ce type de la femme avant la formation du caractère est élevé à l'idéal de sainteté de l'amour, chez la jeune aveugle Déa de f Homme qui rit. Elle rend, celle-là, son amour au grand homme de cœur, monstre physique et victime de la plus abominable inhuma-

nité ; et c'est une autre sorte de fatalité qui pousse ce dernier au suicide.

On a remarqué et blâmé ce dénouement par le suicide, comme si l'auteur avait entendu, systématiquement et par trois fois, dans ses trois derniers romans, enseigner cette issue qu'il donne à la lutte contre YAnankè, et cette solution du problème de la vie malheureuse par ses trois héros, Gilliatt, Gwynplaine et, au fond, Cimourdain. Ici, la critique part de l'idée fausse que les actes mêmes que le poète fait faire aux personnages de sa création, il nous les conseille à nous pour des circonstances analogues. Il faut se garder de confondre l'histoire avec la morale. Le roman est une histoire des passions. Au reste, ce dénouement n'est point celui des Misérables, parce que, là, le héros arrive épuisé à la fin d'une lutte dans laquelle il a été soutenu par l'amour paternel (amour d'adoption); que ses réflexions sur la vie, mélange de sentiments chrétiens et de mœurs stoïques, de bonté et de devoir, et toute la suite des sacrifices accomplis, l'ont accoutumé à la résignation, et qu'enfin sa dernière douleur, étant de l'ordre le plus humain des choses, doit le tuer lentement, et non pas causer sa révolte finale contre la destinée, ainsi que pourrait le faire une subite catastrophe.

La vraie pensée du poète sur le suicide a été exprimée en vers; il ne faut pas dire ici trop beaux, quoiqu'ils le soient beaucoup, mais trop bien sentis, pour rester douteuse :

Oui, Caton a mal fait; oui, Brutus avait tort. Le sage est mal sorti, l'intrépide est mal mort. Le suicide est une fuite...

Braver la destinée en s'en rassasiant.

C'est l'honneur; le grand homme est le grand patient; Attendre est la vertu sévère...

Socrate et non Brutus! Jésus et non Caton! Vous mourrez, vous mourrez. Pourquoi se hàte-t-on? Souffrez, enseignez, cœurs fidèles...

Si tu n'es qu'un vivant, frêle, obscur, incertain, Vis et pleure; descends pas à pas ton destin;

Vieillis; reste l'homme ordinaire.

De quel droit, cendre, atome, espèce d'ombre aux fers, Fais-tu tomber sur toi la mort aux yeux d'éclairs,

Et déranges-tu le tonnerre?

Ou si de toi ton siècle a fait un grand témoin, Accepte échafaud, bagne, exil; sois au besoin L'esclave auguste de l'exemple...

L'homme est sombre; qu'il soufTre, il brillera; Dieu bon Befait le diamant avec le vil charbon;

L'aube est sous nos brumes funèbres; Et la création n'est qu'un souffle d'où sort Le rayon qui, joyeux, dorant l'ombre et la mort.

S'épanouit hors des ténèbres '.

Nous disions que le roman est une histoire dos passions; mais il doit, quand le génie du conteur

Page 1