CHAPITRE XII
Victor Hug-o critique et criticiste.
Si les contemporains de Victor Hugo avaient eu dans la tète la moindre partie des croyances, ou ne fût-ce que des rêves et des velléités de croire en matière surnaturelle, qui abondent en plusieurs livres de ses Contemplations, et se retrouvent plus ou moins dans ses poèmes, et jusque dans ses romans à partir de ce moment, ils auraient été plus près en esprit des Albigeois du xme siècle que des Parisiens du xixe; ou des adversaires d'Innocent III que de ceux de Pie IX. Et, dans ce cas, pourquoi pas probablement aussi intolérants et fanatiques, en leur foi de manichéens et de cathares, que nos ancêtres ont pu l'être en la superstition papiste, quand elle a été dominante? Mais parce que le gnosticisme du
poète lui était personnel, et d'ailleurs si peu compris du public qu'on a cru qu'il n'y voyait luimême que des sujets de vers, — et regretté qu'il n'en eût pas choisi de moins désagréables, — il a exempté naïvement sa propre croyance d'être une forme de religion, c'est-à-dire selon lui une forme du mal. Il n'a seulement pas songé que cela pût être. La répudiation de tous dogmes, professée dans le poème de Religions et Religion, il ne l'a appliquée aux croyances que parce qu'elles ont régné en exerçant la violence sur les incroyants; il les a rendues responsables des méfaits dont elles ont été l'occasion ou le prétexte pour la méchanceté humaine, pour l'incapacité humaine de respecter la liberté.
Son erreur a été plus lourde encore. Accuser la foi, les choses crues, des crimes de ceux qui croient, c'est fausser entièrement la responsabilité, c'est la faire porter sur quelque chose d'inoffensif en soi, un état du cœur et de l'esprit relativement aux affirmations qui dépassent l'ordre de l'expérience, au lieu d'accuser les passions de la domination et de la servitude. Mais comme on ne peut cependant faire autrement que de reconnaître la présence de ces passions et de ces volontés mauvaises dans les actes criminels qui prennent Yintérêt de la foi pour prétexte, il reste
une autre faute à commettre, c'est d'innocenter l'humanité, et de prendre pour de particuliers suppôts du mal les rois, les prêtres, les législateurs, les juges, tous ces agents qui ne sont que les produits d'organisation de la puissance que l'Homme se fait exercer sur lui-même, et qu'il subit, comme s'il n'en était pas la source, selon les idées par lesquelles il se gouverne. Les peuples, a-t-on dit, n'ont que les gouvernements qu'ils méritent; cette vérité demande à être généralisée. Les peuples sont toujours au fond les auteurs de leurs institutions. Individuellement, il y a de bons et de mauvais rois, de même aussi qu'il y a des sujets soumis ou rebelles, à droit ou à tort, et c'est là qu'est le théâtre de la simple responsabilité ; mais le roi comme roi, le prêtre comme prêtre ne font que participera une responsabilité commune. Les jugements de Victor Hugo sur l'histoire et la société incriminent trop souvent les pouvoirs, i comme s'ils pesaient extérieurement sur l'espèce humaine, au lieu qu'ils sont les suites des œuvres i de l'humanité, et des sortes de traductions de ses mœurs et de ses idées morales.
Dans le Pape, poème du même esprit que Religions et Religion, et du même temps, Victor Hugo raconte le songe d'un pape qui (dans son rêve) croirait à l'immoralité des dogmes et professerait
la charité absolue; il le met successivement en présence des grands faits et des spectacles dans lesquels se peignent les mœurs humaines. Ce pontife parle « aux rois », et leur dénie tout droit divin; il ne consent pas à être un roi lui-même. Il converse avec un patriarche d'Orient, et le scandalise en lui remontrant qu'il ne faut plus de prêtres. Il contemple un champ de bataille; il assiste à une guerre civile, à l'exécution d'un condamné à mort; il voit construire une église; il est témoin de la misère d'une famille; il donne sur les scènes diverses de la vie sa double sentence de bénédiction sur l'homme et de malédiction pour les œuvres; il s'adresse aux foules et tient des discours de pur amour et de bonté inconditionnelle ; il se rend à Jérusalem, quittant la maison de César pour la ville de Christ, le Capitule pour le Calvaire, et dit, entrant dans ce « vénérable lieu » « Le droit des bons, c'est d'être aux méchants fraternel... Aimez, aimez, aimez, aimez, soyez des frères... Soyez purs, soyez doux, soyez vrais, soyez bons... Peuples, aimez-vous. Paix à tous. »
— « Sois béni, père », répondent les hommes.
— « Fils, sois béni », dit la voix de Dieu. Et le pape, se réveillant dans sa chambre, au Vatican, le matin : « Quel rêve affreux je viens de faire! »
La morale chrétienne pure, prise dans le sens
littéral de la Religion du comte Tolstoï, a inspiré ce poème. Mais comme Fauteur n'a pas l'esprit assez logique pour donner à l'utopie de l'universelle bonté la sanction dont chacun peut croire qu'il dispose : à savoir la résolution personnelle du plein renoncement, l'abandon du droit de juger et du droit de se défendre; comme il ne parle de rien de semblable, et qu'il fait porter sur quelquesuns tout le poids du péché universel dont ils ne représentent que des cas particuliers, il reste que l'œuvre est une double et contradictoire expression de sentiments sur les choses humaines : naïve en tant que vision d'avenir et enchantement d'espérance, satirique à l'égard des faits réels, et des chefs de nations et de religions, que le poète accuse de la misère du peuple, des horreurs de la guerre, de la dureté de la loi, de l'antichristianisme de l'Eglise.
Et pourtant il n'ignore pas, quand il lui arrive d'y penser, que la faute est de Y Homme, et non de quelques puissants qui pousseraient X Homme au mal, du dehors, en quelque sorte, et qui ne seraient pas Lui, pris de Lui, produits et reproduits par Lui. Ils sont du même poème ces beaux vers :
Tout ce qui pense, vit, marche, respire, passe, Va, vient, palpite, nait et meurt, demande grâce.
Il n'est pas sur la terre un homme qui n'ait fait Une faute; et le sort des neveux de Japhet, C'est de souffrir, chacun verse une larme amère, La mère sur l'enfant et l'enfant sur la mère. Pourquoi tant de détresse et de calamité?... Pourquoi le côté noir du dogme et de la Bible? Parce que nous péchons. De là l'ombre terrible. Et les religions toutes pleines d'enfers... Terreur! dit Eleusis. Damnation! dit Rome. De la bète de proie à la bête de somme, Du soldat, au forçat,' du serf à l'empereur, Tout est vengeance, effroi, haine, morsure, horreur. L'être créé n'a droit qu'à des destins funèbres '...
La faute est dans Je hais! La faute est dans Je l'aime! Tout est la chute. Hélas! que faire? Hommes damnés! Responsables de vivre et punis d'être nés! Je inédite éperdu dans la nuit formidable...
Soudain il me sembla, comme, dans leur souffrance, Pensif, je regardais les peuples douloureux, Voir l'ombre d'une main bénissante sur eux; Il me sembla sentir quelqu'un de secourable, Et je vis un rayon sur l'homme misérable. Et je levai mes yeux au ciel, et j'aperçus, Là-haut, le grand passant mystérieux, Jésus 2.
Frappé du contraste que l'atroce religion romaine nous offre avec la pure prédication de Jésus, que, d'après la lettre des préceptes évangéliques, on doit regarder comme une loi d'amour sans condition, Victor Hugo a dû se demander comment des esprits pieux et sincères avaient pu jamais être conduits à une si épouvantable dévia-