‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 78 sur 95 · Les Misérables, Y" partie, in · texte numérisé non relu

Les Misérables, Y" partie, in

de certains morts illustres, on sent plus distincte ment les destinées de cette intelligence qui traverse la terre pour souffrir et pour se purifier, et qu'on appelle l'homme, et l'on dit qu'il est impossible que ceux qui ont été des génies pendant leur vie ne soient pas des âmes après leur mort. »

Sur la tombe de Jean Bousquet (Jersey, 1853) : « Que le peuple religieux et libre au milieu duquel nous vivons le comprenne bien, les hommes du progrès, les hommes de la démocratie, les hommes de la révolution savent que la destinée de l'âme est double, et l'abnégation qu'ils montrent dans cette vie prouve combien ils comptent profondément sur l'autre. » Ici l'orateur s'avançait peut-être beaucoup, parlant pour autrui. A la fin du même discours, il tirait une imprudente lettre de change sur Dieu pour les affaires terrestres des proscrits ; mais alors son sentiment théiste n'en ressortait que mieux : « Amis, nos souffrances engagent Dieu. Il nous en doit le prix. Il est débiteur fidèle. Il s'acquittera. Ayons donc une foi virile, et faisons avec transport notre sacrifice. »

Sur la tombe de Félix Bony (1854) : « C'est un bon endroit pour regarder l'avenir que le bord des fosses. De cette hauteur on voit loin dans la profondeur divine, et loin dans l'horizon humain.

Aujourd'hui que la Liberté, la Vérité et la Justice ont les mains liées derrière le dos, et sont battues de verges, et sont fouettées en place publique : la Liberté par les soldats, la Vérité par les prêtres, la Justice par les juges, aujourd'hui que l'Idée venue de Dieu est suppliciée, Dieu est sur l'horizon humain, Dieu est sur la place publique où on le fouette, et l'on peut dire, oui l'on peut dire qu'il souffre et qu'il saigne avec nous... »

Sur la tombe d'Émily de Putron (1865) : « La foi en une autre existence sort de la faculté d'aimer. Ne l'oublions pas, dans cette vie inquiète et rassurée par l'amour, c'est le cœur qui croit. Le fils compte retrouver son père, la mère ne consent pas à perdre à jamais son enfant. Ce refus du néant est la grandeur de l'homme.

« Le cœur ne peut errer. La chair est un songe, elle se dissipe. Cet évanouissement, s'il était la fin de l'homme, ôterait à notre existence toute sanction. Nous ne nous contentons pas de cette fumée qui est la matière; il nous faut une certitude. Quiconque aime sait et sent qu'aucun des points d'appui de l'homme n'est sur la terre; aimer, c'est vivre au delà de la vie ; sans cette foi, aucun don profond du cœur ne serait possible... La créature aimante exige la créature immortelle, le cœur a besoin de l'àme. »

Sur la tombe de Hennet de Kesler (1870) : a Adieu, mon vieux compagnon. Tu vas donc vivre de la vraie vie. Tu vas aller trouver la justice, la vérité, la fraternité, l'harmonie et l'amour dans la sérénité immense. Te voilà envolé dans la clarté. Tu vas connaître le mystère profond de ces fleurs, de ces herbes que le vent courbe, de ces vagues qu'on entend là-bas, de cette grande nature qui accepte la tombe dans sa nuit et l'âme dans sa lumière... Tu vas aller où sont les esprits lumineux qui ont éclairé et qui ont vécu, où sont les penseurs, les martyrs, les apôtres, les précurseurs, les libérateurs. Tu vas voir tous ces grands cœurs flamboyants dans la forme radieuse que leur a donnée la mort... »

Remarquons, dans une lettre écrite de l'exil à Barbes, ces mots de la fin : « A bientôt, sur cette terre ou ailleurs » l. Depuis l'exil, sur la tombe de Madame Paul Meurice (4 873) : « Que l'àme éternelle accueille dans la haute demeure cette àme immortelle! » Aux obsèques d'Edgar Quinet (1875) : « Devant un tel sépulcre, affirmons les hautes lois morales », et à celles de Madame Louis Blanc (1876) : « Une fécondation profonde est dans tout, la mort étant une autre naissance. »

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