‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 70 sur 95 · Religions et Religion, III : « Rien · texte numérisé non relu

Religions et Religion, III : « Rien

Ah ! l'être infortuné qui ne croit pas est nu

Sous le ciel redoutable et lourd, sous l'inconnu!

0 vivants! il vous faut des prêtres, quels qu'ils soient.

A travers les plus noirs les vérités flamboient;

Il tombe encore un peu de jour sur vos chevets,

Même des plus abjects, même des plus mauvais;

Mais pour verser plus tard sur l'humanité mûre

La parole d'amour que l'avenir murmure,

Le ciel, au-dessus d'eux, sur d'éclatants degrés,

Met les voyants directs, les sages inspirés.

Car l'homme fait le prêtre et Dieu seul fait le mage.

Nous tenons ici la vraie pensée de Victor Hugo : les religions, malgré le mal qu'il en a dit et qu'il en dira, sont nécessaires et bonnes (il faut des prêtres), et non seulement bonnes, mais vraies en quelque chose (un peu de jour), au lieu qu'il n'y a qu'ombre sur le rien; mais, pour aller au vrai lui-même, les cultes positifs sont impuissants et dangereux ; la religion de l'avenir est une sorte de prophétisme, conformément à l'idée, que nous avons exposée, du rôle des grands hommes, ou messies, dans l'histoire des idées et de l'art. Aussi, la voix qui nous recommande les voyants directs, les mages, comme successeurs des prêtres, conclut au progrès de l'humanité, de temple e temple, vers la lumière :

Chaque âge avance; on voit, sur chacune des marches Du sombre esprit humain montant dans l'ombre à Dieu, Un temple où de l'amour grandit le chaste feu;.... Sur celui qui s'élève un autre monte encore, Et le plus haut fronton se dissout dans l'aurore.

D'autres voix reprennent le concert ries lamentations sur les misères de la condition humaine, l'incompréhensihilité de l'abîme, l'horreur des « deux nuits » : l'une, « La vivante, engendrant le monstre, l'épouvante », l'autre « La morte, c'est-à-dire un vide, le néant... Le silence hideux et funèbre de Rien » ; et « l'immensité du fait prodigieux » telle, et le point de départ « Si loin, que, tous étant agents, personne n'est témoin ».

La voix qui répond à ces voix, et qui est la dernière, oppose aux doutes et aux sentiments d'horreur que causent, rapprochés, l'immensité et le néant, la promesse de l'immortalité de la personne, — non pas cependant de toutes les personnes; ceux qui ne pensent point être immortels pourront en effet ne pas l'être. Les autres vivront :

Dante écrit deux vers, puis il sort; et les deux vers Se parlent. Le premier dit : — Les cieux sont ouverts! Cieux! Je suis immortel. — Moi, je suis périssable, Dit l'autre. — Je suis l'astre. — Et moi le grain de sable.

— Quoi ! tu doutes étant fds d'un enfant du ciel !

— Je me sens mort. — Et moi je me sens éternel. Quelqu'un rentre et relit ces vers, Dante lui-même; Il garde le premier et barre le deuxième.

La rature est la haute et fatale cloison.

L'un meurt, et l'autre vit. Tous deux avaient raison '.

t. Religions et Religion, IV : « Des voix ». — On peut rapprocher de cet apologue admirablement versilié la version en prose vive et spirituelle que. M. Paul Stapfer en rapporta de Guernesey en 1868 (douze ans auparavant), et qu'on lit avec

La conclusion du poème confirme notre interprétation de sa pensée dominante. Elle s'ouvre par le tableau de l'état contemplatif des Mages. Ce sont eux qui se savent immortels, ce sont eux, les vers que le poète éternel a écrits, et qu'il ne raturera pas quand il rentrera pour relire son œuvre ; eux aussi, qui peuvent le mieux, en dehors des religions, enseigner l'immortalité aux hommes. Mais, pour ce qui est de connaître Dieu, ils ne peuvent que s'abîmer dans la contemplation.

As-tu vu méditer les ascètes terril îles"?

Ils ont tout rejeté, talmuds, korans et bibles.

Ils n'acceptent aucun des védas, comprenant

Que le vrai livre s'ouvre au fond du ciel tonnant,

Et que c'est dans l'azur plein d'astres que flambloie

Le texte éblouissant d'épouvante et de joie.

Suit une merveilleuse peinture des plus « farouches » de ces êtres dont le type est pris dans les ascètes indiens :

Ils songent, ni vivants, ni morts, spectres pensifs, Entre la mort trompée et la vie impossible;

plaisir dans les intéressantes causeries qu'il a publiées sous ce titre : Les artistes juges et parties. La pensée étant d'ailleurs la même, contentons-nous d'emprunter ce trait au récit de M. Stapfer, p. 7o : •< Il (Victor Hugo) se lut un moment, comme suivant à part lui le cours de sa rêverie Puis il reprit : > Je « sens que je suis immortel. Si d'autres n'ont pas le sentit « ment de leur immortalité, j'en suis fâché pour eux. mais « c'est leur affaire; pourquoi leur contesterais-je ce qu'ils « sentent"? ils ont raison sans doute, el leur instinct ne lei « trompe pas. »

L'été passe, l'hiver vide sur eti\ son crible; Ils ne regardent rien que l'obscur firmament, Et dans des profondeurs d'anéantissement Ces êtres, abrutis par l'idéal, s'abiment... Ils rêvent, fixes, noirs, guettant l'inaccessible, L'œil plein de la lueur de l'étoile invisible.

Invisible! Ai-je dit invisible:' Pourquoi"?

11 est! Mais nul cri d'homme ou d'ange, nul etiroi.

Nul amour, nulle bouche, humble, tendre ou superbe,

Ne peut balbutier distinctement ce verbe !

Il est! il est! il est! il est éperdument!

Tout, les feux, les clartés, les cieux. l'immense aimant,

Les jours, les nuits, tout est le chiffre; il est la somme.

Plénitude pour lui, c'est l'infini pour l'homme...

Contente-toi de croire en Lui; contente-toi

De l'espérance avec sa grande aile, la foi...

Vois au-dessus de toi le firmament vermeil;

Regarde en toi ce ciel profond qu'on nomme l'âme;

Dans ce gouffre, au zénith, resplendit une flamme,

Un centre de lumière inaccessible est là...

De ce flamboiement, nait le vrai, le bien, le droit...

Il est! il est! Regarde, âme. Il a son solstice,

La Conscience; il a son axe, la Justice;

Il a son équinoxe, et c'est l'Égalité;

11 a sa vaste aurore, et c'est la Liberté.

Son rayon dore en nous ce que l'âme imagine.

Il est! il est! il est! sans fin, sans origine,

Sans éclipse, sans nuit, sans repos, sans sommeil.

Renonce, ver de terre, à créer le soleil '.

Les mêmes pensées sur Dieu, lame, la nature, e trouvaient déjà dans le William Shakespeare, vec une assimilation plus déclarée du prêtre, ou

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