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VICTOR HUGO CRITIQUE ET CRITICISTE 28a
tion. Il ne pouvait admettre que les inquisiteurs de la foi eussent allumé les bûchers par pure scélératesse. Mais c'est à son imagination et non à l'histoire qu'il a demandé l'interprétation de la pensée intime d'un Torquemada. L'étude des documents de l'époque où l'Église a commencé à pouvoir disposer du bras séculier pour donner une sanction politique et pénale aux anathèmes que l'intolérance spirituelle avait de tous côtés multipliés dès l'origine, cette étude et les arguments des théologiens depuis ce temps lui auraient appris que le motif principal des peines temporelles (en dehors de toute pénitence ecclésiastique) infligées aux coupables d'hérésie, était le salut des âmes des fidèles. On prétendait les avertir, les intimider par l'exemple, ensuite les préserver de la contagion. Les persécuteurs sacrés ont pensé de plus que les hérétiques étaient des criminels positifs, livrables à ce titre à l'autorité civile, pour être punis, après que l'Église, seule compétente, avait prononcé sur le fait d'hérésie '. La réprobation éternelle attendait les victimes des inquisiteurs (aux yeux de ces derniers), selon toutes probabilités et autant que se peuvent présumer
I. Voir la Somme théologique de saint Thomas, 2e section de la 26 partie, Quest. X, art. 8, et Quest. XT. art. 3 et 4.
l'état de l'âme du pécheur et le jugement de Dieu. Ils n'ont point supposé que le supplice, par luimême, pût être une expiation adéquate, et devenir un moyen du bonheur céleste que la charité du bourreau aurait ainsi assuré à sa victime. Victor Hugo s'est imaginé de prêter cette dernière bonne intention à Torquemada, en y joignant la superstition de la vertu purificatrice des flammes.
Le drame de Torquemada fait suite et se rattache étroitement par l'idée aux poèmes du Pape, de la Pitié suprême et des Religions, publiés pendant les années précédentes (1878-1882). Admirable non seulement pour sa versification, que l'on pourrait presque croire du temps des Durgraves, mais par de nombreux couplets d'un mérite éminent, ou lyrique ou satirique, il présente au degré le plus choquant les défauts connus du poète dans la mise en scène des passions et des hommes. Nous y voyons d'abord un roi, c'est Ferdinand le Catholique, qui se dit ses vérités à lui-même, et qui étale complaisamment devant son ministre les plus atroces maximes d'homme sans foi, sans honneur et sans respect des plus communes apparences. Tout auprès, un moine médite sur les crimes et les vices du monde, sur les horreurs de cet enfer qui a pour voûte « Le dessous monstrueux des cimetières
noirs, Piqué de points de feu comme le ciel des soirs, Plafond hideux, percé de fosses pêle-mêle, D'où tombe dans l'abîme une pluie éternelle Dames, roulant au fond des braises... »
Ce moine a trouvé le moyen de l'universel salut : « Pour que l'enfer se ferme et que le ciel se rouvre, Que faut-il? Le bûcher. Cautériser l'enfer. Vaincre l'éternité par l'instant. Un éclair De souffrance abolit les tortures sans nombre. » Interrogé par l'évêque d'Urgel, au bord de Vin pace où le bourreau se prépare à le descendre, l'inventeur maintient sa doctrine. Pour sauver L'âme, il faut, dit-il, brûler le corps, et il prend ce texte de saint Paul, ainsi interprété pour sa thèse : La foi brûle par charité !
Un jeune prince, dont l'idylle amoureuse se croise avec le sombre sujet du drame, fait sortir le moine du caveau dont la pierre a été scellée sur lui après son refus de se rétracter. « Vous me sauvez; je jure, enfants, de vous le rendre » : ce serment sera tenu, au cinquième acte, par le prisonnier délivré, quand celui-ci fera brûler les jeunes fiancés pour un crime d'hérésie! Et quel crime? Le crime précisément d'avoir ouvert le caveau, parce qu'il a fallu pour cela abattre une croix qui a servi de levier pour soulever la pierre ! Tel est l'étrange prologue.
Au premier acte, Torquemada est devenu grand inquisiteur d'Espagne, institué par une bulle du pape. Au second, il a une entrevue avec François de Paule, en un certain ermitage où ce dernier finit ses jours dans la contemplation de la mort. « Fils, toujours pardonner et toujours espérer, Ne rien frapper, ne point prononcer de sentence, Si l'on voit une faute en faire pénitence, Prier, croire, adorer. C'est la loi. C'est ma loi. Qui l'observe est sauvé. » A cette morale de l'ermite, l'inquisiteur objecte qu'en la suivant, un saint ne sauve que lui-même. Il expose son procédé pour le salut d'autrui à François de Paule, qui ne comprend pas. Survient un troisième personnage, un chasseur dont on entendait la meute aboyer dans le lointain. C'est le pape Alexandre VI, Borgia, qui apporte aux deux autres sa profession de foi, son système :
Fils, vous vous demandiez pourquoi l'homme est sur terre.
Moi. je vais en deux mots le dire. A quoi bon taire
La vérité? Jouir, c'est vivre. Amis, je voi
Hors de ce monde rien, et dans ce monde moi...
Le hasard a pétri la cendre avec l'instant ;
Cet amalgame est l'homme. Or, moi-même n'étant
Comme vous que matière, ah! je serais stupide
D'être hésitant et lourd quand la joie est rapide...
Avant tout, être heureux. Je prends à mon service
Ce qu'on appelle crime et ce qu'on nomme vice.
L'inceste, préjugé. Le meurtre, expédient...
Servez-moi mon festin. S'il exige aujourd'hui
Un assaisonnement de poison pour autrui
Soit. Qu'importe la mort des autres! J'ai la vie. Je suis une faim vaste, ardente, inassouvie. Mort, je veux t'oublier; Dieu, je veux l'ignorer. Oui, le monde est pour moi le fruit à dévorer. Vivant, je suis en hâte heureux; mort, je m'échappe!
— « Qu'est-ce que ce bandit? » demande François de Paule à Torquemada. — « Mon père, I c'est le Pape. »
Le pape, dans cet acte, et le roi dans tout le | cours du drame se font pendant par l'impudence I avec laquelle ils professent, pour qui veut les | entendre, n'être que de francs scélérats. Nulle I part peut-être Victor Hugo n'a accusé en traits plus durs son mépris pour la vraisemblance, et (j son parti pris, si destructeur de tout intérêt dramatique, de peindre non des caractères et la vie I des hommes, idées et mœurs, mais des personni- I fications faites pour représenter et traduire en I actes et paroles ce que le poète pense lui-même, I ou ce qu'il désire que le spectateur pense des I hommes réels, placés dans certaines conditions sociales. Ce système est surtout choquant, lorsque I le personnage ainsi composé contredit sa qualité |; de type moral par l'usurpation d'un nom, d'une existence historiques. Il est le plus grossier possible, — car le type lai-même est alors faux comme tel, c'est-à-dire contraire à la vérité psychologique, — quand le prétendu roi ou pape s'étale dans la
plus monstrueuse exhibition publique de scélératesse achevée. Ici, nous n'avons pas seulement un pape professant l'athéisme devant ceux-là mêmes auxquels sa fonction est d'imposer, et un roi se vantant d'être entièrement dépourvu de sentiments humains; il n'y a pas jusqu'au bouffon de cour qui, dans ses apartés ou ses monologues, ne se fasse fort inutilement part à lui-même de sa vilenie, de sa bassesse de cœur. A ces sortes d'effets, cherchés dans le grossier relief des passions et des vices, d'autres effets se joignent, qui sont mieux entendus et plus esthétiques : d'abord le contraste que forment avec l'égoïsme et la férocité des puissants, l'innocence et l'amour de deux pauvres êtres, victimes de la politique royale et de l'inquisition de la foi; puis des péripéties, des coups de théâtre, rattachés, il est vrai, à des causes accidentelles, plutôt que tirés du fond du sujet; enfin, des pompes de procession et de décor, qui ne tiennent pas la place d'un drame vrai dans des situations vraies, mais qui en peuvent couvrir l'absence pour le spectateur.
Le drame de Torquemada se termine par une de ces péripéties à grand effet matériel, qui montre bien la constante préoccupation du spectacle, chez le poète, qui ne destinait cependant pas sa pièce à la représentation. Torquemada,
de retour d'Italie avec tous les pouvoirs qu'il a demandés au pape, et que le pape lui a accordés en riant, a promis aux pauvres enfants de les sauver; mais il entend par là de les brûler, depuis qu'il sait qu'ils ne l'ont sauvé lui-même qu'au prix d'un crime contre la foi. Ne se représentet-il pas, en effet, les âmes de « ses bien-aimés », ses plus ordinaires victimes, les juifs, envoyées directement au ciel à travers les flammes? « Hosanna! la blessure éternelle guérit. Plus d'enfer... Un court tourment vous paye un bonheur infini... Quelle extase! entrer droit au ciel! ne pas languir1. » Il ne sera pas moins secourable aux jeunes fiancés chrétiens, hérétiques sans le savoir. Mais eux se croient sauvés. Victor Hugo a trouvé dans la réunion de ces deux êtres charmants , au moment où , secrètement voués aux flammes, ils échangent des promesses de bonheur, la place de quelques-uns des plus jolis vers d'amour qu'il ait écrits. 11 met la scène en contraste avec la fantasmagorie théâtrale de la préparation de l'autodafé qui doit y mettre fin.
Oh! comprends-tu ce mot céleste, mariés!
Beauté, pudeur, ton corps sacré, ta chair bénie.
— Oh! les rêves du cloitre! oh! l'ardente insomnie! —
Être l'époux! saisir l'ange éperdu qui fuit!
Te voir à chaque instant, te parler jour et nuit