I. Religions el Religion, Y : « Conclusion
mage, à l'artiste de génie, et avec la mention expresse du moi divin : « Par Dieu — fixons le sens de ce mot — nous entendons l'infini vivant. Le moi latent de V infini patent, voilà Dieu. Dieu est l'invisible évident1. Le monde dense, c'est Dieu. Dieu dilaté, c'est le monde. Nous qui parlons ici, nous ne croyons à rien hors de Dieu... Dieu crée l'art par l'homme. Il a un outil, le cerveau humain. Cet outil, c'est l'ouvrier lui-même qui se l'est fait; il n'en a pas d'autre. » Et plus haut, dans le même ouvrage : « Dieu se manifeste à nous au premier degré à travers la vie de l'univers, et au deuxième degré à travers la pensée de l'homme. La deuxième manifestation n'est pas moins sacrée que la première. La première s'appelle la Nature, la deuxième s'appelle l'Art. De là cette réalité : le poète est prêtre. Il y a ici-bai un pontife, c'est le génie. Sacerdos magnusA L'esprit humain aune cime. Cette cime est l'idé Dieu y descend, l'homme y monte. Dans chaq siècle, trois ou quatre génies entreprennent crtti ascension2... »
Les expressions panthéistes ne doivent point s( prendre au pied de la lettre chez les poètes, nor
1. Comme la foi dans l'épître aux Hébreux: Renan argu mention non apparentium (Ep. Heb., xi, 1).
■2. William $/takespea.7'e, Ve partie, 1 et 2.
plus d'ailleurs que chez de grands théologiens, qui en ont si librement usé, — après qu'ils se sont prononcés nettement, avec réflexion, pour la doctrine de la personnalité divine. C'est ce que Victor Hugo a fait. Citons, en premier lieu, une pièce de l'Année terrible, où, répondant à une accusation d'athéisme, il s'emporte tout d'abord contre l'anthropomorphisme grossier, qui est celui de l'enseignement vulgaire de l'Église papale : « S'il s'agit d'un bonhomme à longue barbe blanche, d'une espèce de pape ou d'empereur,... Prêtre, oui, je suis athée à ce vieux bon Dieu-là.
Mais s'il s'agit de l'être absolu qui condense
Là-haut tout l'idéal dans toute l'évidence,
Par qui, manifestant l'unité de la loi,
L'univers peut, ainsi i/ue V homme, dire : Moi;
De l'être dont je sens l'àme au fond de mon àme,
De l'être qui me parle à voix basse et réclame
Sans cesse pour le vrai contre le faux, parmi
Les instincts dont le flot nous submerge à demi;
S'il s'agit du témoin dont ma pensée obscure
À parfois la caresse et parfois la piqûre
Selon qu'en moi, montant au bien, tombant au mal.
Je sens l'esprit grandir ou croître l'animal...
S'il s'agit du principe éternel, simple, immense,
Qui pense puisqu'il esl...
Alors tout change, alors nos esprits se retournent...
Et c'est moi le croyant, prêtre, et c'est toi l'athée •. »
On ne voit pas si bien que se le figure le Songeur une différence sérieuse entre son éternel qui
1. V Année terrible, Nov.,lX : « A l'évêque qui m'appelle athée ».
2o8 VICTOR HTGO
pense puisque/ est, et l'éternel des théologiens. Il ne se montre pas mieux informé, dans son débat avec les philosophes. C'est de la prose, cette fois :
« Une école métaphysique du Nord, un peu imprégnée de brouillard, a cru faire une révolution dans l'entendement humain en remplaçant le mot Force par le mot Volonté. » (Il s'agit apparemment de Schopenhauer, à qui, toutefois, ce lieu commun, le brouillard, est bien mal appliqué.) « Dire : la plante veut, au lieu de : la plante croît, cela serait fécond, en effet, si l'on ajoutait : l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en sortirait ceci : la plante veut, donc elle a un moi; l'univers veut, donc il a un Dieu. » L'idée de Victor Hugo parait être de n'admettre point de volonté sans conscience; aussi ajoute-t-il, ne se souvenant plus ici des révélations de la Bouche d'ombre, que le moi de la plante est plus difficile à admettre que le moi de l'univers. Mais, pour le moi de l'univers, il n'hésite pas : « Nier la volonté de l'infini, c'està-dire Dieu, cela ne se peut qu'à la condition de nier l'infini. Nous l'avons démontré. — La négation de l'infini mène droit au nihilisme. Tout | devient « une conception de l'esprit ». — « Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihiliste logique doute que son interlocuteur existe,
et n'est pas bien sur d'exister lui-même. — A son point de vue, il est possible qu'il ne soit lui-même pour lui-même qu'une « conception de son esprit ». — Seulement, il ne s'aperçoit point que tout ce qu'il a nié, il l'admet en bloc, rien qu'en prononçant ce mot : « Esprit » '.
Cet échantillon de philosophie raisonnée est curieux. Heureusement, le Songeur n'en a pas beaucoup fait de ce genre. Il n'y a pas à se préoccuper de l'idée que peut se former de l'idéalisme et du nihilismeun poète ou un peintre; en général, elle ne va pas plus loin que la réponse de Diogène de Sinope à Zenon d'Elée, « qui niait le mouvement ». Mais nous avons encore à voir cette démonstration que le poète dit avoir donnée de la volonté de l'infini, parce qu'elle peut nous éclairer sur le fond réel de sa pensée, sur son sentiment, qui est ce qui nous intéresse.
« Y a-t-il un infini hors de nous? Cet infini est-il un, immanent, permanent; nécessairement substantiel, puisqu'il est infini, et que, si la matière lui manquait, il serait borné là; nécessairement intelligent, puisqu'il est infini, et que si l'intelligence lui manquait, il serait fini là? Cet infini éveille-t-il en nous l'idée d'essence, tandis que