Les Contemplations, V. "26: et cf. VI
Et que chacun ferait ce voyage des âmes, Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré. Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmes Sont comme un livre déchiré.
Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire, Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir, Châtiés à la fois par le ciel et la terre, Par l'aspiration et par le souvenir!
Saturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres! Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit! Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbre-! Enfer fait d'hiver et de nuit!...
Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre, Se sont épouvantés de ce globe hideux.
Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre, En le voyant errer formidable autour d'eux!
Il est curieux que cette planète reculée, dan laquelle les spéculations astrolatriquesdes ancien peuples de la Chaldée avaient envisagé quelqu chose de plus profond et de plus mystérieux qu dans les autres globes errants, ait frappé à so: tour l'imagination d'un poète de notre âge. Ce n sont certainement pas les « lunes d'or », ni le « arches monstrueuses », qui peuvent justifier 1; comparaison qu'il fait de cet astre à « une araigné au centre de sa toile ». C'est simplement que soi esprit remonte par une sorte de sympathie génial aux idées des vieux mages ; il se représente ce idées comme ayant été celles des patriarches, de prophètes, et même des saints de la Thébaïde, qu
)iit, dit-il, fait des songes comme lui, et, dans leur solitude auguste, voyaient, « Par la même fêlure aux réalités faite, S'ouvrir le monde obscur les pâles visions » . La pièce finit par une de ces images magnifiques où le poète évoque un spectacle saisissant de la nature en rapport avec ses pensées. Il nous montre ces sages qui, à la tombée le la nuit, « Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule, Le trouble de leur sombre esprit; Tandis me l'eau sortait des sources cristallines, Et que tes grands lions, de moments en moments, Vaguement apparus au sommet des collines, Poussaient dans le désert de longs rugissements ' ! »
Il ne semble pas que la pièce charmante et touchante intitulée le Revenant - : — « Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus... 0 mères, e berceau communique à la tombe... C'est moi, le le dis pas... » — doive être reçue en témoignage d'une croyance au retour des mêmes âmes sur la terre. Cette hypothèse, soutenue il y a cinquante ans par Pierre Leroux, n'a guère trouvé de partisans, et Victor Hugo, s'il l'eût admise, s'en fût certainement mieux expliqué. Il est plus naturel de voir ici une idée toute poétique, et d'ailleurs
{.Les Contemplations, III, 3 : « Saturne ». 2. Ibid., III, 23.
infiniment triste, à la bien prendre. On pourrait, avec plus de vraisemblance, penser que le mage a cru à la réapparition des grands génies d'époque en époque, et peut-être même à celle d'Eschyle et de quelques autres, en sa propre personne '. Il n'est pas impossible non plus qu'il ait cru à la présence actuelle des âmes des morts en certains cas; ou c'est qu'il a cédé à un entraînement d'imagination et d'émotion en racontant la mort de Jean Valjean. On demande à Jean Val jean : « Voulez-vous un prêtre? — J'en ai un. — Et du doigt il sembla désigner un point au-dessus de sa tête, où l'on eût dit qu'il voyait quelqu'un. » Victor Hugo ajoute : « Il est probable que l'évèque (l'évêque Bienvenu), en effet, assistait à cette agonie 2. »
Ce qui est certain, ce qui n'est plus du tout matière à interprétations, ce sont les professions de foi en Dieu et l'immortalité, dans toute une suite de discours prononcés à des obsèques, avant l'exil et après, jusqu'à une époque où la profession d'athéisme et de matérialisme eût mieux fait le compte de la plupart des auditeurs.
Aux obsèques de Balzac (1850) : « En présence
1. Voir, .i ce sujet, les Artistes juges et parties de M. Paul Stapfer, p. 75-80.