‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 75 sur 95 · Voir ci-dessus, chap. n, p · texte numérisé non relu

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Suit le vaste tableau déroulé des immensités brutales où se jouent, sous des apparences vues d'ici très douces, les lois fatales de la gravitation et de la chaleur. Après les grandes strophes de cette peinture, viennent, par contraste, de charmants quatrains octosyllabiques, pour la description à la fois pittoresque et mystique du pauvre pâtre, qui est une àme de songeur aussi. Passons la première partie du merveilleux couplet, et voyons l'idée du pâtre grandir et s'étendre. Son horizon est borné, ses pensées sont utilitaires.

Pourtant, il sait que l'homme souffre; Mais il sonde l'éther profond.

Toute solitude est un gouffre.

Toute solitude est un mont.

Dès qu'il est debout sur ce faite, Le ciel reprend cet étranger; La Judée avait le prophète, La Chaldée avait le berger.

Ils tàtaient le ciel l'un de l'autre; Et plus tard, sous le feu divin.

Du prophète naquit l'apôtre, Du pâtre naquit le devin.

La foule raillait leur démence Et l'homme dut, aux jours passés, A ces ignorants la science, La sagesse à ces insensés...

Dans le désert, l'esprit qui pense Subit par degrés sous les cieux La dilatation immense De l'infini mystérieux...

Il a des soifs inassouvies; Dans son passé vertigineux, Il sent revivre d'autres vies ; De son âme il compte les nœuds.

Il cherche au fond des sombres dômes Sous quelles formes il a lui; Il entend ses propres fantômes Qui lui parlent derrière lui.

Il sent que l'humaine aventure N'est rien qu'une apparition; Il se dit : — Chaque créature Est toute la création.

Il se dit : — Mourir, c'est connaître; Nous cherchons l'issue à tâtons. .Tétais, je suis, et je dois être.

L'ombre est une échelle. Montons...

Sondant l'être, la loi fatale, L'amour, la mort, la fleur, le fruit, Voyant l'auréole idéale Sortir de toute cette nuit.

Il sent, faisant passer le monde Par sa pensée à chaque instant.

Dans cette obscurité profonde Son œil devenir éclatant;

Et dépassant la créature, Montant toujours, toujours accru, Il regarde tant la nature.

Que la nature a disparu!...

Il ne voit plus Saturne pâle, Mars écarlate, Arcturus bleu, Sirius, couronne d'opale, Aldébaran, turban de feu.

Ni les mondes, esquifs sans voiles, Ni, dans le grand ciel sans milieu, Toute cette cendre d'étoiles; Il voit l'astre unique; il voit Dieu!...

Que lui fait le temps, cette brume?

L'espace, cette illusion"?

Que lui fait l'éternelle écume De l'Océan création?...

Son être, dont rien ne surnage,

S'engloutit dans le gouffre bleu;

11 fait ce sublime naufrage;

El, murmurant sans cesse : — Dieu. —

Parmi les feuillages farouches. Il songe, l*àme et l'œil là-haut.

A l'imbécillité des bouches Qui prononcent un autre mot!

De cette vision de l'absolu et de cette absorption en Dieu, — qui pourrait être celle du brahmane, ou de l'ascète bouddhiste, ou encore d'un Spinoza , sauf à remplacer pour ce dernier les feuillages farouches, par la poussière du cabinet, — le poète passe, changeant de ton, à l'idée de dieu comme auteur de l'harmonie du monde.

Il le voit ce soleil unique, Fécondant, travaillant, créant, Par le rayon qu'il communique, Égalant latome au géant...

Et puis à une autre idée encore : le dieu moral, réfléchi dans la conscience du juste :

On distingue, en l'ombre où nous sommes,

On reconnaît dans ce bas lieu,

A sa clarté parmi les hommes,

L'âme qui réverbère Dieu...

Cette éblouissante lumière.

Cette blancheur du cœur humain

S'appelle en ce monde, où l'honnête Et le vrai des vents est battu.

Innocence avant la tempête, Après la tempête vertu!

Yient encore une comparaison du pâtre idéal, ce mage à l'état de nature, avec le grand esprit troublé et révolté de nos temps, qui s'effraie, voyant « La terre de granit et le ciel de ténèbres, L'homme ingrat, Dieu douteux », et qui pourrait tirer du mage naturel une leçon. La pièce finit' par un nouveau rapprochement poétique du feu du pâtre et de la clarté de l'étoile. L'étoile devient1 pour cette occasion un emblème de certitude et de salut : L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau. — L'étoile répond : Certitude l.

Revenons à l'immortalité, et voyons quelle idée nous pouvons nous former de la vie future. Une pièce déjà citée, qui a pour titre : Ce que c'est que la mort, se termine sur l'idée de la transfiguration1 subite « Du monstre qui devient dans la lumière un ange ». Mais ce monstre n'est pas seulement l'homme « noué des mille nœuds funèbres » de l'ignorance et du mal commis ; c'est, d'une manière plus générale, le prisonnier de la matière :

La véritable vie est où n'est plus la chair. Ne crain- pas de mourir. Créature plaintive. Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive?

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