CHAPITRE XI
Les opinions philosophiques et religieuses du « Songeur ».
Si Victor Hugo n'a fait, comme il l'a toujours dit lui-même, que suivre le mouvement général de son siècle, en sa réaction contre les idées monarchiques et religieuses de sa jeunesse, il l'a certainement dépassé, en sa haine pour la religion de l'inquisition et des bûchers. Aucun écrivain de son temps n'a, ce semble, ressenti, ou du moins exprimé cette haine en tant de rencontres, avec tant de violence; et comme elle ne s'alliait point chez lui à la négation de Dieu et de l'àme, où ce même siècle finissant est arrivé, on ne doit l'attribuer qu'à la sincère et trop juste horreur que lui inspirait le passé du catholicisme. Seulement, une fois qu'il s'est trouvé dans cette dispo-
sition d'esprit vis-à-vis de la vieille religion, il n'a pas évité d'emprunter ses moins bonnes armes à l'arsenal du xvme siècle. Il a dirigé la satire contre la doctrine chrétienne tout entière, il n'a pu ou voulu distinguer entre le fond et la forme des croyances, il a montré une réelle inintelligence de l'idée, il s'est complu, lui le grand mythologue, à bafouer toute la tradition judéochrétienne parce qu'il n'y voyait rien de plus qu'une mythologie. On sait pourtant qu'il n'a pu se défendre de l'imiter et de lui emprunter souvent ses légendes.
Son poème, Religions et Religion1, entre en matière par des puérilités contre l'institution du Sabbat, le repos du Créateur au septième jour, etc., sous ce titre : Querelles. Cette section renferme des attaques, tantôt sérieuses, tantôt bouffonnes, avec des rimes imprévues, avec un comique cherché dans la bizarrerie, contre Dieu anthropomorphe, le diable, le péché, l'enfer, les superstitions « qui font petit tout ce que Dieu fît grand ». Un dernier paragraphe des querelles est cependant d'un accent différent. Dieu échappe à la sagesse comme à la démence des hommes,
i. Commencé en 18"0, fini et publié en 1880, — ainsi que nous l'apprend une unie préliminaire, — et extrêmement inégal d'exécution comme de pensée.
dit le poète. Dieu ne s'enseigne pas par règles et ne se tire pas d'un syllogisme. On n'apprend pas ce qu'il est, dans les écoles. Cela n'apprend rien île rire, non plus. Les rieurs sont-ils sûrs de leur rire? « Mais que veulent-ils? Faire aux croyants contrepoids, Est-ce tout? A quoi bon? Quel choix dans la nuit noire ! Le hasard de nier ou le hasard de croire ! Que sert, dans cette énigme où l'homme est enfoui, De balbutier Non, parce qu'on bégaie Oui?
Donc, esprit, prends ton vol, si tu te sens des ailes. Mais, homme, quel que soit l'éclair de tes prunelles, N'espère pas, si haut que ton âme ait monté, T'envoler au delà de ton humanité.
Va! mais songes-y bien, nul ne sort de sa sphère. L'être en qui tout se fond, mais de qui tout diffère, A fait les régions pour qu'on s'y renfermât; Et l'oiseau le plus libre a pour cage un climat '.
La seconde partie du poème, sous ce titre : Philosophie, insiste sur l'incompréhensibilité de la nature divine, et, continuant la guerre aux religions de forme trop déterminée, arrive à des pensées criticistes sur la lumière qui vient du devoir. L'ombre et l'abîme n'acceptent pas les dieux que nous forgeons. L'art n'invente rien. « Tu ne peux faire un monstre et tu veux faire un dieu ! »