‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 69 sur 95 · Religions et Religion, i · texte numérisé non relu

Religions et Religion, i

Ah! noir vivant, tu veux un Dieu! Qu'en feras-tu?

Auras-tu moins d'orgueil, homme, et plus de vertu?

Embrasseras-tu l'homme? aimeras-tu ton frère?

Deviendras-tu flambeau? briseras-tu la guerre,

Ce vieux glaive éternel d'où dégoutte le sang?

Dis. jetteras-tu moins de pierres en passant

Aux penseurs, aux héros, aux martyrs, aux apôtres?

Laisseras-tu, devant l'affliction des autres,

Entrer la pitié blanche et douce dans ton cœur?

Seras-lu plus pensif, plus grave, moins moqueur,

Surtout pour les déchus et pour les incurables?

Seras-tu moins hautain devant les misérables,

Plus doux pour l'insensé qu'entraînent ses penchants,

Moins grand pour les petits et meilleur aux méchants?

Réponds, mêleras-tu, dis. un peu de tendresse,

0 juste, à ta justice, ô sage, à ta sagesse?

Ce passade est suivi de pages éloquentes, que nous avons citées ailleurs1, sur le mal dans la nature et dans l'humanité, et se termine par cinq vers mis typographiquement en vedette :

Tu dis : — Je vois le mal et je veux le remède. Je cherche le levier, et je suis Archimède. — Le remède est ceci : Fais le bien. Le levier, Le voici : Tout aimer et ne rien envier. Homme, veux-tu trouver le vrai? cherche le juste.

Ce qui suit est une longue diatribe contre toutes les religions et les mythologies, avec recherche d'effets bizarres et de rapprochements par rimes de toutes les sortes de dieux et de cultes. Résumé :

Toute religion, homme, est un exemplaire De l'impuissance ayant pour appui la colère.

!. Voir ci-dessus, chap. 11. p. 39-44.

Toute religion est un avortement

Du rêve humain devant l'être et le firmament;

Le dogme, quel qu'il soit, juif ou grec, rapetisse

A sa taille le vrai, l'idéal, la justice,

La lumière, l'azur, l'abime, l'unité;

Il coupe l'absolu sur sa brièveté;

Tous les cultes ne sont, à Memphis comme à Rome,

Que des réductions de l'éternel sur l'homme,

Fragments d'indivisible; ombres de la clarté.

Masques de l'infini pris sur l'humanité...

Montrez aux bonzes noirs, gardant le temple et l'arche.

Quoi? la Réalité, ce prodige inouï,

La lumière, ce vaste aspect épanoui,

La mort créant la vie, et transformant la tombe

En crèche où fait son nid l'âme, cette colombe,

Le miracle des gaz, des forces, des aimants,

L'infini ténébreux plein d'éblouissements.

L'ombre ayant des soleils plus que la mer n'a d'ondes...

Les univers sans fin, splendides visions,

Et les créations et les créations;

Montrez les profondeurs saintes: montrez aux prêtres

Les abîmes de vie et les océans d'êtres,

Vous les verrez crier : Cela n'est pas! horreur!

Vous verrez se ruer les cultes en fureur,

Payens, sur Hicétas, chrétiens sur Galilée,

Et l'autel tressaillir sur la terre ébranlée,

Et les pâles docteurs frémir dans le saint lieu,

Et les religions reculer devant Dieu '.

Le poète oublie ainsi, pour opposer la réalité lux religions, ce que lui-même a dit ailleurs du règne affreux de l'Ombre dans l'univers matériel! et c'est au christianisme tout entier qu'il

1. Religions et Religion, Il : « Philosophie ». — Cf., dans les Quatre Vents de l'esprit, partie lyrique, 50, une merveilleuse :hanson de 200 vers contre les religions tristes.

jette sa réprobation, au nom d'un infini obscur et! désolant; il est visiblement dominé parle dégoût que lui causent le spectacle historique des méfaits des prêtres, et le spectacle actuel de la « sinistre foi dans la Rome papiste », et de l'aveuglement! des infortunés « Qui respirent l'odeur de ses! vomissements ».

Et dire que la terre est tout entière en proie

Aux affirmations de ces prêtres sans joie,

Sans pitié, sans bonté, san3 flambeau, sans raison,

Dont l'ombre, l'ombre, l'ombre et l'ombre est l'horizon!

Mais si la négation du songeur doit s'étendre à toute religion, un auxiliaire lui vient, au sujet duquel il faut qu'il s'explique. Une voix qui dégage de la brume en parlant dit : « La croyance* est une hvdre et vous ronce le flanc ». Niez tout; pas de ciel, pas d'enfer, mais des atomes et des mondes; l'homme vain, sans droit et sans durée; « Dieu n'est pas. Nie et dors. Tu n'es pas respon-' sable ». Et cette voix éloquente reproduit l'argument ordinaire du néant de l'individu transitoire' en présence des deux infinis : l'immensité, l'éternité. Mais le songeur n'entend point cela.

Oui, c'est vrai, plus de fourche au poing de Lucifer, Plus d'éternel bûcher flamboyant, plus d'enfer. Mais l'atome Attila, fatal, irresponsable. Comme l'atome feu. comme l'atome sable.

LES OPINIONS PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES 2!jl

Innocent, ne pouvant pas plus être accusé Pour un peuple aboli, pour un monde écrasé, Que l'un d'éboulement et l'autre d'incendie; Que Job racle sa plaie, et qu'Homère mendie, Trimalcion les vaut, faisant un bon repas; Marc-Aurèle? A quoi bon? Tibère"? Pourquoi pas? Néron, Trajan, ce n'esl qu'une forme qui flotte; Ce que vous nommez czar, tyran, bourreau, despote, Mange de l'homme ainsi que vous mangez du pain; Après? Pour le grand tout, qui vous permet la faim. Un grain de blé mûr pèse autant que Caton libre; Tout rentre dans l'immense et tranquille équilibre, Dès que le pain est mort et l'homme digéré...

La cécité, tournant sans but sur elle-même,

Engendre la lumière, imposture suprême;

L'être inutilement s'élève et se détruit...

Pour s'éteindre à jamais un instant on s"allume;

Tout est l'horrible roue, et Rien le cabestan!...

Rien ! — Oh ! reprends ce Rien,gou(Tre, et rends-nous Satan1 !

Dans la partie suivante, le poète donne la parole i tous les sentiments qui se heurtent dans son âme ntre cette négation et des dogmes qu'il persiste à cepousser. Certaines voix reprennent les querelles lu commencement et prêchent l'ignorance fatale, te doute, l'impuissance de connaître, le désespoir. Vlais une autre voix s'élève et déclare qu'en dépit le toute la nuit émanée des cultes et des prêtres,

Il faut que l'homme croie à quelque chose; il faut

Qu'à côté de la chair qui le gouverne trop,

Le mystère lui parle et l'exhorte, et l'élève

Du sommeil où l'on dort au sommeil où l'on rêve.

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