‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 89 sur 95 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le poème qui a pour titre « Dieu » '.

Les idées éparses dans les petits poèmes de la dernière période de la vie de l'auteur, — le Pape, la Pitié, Religion, l'Ane, Torquemada, — se retrouvent toutes à l'état plus systématique dans cet ouvrage qu'il n'a pas publié lui-même, et dont les caractères, tant de forme que de fond, nous autorisent à reporter la composition à une époque de vingt ou vingt-cinq ans antérieure, c'est-à-dire au moment même auquel appartiennent les parties philosophiques des Contemplations, telles que la

1. Afin de mettre plus fortement en relief, dans ce chapitre, ce qui est pensée précise ou argument, nous donnons la forme typographique de la prose à de plus nombreux et à d'assez longs morceaux. Ils prennent sous cet aspect, ce nous semble, plus de relief philosophique, et une physionomie nouvelle.

pièce de la Bouche d'ombre*. Il est difficile de s'expliquer pourquoi Victor Hugo a ainsi gardé sans le publier, jusqu'à la fin de sa vie, un poème terminé, qu'il ne laissait pas d'annoncer sur les couvertures de ses livres, avec ce titre, qu'on trouvait prétentieux, et dans lequel ses vues sur la nature, l'humanité et la religion étaient exposées d'une manière suivie et complète. Craignait-il l'opinion du parti républicain qu'il savait être devenue très irréligieuse? Mais le sujet de l'ouvrage est Vidée de Dieu, plutôt que Dieu même. Le titre ainsi modifié eut été suffisamment exact, et plus modeste. Et on ne peut pas dire que les sujets traités dans Religions et Religion, dans la Pitié, le Pape, etc., fussent davantage dans le goût du jour. 11 est vrai que ces derniers ouvrages font une part considérable à la satire des doctrines théologiques, mais la satire ne manque pas non plus clans le poème : Dieu, et le christianisme n'y est point ménagé. La supposition la plus invraisemblable serait que le poète eût voulu garder

1. La date de cette pièce dans le recueil (Jersey, 1855) est aussi celle qu'on lit à la fin de la seule partie qui soit datée (c'est la dernière) du poème : Dieu, publié sans préface et sans explication des éditeurs, six ans après la mort de Victor Hugo. On ne dit pas si les points des pages 257 et 261 marquent réticence ou lacune, mais l'unité et l'intégrité du poème ne laissent rien à désirer.

son œuvre à correction ; non que la revision y eût été de trop, et qu'il ne s'y trouve mêlés aux grands morceaux qui ne craignent pas la comparaison avec ses plus belles œuvres, à peu près autant qu'ailleurs, des traits d'une imagination précipitée sur les premières rimes venues, et un extraordinaire abandon aux rapprochements les moins sensés; mais on sait qu'il avait pour système de ne se jamais corriger. Peut-être est-ce pour sa foi dans les métempsycoses qu'il redoutait la critique et les faciles plaisanteries du monde; il est certain que cette croyance occupe, dans l'ouvrage, la place principale, quelle s'y montre aussi soutenue et aussi loin poussée que possible, et que le sérieux du sujet et le titre du livre ne permettent plus de la prendre pour une pure fiction poétique, ainsi qu'on l'avait pu jusque-là. C'était décidément une doctrine! Une doctrine, c'est la conclusion que nous devons tirer, nous aussi, de l'interprétation que nous donnons, si elle est la bonne, de l'hésitation que l'auteur mettait à se séparer de son œuvre.

Les points dans lesquels se résume le système des idées développées dans le poème sont les suivants :

1° La vue la plus pessimiste de l'ensemble de l'univers, à raison des maux cruels que souffre

l'animalité, et du désordre, et du caractère souvent destructif des éléments ;

2° L'explication des formes des êtres et de leur condition actuelle par l'hypothèse des âmes et de leurs métensomatoses, sans exception pour aucune sorte d'existence, sans aucun privilège d'immortalité pour la personne humaine ;

3° La cause du mal envisagée dans une chute originelle, et néanmoins l'éternité supposée du Créateur et de la création, ce qui fait perdre de sa réalité à la création, et ce qui supprime tout éclaircissement sur l'état premier de la créature;

4° L'idéal du retour des êtres au bien, la promesse du bonheur à la fin de la carrière des expiations ;

5° L'affirmation de l'harmonie universelle sous l'aspect de l'absolu, aspect sous lequel s'évanouissent les idées purement humaines, et l'idée même de la justice, qui ne sont que des relations;

6° L'incrimination de toutes les religions et de toutes les philosophies, touchant la définition de Dieu;

1° La révélation réelle de Dieu et de la vérité, attendue pour chacun à l'heure de la mort seulement. Ce dernier trait n'est que de quelques vers, et termine le poème, où il n'y en a pas de plus éloquent ni de mieux rendu. Il aurait pu dispenser

l'auteur de ses affirmations superbes et banales sur l'absolu divin. Mais ce n'est pas ici le lieu de faire ressortir les contradictions impliquées entre les différentes parties d'un tel système. Elles ne sont point, nous l'avons dit, particulières à Victor Hiiiio.

Le plan du poème se compose d'une suite de révélations faites à l'homme par des animaux symboliques, qui lui apportent des vues erronées ou incomplètes sur Dieu et sur la création, avec des interprétations de la nature, correspondantes aux principaux moments des religions humaines. Puis vient la révélation d'un ange, et puis celle d'une lumière ailée; mais le jour ne se lèvera complètement pour l'âme avide de savoir qu'à l'instant où un être mystérieux, ironique et cruel, sorti de la Nuit, donnera la mort au corps.

Les apparitions des animaux symboliques sont précédées d'un long prologue en deux parties : l'Esprit humain; les Voix. L'Esprit humain est une personnification de la vaine recherche de la cause première, une vision du poète, une étrange figure on ne sait si radieuse ou lugubre, volant avec bruit, faisant de la lumière et faisant des ténèbres.

« Mon nom est légion. Je suis l'essaim des

bruits et la contagion Des mots vivants allant et venant d'âme en àme... Homme, toujours en moi la contradiction Tourne sa roue obscure, et j'en suis l'Ixion. Démos, c'est moi. C'est moi ce qui marche, attend, roule, Pleure et rit, nie et croit; je suis le démon Foule. »

Après une pittoresque énumération des qualités contradictoires et des puissances de cet être multiple et mondial, — car « tout globe qui tourne autour d'une clarté Est planète de loin, de près humanité », — vient l'offre que l'Esprit humain fait au poète de lui dévoiler de brillants phénomènes naturels. Mais ce n'est point ce qu'attend celui-ci :

« Non, rien de tout cela. — Que demandes-tu? — Lui. — Hein? dit l'esprit. Et tout disparut, et l'espèce De jour qui blêmissait dans la nuée épaisse Sombra dans l'air plus noir qu'un ciel cimmérien. J'entendis un éclat de rire et ne vis rien. »

L'éclat de rire se renouvelle et roule comme un tonnerre dans les cieux, quand le poète adresse une invocation à tout ce qui lui paraît : êtres, lieux, choses ou hommes, avoir une réponse possible et disposer d'un peu de jour. Un monstre lui S apparaît : « Un sourd fourmillement d'hydres, d'hommes, de bêtes... Et des formes sortant du monstre me parlèrent. »

LE POÈME QUI A POUR TITRE « DIEU » 31b

Une voix rappelle les recherches vaines et les efforts perdus des penseurs et des incroyants :

Chercheur, trouveras-tu ce qu'ils n'ont pas itrouvé? Songeur, rêveras-tu plus loin qu'ils n'ont rêvé? »

Une autre voix, pleine de fortes et curieuses images, réclame du chercheur le calme et l'imperturbabilité des monts, ces vieillards de la nature, qui ont reçu sans branler les assauts des vents et des nuées, dans la suite inimaginable des âges. Une autre rappelle les dires désespérés des douteurs et des négateurs, dont elle accumule au hasard — mais le hasard sert souvent plutôt mal que bien le poète — les noms avec des qualifications pittoresques : « Et le ciel, le destin... Retentissent encor de ces coups de cognée ». Une autre parle des penseurs partis pour la conquête du ciel et (revenus hagards de « cette aventure étrange... Tous ont dans le regard comme un songe qui fuit, Tous ont l'air monstrueux en sortant de la nuit. »

Une autre voix demande de quel dieu l'on veut parler, et fait l'énumération satirique des dieux des religions. Une autre met le poète au défi de itrouver le nom mystérieux , fùt-il , ce poète , [l'homme sacré, le mage, le contemplateur des anciens âges, qui vivait « en familiarité Avec le jour, la nuit, l'ombre et l'éternité ». Que ne peut-

il pas en effet ce poète? « Il peut tout! — hors ceci : nommer Dieu. »

Une autre voix proclame la dissémination, dans la nature, du nom vainement cherché : « Ce nom ineffable est coupé En autant de tronçons qu'il est de créatures... Et tout l'univers n'a qu'un objet : nommer l'être... Et les êtres confus tombent l'un après l'autre... Et toujours à jamais, sans qu'il cesse un moment D'emplir le jour, la nuit, l'éther, le firmament,... Le nom infini sort de la bouche éternelle. » Une autre fait le tableau, saisissant en sa bizarre poésie, de ce que devrait être le Songeur, mais de ce qu'il ne suffirait pas qu'il fut, pour achever le voyage de l'ombre : « Car tu ne pourras pas, dit cette voix, quelle que soit ta course, Aborder l'inconnu, l'origine, la source, Le lieu suprême où tout s'explique et se rejoint,

Quand même tu serais un de ces mages fiers

Que nous voyons parfois, blêmes passanls des air?.

Se ruer dans le gouffre où, comme eux, tu te plonges,

Pâles, les poings crispés aux rênes de leurc songes,

Se penchant, se dressant, lâchant et retenant

On ne sait quoi d'obscur, d'envolé, de tonnant,

Regardant, dispersant leurs prunelles livides,

Comme s'ils conduisaient dans l'ombre, à grandes guides,

A travers l'éther vague et le tourbillon fou,

Dans la brume, au hasard, devant eux, n'importe où.

Peut-être vers la nuit, peut-être vers la cime,

Un char que traîneraient avec un bruit d'abîme,

Croupes sombres, fuyant, s'abaissant, s'élevant,

Six cents chevaux d'éclair, de nuée et de vent!

Une autre voix : « Quelle idée, ô songeur du songe humanité, As-tu de ton cerveau pour croire, en vérité , qu'il peut prendre ou laisser une empreinte à l'abîme...? Et qu'on retrouve, après ta disparition, Quelque chose de toi, ton cadavre ou ton ombre, aux noirs filets flottants de l'éternité sombre? »

Une autre se fait l'interprète du matérialisme, et, montrant dans un long et présomptueux discours, les merveilles que peut produire la chute répétée d'une goutte d'eau du sommet d'une montagne, demande si le monde ne saurait aller tout seul, sans un auteur ou sans un arrangeur : « L'auteur, je te l'ai dit, c'est l'atome... Je n'accepterais pas pour faire des prodiges L'échange de ton Dieu contre ma goutte d'eau : — La voix se tut. Alors je relevai la tête : — Mais cette goutte d'eau, criai-je, qui l'a faite? »

La dernière voix qui sort de l'ombre se complaît dans cette infatigable et bizarre énumération des noms de docteurs et de doctrines où s'est plus d'une fois amusé l'auteur de VAne, et conclut que tous les efforts des savants et des penseurs réunis ne sauraient construire sur Dieu que de la fumée. Le poète proteste, persiste, veut savoir. Les voix de l'ombre répondent par la dérision : « Une troisième fois, dans l1 effrayant ciel noir, On éclata de

rire. — Et morne, sans pouvoir Deviner d'où venait cette gaîté terrible, je regardai, lutteur palpitant, l'ombre horrible. »

Le premier des animaux symboliques que le poète atteint en s'élevant au-dessus de l'éther, et donnant l'essor aux ailes de sa pensée, est un triste habitant de la nuit, la Chauve-souris. Elle interroge l'homme et, sans attendre de réponse, lui fait part de son désespoir. Elle ne trouve que crime ou néant dans la nature : « Que veux-tu de moi, passant rapide?... Homme! quel est le sens de l'affreuse aventure Qu'on appelle univers? Je le cherche et j'ai peur... 0 passant, comprends-tu ce mot : Rien? Ce qu'on nomme le mal est peut-être le bien. Quand un gouffre se comble, un autre puits se creuse. Tourments, volupté, rire et cla- . meur douloureuse, Flux et reflux, le juste et l'injuste, le bon, Le mauvais, blanc et noir, diamant et charbon, Vrai, faux, pourpre et haillon, le carcan, l'auréole, Jour et nuit, vie et m'ort, oui, non ; navette folle Que pousse le hasard, tisserand de la nuit... Je suis allé, dit l'oiseau, Jusqu'au fond de cette ombre, et je n'ai vu personne... Dans cette obscurité personne ne dit : Moi! Noire ébauche de rien que personne n'achève, L'univers est un monstre et le ciel est un rêve, Ni volonté,

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ni loi, ni pôles, ni milieu; Un chaos composé de néants; — pas de Dieu.

« Dieu, pourquoi? L'idéal est absent. Dans ce monde, La naissance est obscène et l'amour est immonde. D'ailleurs, est-ce qu'on naît? Est-ce qu'on vit? Quel est Le vivant, le réel, le certain, le complet?... L'eau coule, l'arbre croît, l'àne brait, l'oiseau pond, Le loup hurle, le ver mange. Rien ne répond... La profondeur sans but, triste, idiote et blême , Quelque chose d'affreux qui s'ignore soi-même... Le monde est à tâtons dans son propre néant. »

Le Hibou, autre oiseau de l'ombre, autre contemplateur de l'abîme, met à la place de la négation le doute, mais un doute terrible accusant Dieu, si Dieu est, et lui jetant son monde à la face. L'existence du mal est l'éternel argument : les forces de la nature « Font et défont sans fin l'œuvre incompréhensible. »

Toutes les forces sont les chevaux de l'abîme: Chevaux prodigieux dont le pied toujours fuit, Et qui tirent le monde à travers l'âpre nuit. Et jamais de sommeil à leur fauve prunelle! Et jamais d'écurie à leur course éternelle! Ils vont, ils vont, ils vont, fatals alérions, Franchissant les zéniths et les septentrions. Traînant tous les soleils dans toutes les ténèbres.

L'homme sent la terreur lui glacer les vertèbres. Quand, d'en bas, il entend leur pas mystérieux. Il dit : — Comme l'orage est profond dans les cieux! Comme les vents d'ouest soufflent là-bas au large! Comme les bâtiments doivent jeter leur charge, Et comme l'océan doit être affreux à voir! Comme il pleut cette nuit! comme il tonne ce soir!

0 vivants fils du temps, de l'espace et du nombre, Ce sont les noirs chevaux du chariot de l'ombre. Écoutez-les passer. L'ouragan tortueux, La foudre, tout ce bruit difforme et monstrueux Des souffles dans les monts, des vagues sur la plage, Sont les hennissements du farouche attelage...

Oh! pourquoi ces chaos, si tout vient d'un génie/ Oh! si c'est le néant, pourquoi cette harmonie?

« J'ai lu ceci, qu'Hermès écrivit sur sa table : — Pyrrhon d'Elée était un mage redoutable. L'abîme en le voyant se mettait à hennir. Il vint un jour au ciel; Dieu le laissa venir. Il vit la vérité, Dieu la lui laissa prendre. Comme il redescendait, — car il faut redescendre, L'idéal met dehors les sages enivrés, — Comme il redescendait de degrés en degrés, De parvis en parvis, de pilastre en pilastre, Portant la vérité, tenant dans sa main l'astre, Soudain, sombre, il tourna vers les grands cieux brûlants Son poing terrible et plein de rayons aveuglants, Et, laissant de ses doigts jaillir l'astre, le sage Dit : je te jette, ô dieu, ton étoile au visage! Et la clarté plongea jusqu'au

fond de la nuit; On vit un instant Dieu, puis tout s'évanouit.

«• Hermès contait encore avoir vu dans un songe Un esprit qui lui dit : — Homme, un doute me ronge. Je ne me souviens point d'avoir été créé. J'étais, je flottais, seul, pensif, pas effrayé; Forme, auvent agrandie, au vent diminuée, J'étais dans la nuée et j'étais la nuée; Je nageais dans le rêve et dans la profondeur. Tout à coup l'univers naquit; cette rondeur Entra dans l'horizon qui devint formidable; Je ne supposais pas le vide fécondable, J'eus un moment d'effroi; depuis, avec stupeur, J'examine ce monde inquiétant; j'ai peur.

« Hermès s'en est allé les deux mains étendues. Il cherchait, il sondait les profondeurs perdues; Et comme lui je cherche et dans ce que je fais J'étouffe, comme, avant de chercher, j'étouffais. »

Après ces étranges et magnifiques morceaux, et d'autres semblables, d'un grand mouvement, d'un impressionisme puissant, vient l'image du heurt de l'animal symbolique contre l'insensible mystère qui refuse toute réponse à l'interrogatoire du doute :

« Et rien ne répondit; et l'oiseau curieux Et funèbre, crispant son ongle furieux, Frémit; et, se ruant sur l'espèce de face Qui toujours dans la brume apparaît et s'efface, Poursuivant l'éternel

évanouissement, Tâchant de retenir le vide, le moment, L'éclair, le phénomène informe, le problème Et tout ce rien fuyant qu'il ne voyait pas même, Cherchant un pli, cherchant un nœud, faisant effort Pour prendre l'impalpable et l'obscur par le bord, Et pour saisir, dans l'ombre où tout essor avorte, La nuit par le trou noir de quelque étoile morte, Las, rauque, haletant dans l'insondable exil : — Mais, spectre, arrache donc ce masque! cria-t-il.

« Et je ne le vis plus. L'ombre avait saisi l'être Qui voulait saisir l'ombre. Et tout doit disparaître, Et tout doit s'effacer... et cet oiseau passa.

« Seulement, comme un souffle à peine saisissable, Comme un bruit de fourmi traînant un grain de sable, Dans le gouffre où venait d'entrer l'oiseau d'Hermès, J'entendis murmurer tout bas ce mot : Jamais ! »

Après la négation et le doute, quand ils sont motivés par l'existence du désordre et de la douleur, si une doctrine peut se proposer et sembler la plus naturelle de toutes, c'est bien celle qui partage la création entre deux forces ennemies. L'oiseau symbolique, chargé de cette interprétation du monde est le Corbeau, que le poète rencontre en continuant de s'élever, de l'abîme d'en bas à l'abîme d'en haut.

« Il disait : ils sont deux. Demande à Zoro- [ astre... Ils sont deux combattants, le combat, [ c'est le monde...

« Sous l'univers hagard, lié d'un triple nœud, I, Un être qui ne sait s'il existe, se meut; c'est l'idiot, I le sombre enchaîné de la cave, Chaos, s'il est | permis de nommer cet esclave. »

Ici, la passion mythologique emporte d'une i étrange façon le. poète loin du dogme consacré 1 des deux principes éternels, source de toute exis- [| tence. Il se peint une sorte de dessous du monde, l! où la création pourrait tomber un jour, sous ! l'effort du mauvais génie, et qui est lui-même une I personnification, mais aveugle, du mal : ignorance I et terreur.

« Il rampe dans un trou, fondrière du monde; h Sans yeux, sans pieds, sans voix, mordant et I dévoré... Espèce d'affreux tronc ayant pour gaine i horrible La coque de l'œuf noir d'où l'univers jj sortit; Son crâne sous le poids du néant s'aplatit; I Et l'on voit vaguement tâtonner dans l'informe, I Au fond de l'infini ce cul-de-jatte énorme. Il n'entend même pas le bruit que font en haut, Les deux principes dieux ébranlant son cachot, Et leurs trépignements sur sa morne demeure. Le méchant veut qu'il règne, et le bon veut qu'il meure. « Ainsi luttent, hélas! ces deux égaux puis-

sants; L'un, roi de l'esprit, l'autre, empoisonneur des sens; Les choses à leur souffle expirent ou végètent. Rien n'est au-dessus d'eux. Ils sont seuls. Ils se jettent L'hiver et le printemps, l'éclair et le rayon; Ils sont l'effrayant duel de la création...

Et dans les profondeurs cette lutte s'étale:

Et l'oscillation est heureuse ou fatale,

Et le large roulis nous berce, ou son reflux

N'emporte que clameurs et sanglots superflus...

Ou l'océan sourit, et l'abîme et l'étoile

S'unissent pour sauver une petite voile,...

La mère, en qui l'orgueil à l'extase se mêle,

Emplit d'elle l'enfant qui presse sa mamelle.

Et l'homme semble un dieu de sagesse vêtu,

Et tout grandit en grâce, en puissance, en vertu;

Ou dans le flot du mal tout naufrage et tout sombre,

Selon que le hasard, roi de la lutte sombre.

Précipite Arimane ou voile Ormuz terni,

Et fait pencher, au fond du livide infini.

L'un ou l'autre plateau de la balance énorme.

Arimane aux yeux d'ombre attend qu'Ormuz s'endorme.

Ce jour-là le chaos et le mal le verront

Saisir dans ses bras noirs le ciel au vaste front.

Et, fouillant tout orbite et perçant tous les voiles,

De ce crâne éternel arracher les étoiles.

Ormuz, tout en dormant, frémira de terreur.

L'immensité, pareille au bœuf qu'un laboureur

A laissé dans un champ ténébreux, et qui beugle,

0 nuit, s'éveillera, le lendemain, aveugle,

Et, dans l'espace affreux sous la brume enfoui.

L'astre éteint cherchera le monde évanoui!

Et le Corbeau rentra dans l'ombre formidable.

Après le dualisme vient, dans l'ordre du poème, la multiplicité des dieux, la mythologie de l'anti-

quité classique, dont le vautour est pris pour organe. C'est lui, cet oiseau, qui jadis rongea le foie de Prométhée, et qui, charmé par les chants d'Orphée, lâcha sa proie et reçut les leçons de ce grand éducateur des hommes : « Il est des dieux. Ils sont les dieux, mais non les causes », dit le vautour.

Trois déesses surtout régnent sur l'univers : Vénus, la grande nymphe nue; la stryge Hécate, divinité d'en has, et l'ombre Fatalité; trois aveugles terribles, trois nuits, trois chaînes pour la terre, l'enfer et les cieux. Vénus a deux filles, la Mort et la Volupté pâle, qui font chacune sous la vie un abîme sans fond.

Les noms et les attributs des dieux olympiens, leurs orgies, leurs « brigandages » fournissent une suite de tableaux analogues à la pièce du Satyre (dans la Légende des siècles), et qui ne renferment pas de moins éclatantes beautés. Le plus remarquable pour l'intensité de pensée, non moins peutêtre que pour l'étourdissante image, est celui qui représente la prostitution de la Nature aux êtres, sous le nom d'une déesse, Géo. Elle se donne, l'universelle prostituée, atout un monde d'amants, àEpicure, esprit, comme à Silène, ventre, au pâle Orphée lui-même, comme à l'hyène et à l'ours, et, tour à tour,

Les fait rugir de haine et se tordre d'amour,

Les étreint. les ravit, les baise et les dévore.

A ses cils ténébreux elle mêle l'aurore.

L'homme la voit qui guette au milieu des roseaux.

Laissant ses cheveux d'herbe ondoyer dans les eaux,

Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée

Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée :

— Viens! je suis la Nature! — Et charmés, palpitants.

Vaincus, de tous les points du monde en même temps.

Les bergers, les songeurs, les voyeurs, les colosses,

Les mornes dieux de l'Inde aux têtes de molosses,

Les lourds typhons d'en bas, le peuple hydre et géant,

Pullulant, fécondant multipliant, créant,

Frémissant d'approcher peut-être de leur mère,

Fixent leurs fauves yeux sur l'obscène chimère!

Et l'écume, embrassant le roc sauvage et brut.

Les baisers de l'orage et des vagues en rut

L'entourent; et son souffle émeut la bête immonde;

Et sans cesse, à jamais, dans l'air, la flamme et l'onde,

A travers l'éternelle et livide vapeur,

La prunelle des nuits regarde avec stupeur

Et l'ouragan flagelle et l'océan caresse

La prostitution de la sombre déesse.

La conclusion philosophique du Satyre semblait être le panthéisme '. Là, « tout le mal » était dit venir « de la forme des dieux », et le poème se terminait par la métamorphose de l'^Egypan en un dieu universel sans forme et revêtant toutes les formes, symbole de la nature. L'injure jetée à la face des Immortels olympiens, avec la prophétie de leur destitution et de leur mort, pouvait donc se prendre pour le jugement

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