‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 81 sur 95 · Actes et Paroles, Depuis l'exil, 10 juin · texte numérisé non relu

Actes et Paroles, Depuis l'exil, 10 juin

témoins les plus autorisés, montrait de l'émotion, éprouvait une souffrance visible, s'il arrivait que, chez lui, dans les soirées de l'avenue Victor-Hugo, quelqu'un, peu au courant sans doute du ton de la maison, se permît un de ces traits plus ou moins artistement décochés auxquels l'idée de Dieu sert habituellement de cible '. Il est donc certain qu'il avait renoncé à suivre les plus avancés de son siècle. Mais nous dirons quelque chose de plus. Si l'on excepte un point, à la vérité capital, sur lequel il fut toute sa vie en désaccord avec la doctrine chrétienne, il a été et il est resté toujours plus près, beaucoup plus près du christianisme que de la négation en matière de religion, et en tout temps éloigné de cet antithéisme dont il a vu autour de lui les progrès si rapides, dans la seconde moitié de son siècle. Son grand point de dissidence avec la tradition de l'Eglise était cette opinion de l'innocence native de l'homme, de l'enfant (qui cependant ne l'a pas empêché d'admettre la chute originelle de l'espèce), à laquelle on a dû tant de vers aimables, en opposition avec

1. On a même parlé d'une larme-vue dans l'œil 'lu vieillard, en une de ces occasions (M. Anatole France, dans le Temps, n" du 23 septembre 1888). — Peut-être pensait-il que c'était lui manquer personnellement de respect que de parler dans son salon comme Leconte de Lisle lui-même ne se le serait certainement pas permis.

les horreurs sorties Je la Bouche d'ombre. Comment son illusion n'était-elle pas dissipée par la facile observation des instincts du bas âge, observation en cela d'accord avec la doctrine de l'évolution, dont l'hérédité psychologique est l'un des grands principes? Mais autant ce pur pélagien est indulgent ou aveugle pour les petits méfaits de l'enfance, autant, par contre, est-il terrible pour les crimes de l'homme, puer robustus, quand il ne peut pas en rendre responsables l'ignorance ou la misère. Nous savons que l'immortalité n'est pas pour lui une opinion de pur déiste; il y joint l'expiation. Il est en cela pleinement sur le terrain religieux, aussi bien que sur le terrain le plus étranger à l'école positiviste et antijuridique. Ses idées de forme gnostique ou manichéenne peuvent se dire chrétiennes en un certain sens, comme hérésies du christianisme, et sont entièrement étrangères à tout ce qu'on appelle de nos jours philosophie. Victor Hugo, d'abord chrétien d'habitude, ensuite chrétien de langage, plutôt que de sentiment vrai, à l'époque de ses recueils lyriques d'après 1830, est devenu spontanément chrétien, encore bien qu'hérétique, à partir des Contemplations, et ne s'est point douté de la nature réelle de ses nouvelles opinions. Elles lui ont semblé toutes nées de ses méditations propres, soit parce

qu'il ne savait que peu de chose de l'histoire des idées et des religions, soit parce que, de plus en plus hostile au catholicisme, il ne prenait pas la peine de distinguer entre le papisme et les croyances chrétiennes des deux premiers siècles de l'Eglise, ou des temps qui ont suivi la Réforme, croyances qu'il pouvait partager. Et de là ses invectives contre toutes les religions, comme si lui-même n'avait pas dû aux religions les idées religieuses dont il s'est inspiré pendant les trente dernières années de sa vie.

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