Torquemada, acte III
Tous les mots du bonheur, t'entendre me les dire .
Tremblante, et les venir baiser sur ton sourire!
Avoir le paradis pour joug et pour devoir!
Et, qui sait*? bientôt, Rose, oh! ne rougis pas! voir
Entre ses petits doigts adorés un doux être
Presser ton sein charmant, moi l'amant, lui le maître!
L'entendre bégayer de ses lèvres de miel :
Mère!...
Mais l'extase des amants finit par le coup de théâtre qui fait apparaître et monter lentement, du fond de la scène, la bannière noire portant au centre une tête de mort avec deux os en croix, blancs sur le fond noir :
« Dona Rose, avec adoration : Il te dira : Père, ô mon bien-aimé! — Don Sanche (à la vue de la bannière qui s'élève) : Ciel! »
La critique de Victor Hugo en matière religieuse a été dominée par le sentiment, d'ailleurs très juste, de la triste contradiction de la loi d'amour et de vie, dont se pare le papisme, et de son esprit historique de persécution et de mort. Il a rejeté sur le dogme, c'est-à-dire sur l'effort, quoique inoffensif, de s'affirmer à soi-même des vérités transcendantes, la responsabilité d'une aberration dont il serait plus logique d'accuser le mépris et la violation de la liberté d'autrui, puisque la passion d'imposer nos croyances n'est au fond que cela. Cette erreur, qui ne lui a point été particulière, mais qui est et reste très commune,
dépend du même faux principe qu'elle prétend combattre; car elle suppose que la certitude qu'on croit avoir d'une vérité de foi est la mesure d'un droit qu'on aurait de forcer tout le monde ducroire. Alors, les uns se croient obligés de détruire le dogme pour mettre fin à son droit prétendu de s'imposer, et les autres, qui le soutiennent, pensent faire une œuvre charitable en contraignant le prochain, dans son propre intérêt, comme cela se dit couramment. Des deux côtés, la racine immorale de l'erreur est le mépris de la justice sous le prétexte de l'amour, et c'est de plus un affront fait à la doctrine même suivant laquelle l'amour est le principe souverain de la morale. Victor Hugo, qui s'est inspiré de cette doctrine, dans Je Pape et ailleurs, a-t-il été empêché par le préjugé catholique, au fond, d'imputer la grande et lamentable aberration de la charité, la persécution, l'inquisition, les supplices pour cause de religion, à leur vraie cause, c'est-à-dire au principe du socialisme spirituel et du gouvernement absolu des âmes au nom de la vérité certaine^ C'est possible, encore bien que contradictoire à la satire des dogmes, et on comprend mieux alors qu'il ait imaginé une autre et plus bizarre espèce de déviation de la passion du salut d'autrui dans une tète, pour s'expliquer les auto-
dafés. Mais la disproportion est grande entre ce cas supposé de démence individuelle, et une folie qui s'est étendue monstrueusement sur un peuple entier pendant plusieurs siècles, jusqu'à tarir chez lui les sources vives de la pensée, et dont les autres peuples avaient également en eux le principe, et ne laissaient pas de fournir de très considérables applications dans leurs institutions. Victor Hugo n'a pas été plus heureux dans la critique des philosophies que dans celle des religions. Ecrire une longue diatribe, du genre humoristique , contre Y ignorance des érudits , des philosophes et des savants, dont les explications redoublent les obscurités, quand elles ne restent pas à la surface des choses, et prendre pour plastron le métaphysicien qui a mis la métaphysique en ruines, le philosophe qui a inauguré le criticisme et déclaré la primauté de la morale, c'est vraiment jouer de malheur; c'est pourtant le sujet du poème de V Ane : discours adressé à Kant par un àne savant, qui gémit sous le poids de ses lectures, et de toutes les sciences, qu'il a approfondies. Toutefois il est visible que le poète a cru traiter favorablement le philosophe dont il connaissait la réputation, très particulière parmi toutes celles de notre âge; car il l'a choisi comme le plus digne et le plus capable de comprendre les
objurgations du baudet; il nous l'a montré à la fin attristé parles vérités qu'il vient d'entendre de cette humble bouche. Lui-même, à son tour, il a pris la parole pour lui signifier l'arrêt sans appel du songeur :
Un âne descendait au galop la science.
Quel est ton nom? dit Kant. — Mon nom est Patience,
Dit Tàne. Oui, c'est mon nom et je l'ai mérité.
Car je viens de ce faîte où l'homme est seul monté
Et qu'il nomme savoir, calcul, raison, doctrine...
A travers le fatras, le tourbillon, le bruit,
J'ai sondé du savoir la vacuité morne;
J'ai vu le bout, j'ai vu le fond, j'ai vu la borne...
Oh! comme vous m'avez obscurci, moi la nuit!
Oh! comme vous m'avez embêté, moi la bête!
Après un premier grand morceau où la « colère de la bête » s'exhale contre l'érudition et les livres, à travers de bizarres énumérations, plusieurs fois recommencées, de noms de toutes sortes qui amusent l'oreille, l'âne donne un « coup d'œil général » aux grands problèmes que la science n'éclaircit point. Il se montre là un peu arriéré dans ses études, car il s'en prend, selon l'usage de 1840, à la « science officielle », qui eut Cuvier pour représentant. — « Cuvier, traître au vrai pour être pair de France », — oh! la vilaine accusation ! — et il oppose à cette science la « sainte évolution », dont il fait un tableau
ravissant, et qu'il ne sait pas être appelée par la mode à passer science officielle à son tour.
Dans une troisième partie, Fane Patience « entre dans le détail », c'est-à-dire qu'il se remet à rabâcher sa guerre aux bibliothèques et sa chasse aux noms propres. Les parties suivantes, plus sérieuses, quoique avec un étonnant mélange de puérilités, transportent la satire, de la science et des livres, à l'homme lui-même : à la conduite de l'homme vis-à-vis des enfants, dont les pédagogues obscurcissent et déforment les intelligences; vis-à-vis des génies : les penseurs persécutés, les vérités bafouées ; vis-à-vis de la création : l'inintelligence ou la négligence des lois de la nature; vis-ci-vis de la société : les problèmes non résolus, la perpétuité des querelles entre les doctrines opposées, mutuellement invincibles; enfin vis-à-vis de lui-même, dernier reproche qui pourrait renfermer la plupart des autres :
L'argent, le lit, la table, autant de précipices. Le vin est un écueil, la femme est un récif. La conscience, bas, à Salomon pensif Disait plus de dix fois par jour : Vieille canaille! L'expérience austère, ô Kant, est la trouvaille Qu'on ramasse en sortant du vice; on se flétrit, On se forme; chacun des sept péchés écrit Une lettre du mot composite : Sagesse.
Cette partie, et surtout la suite des couplets contre l'esprit de haine et de guerre dans l'humanité, font saillie par de nombreuses beautés sur la masse des déblatérations de l'àne. On n' admire, dans presque tout le reste du poème, que les jeux de l'imagination suscitant de vers en vers, par les rimes les plus inattendues, les rapprochements les plus extraordinaires, et les moins sensés bien souvent. C'est de toutes les œuvres de Victor Hugo certainement la plus gâtée par l'excès de sa faculté maîtresse. Cela tient, nous n'en doutons pas, à ce qu'il s'est fait cette fois de sa méthode ordinaire un amusement, en se livrant plus complètement à elle, dans une intention humoristique; mais la fatigue et l'ennui, quand se prolonge sans mesure l'exercice abusif des associations d'idées par la rime, rendent insupportables à la fin les divagations, les répétitions, et tout ce qui se mêle de trop humaine déraison à la raison du savant animal qui fait la satire de l'homme.
Si l'on ne cède pas à l'irritation causée par l'excès de l'amplification et par la prodigalité des images, on trouvera de bien beaux passages encore dans la partie qui suit, assez mal intitulée : Réaction de la création sur Ihomme, dans laquelle l'âne finit par trouver l'homme excusable à cause des
obscurités, des énigmes profondes de la nature, et des contradictions où l'esprit est poussé par le spectacle des choses. Et lui-même, l'àne, ne se se prive pas, quoiqu'il s'en défende, d'imiter la nature en ce chapitre des contradictions :
Se contredire un peu, Kant, c'est le droit des gloses; Quand on veut tout peser, on rencontre des choses Qui semblent l'opposé de ce qu'on avait dit; Non aux basques de Oui toujours se suspendit, Riant de la logique et narguant les méthodes. Qui tourne autour d'un monde arrive aux antipodes: Kant. je n'userai point de ce droit: seulement, Après t'avoir montré les hommes blasphémant, Niant, méconnaissant et méprisant la Chose. Cet océan où l'Être insondable repose, 11 faut bien te montrer la Chose enveloppant Les hommes submergés dans Dieu qui se répand Et qui sur eux se verse et qui se verse encore, Tantôt en flots de nuit, tantôt en flots d'aurore. Après t'avoir montré l'atome outrageant Tout. 11 faut bien te montrer la grande ombre debout.
Gardons-nous d'une équivoque à laquelle se prêtent les mots, et remarquons que Yatome désigne ici l'homme, à qui le reproche a été fait de s'éloigner des voies de la nature ; et la Chose (expression intéressante en elle-même, intéressante dou blement chez Yictor Hugo), la Chose, malgré les flots d'aurore qui se mêlent aux flots de nuit dans Dieu qui se répand, est cette nature même, désolante d'obscurité, grande ouvrière de nos maux.
Sur tes religions, dieux, enfers, paradis, Sur ce que tu bénis, sur ce que lu maudis,
Tu sens la pression du monde formidable;
Ton âme, atome d'ombre, et ta chair, grain de sable,
Ont sur elles les blocs, les abîmes, les nœuds,
Les énigmes du Tout lugubre et lumineux.
Et sentent, feuilletant vainement quelque bible,
Rouler sur leur néant l'immensité terrible...
Ce monde est un brouillard, presque un rêve; et comment
Trouver la certitude en ce gouffre où tout ment?
Oui, Kant, après un long acharnement d'étude,
Quand vous avez enfin un peu de plénitude,
Un résultat quelconque à grand'peine obtenu,
Vous vous sentez vider par quelqu'un d'inconnu.
Le mystère, l'énigme, aucune chose sûre,
Voilà ce qui vous boit la pensée, à mesure
Que la science y verse un élément nouveau...
O vain travail! science, ignorance, conflit!
Noir spectacle! un chaos auquel l'aurore assiste!
L'effort toujours sans but, et l'homme toujours triste
De ce qu'est le sommet auquel il est monté,
Comparant sa chimère à la réalité,
Fier de ce qu'il rêvait, pâle de ce qu'il trouve!
De là la Tristesse finale de l'àne, qui pourtant se résigne sans peine et reprend le chemin du pré, retournant tout heureux, « De l'idéal aux fleurs, du réel aux chardons ». Et de là la Tristesse du philosophe: — « Et l'àne disparut, et Kant resta lugubre ». Kant prend la parole, en cette dernière partie, pour ne rien dire d'intéressant, ni de bien juste, ni de si peu que ce soit qui ressemble à sa philosophie, de laquelle il eût été bien à propos que le poète s'informât. Son monologue se résume à confesser que, tant que les choses iront comme elles vont, la protestation de l'àne sera
juste : « Les oreilles de l'âne auront raison dans l'ombre »; et les choses iront comme elles vont, jusqu'au jour « Où la science aura pour but l'immense amour »! A la fin le poète intervient pour apporter la consolation, faire luire l'espérance finale : « Sécurité du penseur » :
0 Kant, l'àne est un àne et Kant n'est qu'un esprit. Nul n'a, jusqu'à présent, hors Socrate et le Christ, Dans l'abime où le fait infini se consomme, Compris l'ascension ténébreuse de l'homme. A force de songer, ton œil s'est éclairci; Plane plus haut encore et tu verras ceci...
Que verra-t-il, le philosophe? il verra les plus pauvres et banales idées de philosophie optimiste de l'histoire, — dont le poète paraît se croire l'inventeur, — après Socrate et le Christ, à ce qu'il suppose ! — lui venir de cette bouche inspirée. Comme si Kant ne se fût jamais douté de pareille chose, lui, l'un des premiers inventeurs de la doctrine du progrès de l'humanité! Et, grâce au triste écho de cette doctrine, juridique chez lui, étroitement liée à la morale, et que ses disciples panthéistes ont gâtée, Kant s'entendra dire que, « Par les fausses leçons, par l'horreur et le deuil. . . Nous avançons » ; que « L'homme fait son progrès de ce qui fut son vice » ; que « Le mal, transfiguré par degrés, fait le bien » ; d'où, pour conclusion,
ce précepte, au moins bien logique : « Ne désespère pas et ne condamne rien. »
Si Victor Hugo était né plus tard dans son siècle, il aurait évité la contagion de ces fatales théories de progrès nécessaire et d'utilité du mal. Peut-être aurait-il appris que le philosophe à qui il fait si singulièrement la leçon avait, il y a cent ans, cherché une loi du développement de l'humanité, mais non point en séparant l'avenir de paix et de bonheur des hommes de leur constante bonne volonté, et de la fidèle observation de la justice. Il eût connu la source kantienne de certaines inspirations, bien différentes de celles qui lui sont venues de la philosophie dominante de son temps, et qui font saillie dans ses ouvrages, à quelques endroits, sans qu'il s'y arrête et qu'il y fasse jamais son siège définitif. Car Victor Hugo est aussi, quand il y pense, un criticiste : quand il y pense, nous Aoulons dire quand la croyance à l'immortalité de la personne, à la personnalité divine, à une loi providentielle autre que le développement des vertus immanentes de la Chose, l'oblige à revenir aux idées de liberté et de devoir. Cette crovance, nous avons reconnu qu'elle était bien réellement la sienne, quoiqu'il n'en sentît pas la fondamentale opposition aux théories du genre panthéiste. Mais lorsqu'elle
venait à le toucher vivement par ceux de ses points où la liberté humaine est le plus intéressée, il prenait conscience des obscurités du monde et de la destinée, des ignorances de la Science, sur cela que précisément et avant tout il nous importerait de connaître : Sommes-nous des êtres éphémères, ou des êtres durables, ayant leur place marquée dans l'ordre universel des choses? Il était alors frappé de l'essentielle idée du criticisme : le devoir, comme la plus sûre lumière de l'esprit et le vrai guide de la vie. Et il écrivait :
Homme, ne te crois pas plongé dans l'inconnu; Tu connais tout, sachant que tu dois être juste : Le sort est l'antre noir, l'âme est la lampe auguste; Dieu par la conscience inextinguible unit L'innocence de l'homme aux blancheurs du zénith.
Et puis, ce qui est expressément le contraire de la doctrine qui prétend avancer par Vhorrewà
et ne condamner rien :
Le progrès n'a plus rien de providentiel
S'il ne peut, sans creuser l'enfer, monter au ciel;
Nul soleil n'a l'ampleur horrible de l'abime;
Si grand que soit un droit, il est moins grand qu'un crime;
Jamais, non, même ayant la justice pour soi,
On ne peut la servir par le deuil et l'effroi.
Dans un autre endroit du même poème, où cependant la pensée dominante est, nous l'avons vu, l'amour, non la justice :
Le savant dit : Comment? le penseur dit : Pourquoi? La réponse d'en haut se perd dans les vertiges. L'ombre est une descente obscure de prodiges. Sans cesse l'inconnu passe devant nos yeux. Mais, ombre, qu'est-il donc de stable sous les cieux? La justice, dit l'ombre. Aucun vent ne l'emporte1.
On se tromperait, si l'on prenait pour une note isolée, quoique revenant de temps à autre dans l'œuvre entière du poète, ce recours à la notion du Juste, comme attitude suprême devant le problème du mal et fondement définitif, unique, des croyances transcendantes. Le plus poussé au noir des passages inspirés par un sombre pessimisme, et cela dans le poème des Religions, et, précisément, dans la partie de ce poème qui porte ce sous-titre : Philosophie -, a pour conclusion ces cinq A-ers, placés typographiquement en grand relief :
Tu dis : « Je vois le mal, et je veux le remède. Je cherche le levier, et je suis Archimède. » — Le remède est ceci : Fais le bien. Le levier Le voici : Tout aimer et ne rien envier. Homme, veux-tu trouver le vrai? Cherche le juste.
Dans le poème intitulé Dieu, dans celle de ses parties où se trouvent les plus dures formules d'absolutisme divin, poussées jusqu'à la négation de l'attribut de justice, on lit un passage où la