Voir Victor Hugo le poêle, chap. iv, p
du poète lui-même; il était d'accord avec la transformation, historiquement avérée, de l'état d'esprit qui produit le polythéisme en celui qui produit le panthéisme, quand la réflexion s'attache aux vieilles croyances anthropomorphiques spontanées pour y découvrir une doctrine purement naturaliste. Nous ne devons y voir maintenant que l'explication logique du paganisme et de sa fin nécessaire, par un lecteur du Promélhée d'Eschyle, écrivant la Légende des siècles, dont la pièce du Satyre fait partie. En effet, dans le poème : Dieu, que nous analysons, et dont la composition se rapporte à la même époque, très évidemment, nous trouvons la forme matérialiste la plus accusée, donnée par le poète au panthéisme issu des croyances païennes, et un violent anathème jeté sur la matière, en tant que substance des dieux et de l'univers, qui absorberait les essences individuelles. Ce sont les mêmes tableaux injurieux des dieux du polythéisme que dans le Satyre, et c'est de plus la condamnation de l'exégèse philosophique de ces dieux en tant que symboles des puissances de la Nature matérielle qui serait le Tout.
« L'œil va, dans ce monde infâme, De la substance énorme à l'esprit odieux; Les fléaux sont titans et les vices sont dieux... Et Tout, c'est toi,
Matière!... G*est toi! c'est toi, Téthys, la femme aux mains palmées; Ces dieux, c'est toi; c'est toi, ces monstres; ces pygmées et ces géants, c'est toi;... C'est toi, cette stupeur, c'est toi, ce mouvement, Matière! bloc inerte et noir fourmillement! Et, devant cette horreur, toute philosophie Pousse un cri, puis se tait, rêve et se pétrifie.
« Quant à l'homme, qu'est-il? Rien... N'ayant, sous l'obscur ciel d'où tombe la sentence, ni loi, ni liberté, ni droit, ni résistance, Il n'est que le hochet des monstres. Nu, fatal, L'homme commet le crime et les dieux font le mal. L'homme, face au vil souflle et bouche aux plaintes vaines, Sent en lui, dans ses os, dans ses nerfs, dans ses veines, Germer l'arborescence horrible du destin. Tout banquet est suspect, les dieux sont du festin; Atrée offre la coupe aux lèvres de Thyeste ; Oreste est parricide et Jocaste est inceste... Le crime et la vertu sont deux néants jumeaux Que dans le même abîme emporte la même aile. Sans voir, sans regarder, sans choisir, pêle-mêle, Le dieu d'en bas, l'inepte et ténébreux Hadès, Jette vieillards, enfants, guerriers, rois sous le dais, A l'égout Styx, où pleut l'éternelle immondice...
« Etre chaste, à quoi bon? vivre austère, pourquoi? Plus de vertu contient plus d'ombre et plus
d'effroi. Les assassins, creuseurs de fosses à la hâte, Le voleur écoutant à la porte qu'il tàte, ne sont pas plus troublés qu'Œdipe au front pieux... Au-dessus des vivants le sort lève le doigt. Nul ne sait ce qu'il fait; nul ne voit ce qu'il voit. Nais : la main du sort s'ouvre. Expire : elle se ferme; Nul ne sait rien de plus. Guerres sans but, guerres sans terme, Sans conscience, écume aux dents, et glaive au poing! La bouche mord l'oreille et ne lui parle point; Le sourd étreint l'aveugle; on lutte, on se dévore; On se prend, on se quitte, on se reprend encore; Et nul n'est jamais libre un instant sous les cieux...
« Veille ou dors, viens ou fuis, nie ou crois, prends ou laisse; Sois immonde ou sois pur; sois bon ou sois pervers; Montre-toi, cache-toi; vat'en, demeure, oscille; Ignore ou bien apprends; pense ou sois imbécile! Science humaine, essai de regard! louche effort Pour faire un trou de flamme au mur brumeux du sort! Imprécation sombre et pleine d'anathèmes! Esprit humain! rumeur! passage de systèmes! Place publique où vont et viennent, dans le soir, Les projets de penser que l'homme peut avoir!...
« Prométhée a voulu sortir de cette nuit, Finir
ce que les dieux n'ont qu'à moitié produit
Défricher la forêt monstrueuse de l'être, Et faire
vivre ceux que le destin fait naître. Il a voulu sacrer la terre, ouvrir les yeux, Mettre le pied de l'homme à l'échelle des cieux, Soumettre la nature et que l'homme la mène, Diminuer les dieux de la
croissance humaine Et fonder, dans le cœur
des hommes lumineux, Afin que la raison l'achève et le bâtisse, Un temple, et remplacer Atlas par la Justice.
« Les dieux l'ont puni. Seul, vaincu, saignant, amer, Il est tombé pleuré des filles de la mer. Et moi. j'ai bu le sang de l'enchaîné terrible. »
Victor Hugo n'a rien écrit de plus éloquent que ce tableau du monde du point de vue du paganisme et de ses aboutissements matérialistes et panthéistes. Il le termine par des paroles d'espérance que l'oiseau symbolique dit avoir recueillies de la bouche d'Orphée son maître :
« Orphée en me quittant m'a dit cette parole : Etre ailé, l'aile monte aux cieux. Bappelle-toi Que vouloir est la force et qu'atteindre est la loi. L'obstacle est là; sans doute il attend qu'on le brise. Ce qu'a fait Prométhée est fait; la flamme est prise. Elle est sur terre, elle est quelque pari ; l'homme peut La retrouver; grandir, vivre, exister] s'il veut! S'il sait penser, gravir, creuser, saisir. étreindre, S'il ne laisse jamais le saint tlambeau
s'éteindre, S'il se souvient qu'il peut, puisque l'idée a lui, Allumer quelque chose en lui de plus que lui, Qu'il doit lutter, que l'aube est une délivrance, Et qu'avoir le flambeau c'est avoir l'espérance... »
Mais l'espérance encourage le marcheur et ne lui montre pas le chemin : « 0 vautour, dans la nuit sans fond qui nous assiège, Où donc est la clarté dont tu parles? criai-je —
« J'attendais la réponse, il avait disparu. »
L'Aigle succède au Vautour, pour apporter le symbole du monothéisme hébraïque. L'air est devenu moins sombre. L'oiseau vole seul dans sa sphère, comme faisaient les précédents. Il a cependant entendu leurs voix et peut leur répondre. Il crie : « Qui donc dit : il n'est pas ! qui donc dit : ils sont deux! Qui donc dit : ils sont douze, ils sont cent, ils sont mille!... » 11 est, il est seul; l'Aigle l'a vu ; l'Aigle était avec Moïse au pied du Sinaï, il a accompagné le prophète à la cime. Ici le morceau capital est une brillante imitation de l'apostrophe de Dieu à Job, dans le Livre de Job. Le Tout-Puissant écrase le mortel ignorant et gémissant, de tout le poids des merveilles de la création. L'Aigle a vu Léviathan et prétend donner de ce monstre un portrait auprès duquel
pâlit l'image effroyable que Job en a tracée : « Eh bien! dans sa main, songe à cela, vil roseau, Dieu prend Léviathan comme on prend un oiseau! »
La critique est obligée de relever, dans cette partie du poème, un contresens, une confusion injustifiable entre la doctrine monothéiste et le monisme brahmanique, entre la création et l'émanation. On aurait compris que les religions de l'Inde, de l'Egypte et de l'Assyrie, et le bouddhisme, restassent en dehors du plan de Victor Hugo. Mais que Jéhovah reçoive de son imagi-l nation les attributs de Brahma, c'est ce qui est inadmissible. La poésie la moins subordonnée à l'histoire, la moins respectueuse des œuvres de la conscience religieuse passe ici toutes les bornes.
« J'ai vu l'effrayant dieu de l'éternité sombre!! Dieu! dernier jour du temps! dernier chiffre duj nombre!... Avant la créature était le créateur; Le, temps sans fin était avant le temps qui passe ; Avant le monde immense était l'immense espace; Avant tout ce qui parle était ce qui se tait; Avant tout ce qui vit le possible existait; L'infini sans figure au fond de tout séjourne. »
Dans le ciel immobile, au-dessus du ciel du changement, c'est là que Dieu vit. Autour de lui la durée se roule et se déroule. Son œuvre est le monde. L'œuvre faite, il s'endort, et les créations
flottent abandonnées. Il se réveille dans l'extase et crée un monde nouveau. « Et puis il se rendort, et ce monde s'en va. »
«. Un monde évanoui, qu'importe à Jéhovah?... Il est, Gela suffit. Sa plénitude ignore. La forme fuit, le son meurt dans l'onde sonore, Ce qui s'éteint s'éteint, ce qui change est changé. Il dit : je suis. C'est tout. C'est en bas qu'on dit : J'ai! L'ombre croit posséder, d'un vain songe animée, Et tient des biens de cendre en des doigts de fumée... L'homme s'évanouit;... Ses jours n'ont pas de lendemain. Il marche quelques pas dans un obscur chemin, Puis son pied se dissipe et sa route s'efface; Il meurt et tout est mort. Quoi qu'il tente ou qu'il fasse, Il possède l'éclair, le vent, l'instant, le lieu ; Il est le rêve, et vit le temps de dire adieu. »
Dans l'hypothèse du panthéisme mythologique, le poète faisait peser sur les dieux et sur le destin la responsabilité du mal; dans l'hypothèse du panthéisme monothéiste et de l'absolu divin, il l'impute à l'homme, et l'imprécation de l'Aigle contre l'humanité coupable nous ramène de l'idée des sommeils et des réveils d'un Dieu-Tout à celle d'un créateur qui surveille la conduite de ses créatures et se venge de leurs offenses. Ce morceau, éloquent par endroits, est d'une inspi-
ration confuse. Remarquons quelques traits : « Vos desseins sont des puits d'iniquité ; vous êtes Des antres où le vice et le crime ont leurs fêtes;... Vous tordez les haillons du pauvre misérable, Et votre pourpre est faite avec le sang- qui sort... L'ignorant est le pain que mange le savant; Et l'homme vautour tient l'homme taupe en;
sa serre; Et l'ànier Intérêt fouette l'àne Misère
Vous pensez, croyez-vous? Vos crânes sont des voûtes Sans lampes, d'où les pleurs suintent à larges gouttes. Vous priez. Qui? comment? pourquoi? vous ne savez. Vous aimez. 0 nuit sombre! ô cieux en vain rêvés! Vos sens sont un fumier dont votre amour s'arrange, Et dans votre baiser le porc se mêle à l'ange!... »
Le dernier trait de la révélation de l'Aigle regarde le dieu vengeur, celui dont la colère poursuit les générations du pécheur : « Hommes, sachez ceci,... Il est, quand il lui plaît, le dieu farouche. Il met la marque de sa foudre à tout hautain sommet ; Lorsqu'il s'éveille, il est terrible ; il frappe, il venge... Il poursuit, à travers les siècles effrayés, Ainsi qu'on traque un loup de repaire à repaire, Vingt générations pour le crime du père. O passants de la nuit, marcheurs des noirs sentiers, Hommes, larves sans nom, qui mourez
LE POÈME QUI A POl'R TITRE • DIEU » 335
tout entiers, Dieu montre brusquement sa face à qui l'outrage...
« Saint, saint, saint, le seigneur mon Dieu. Silence, abîmes! »
L'Aigle disparu, le poète vole plus haut et rencontre le Griffon, porte-parole du christianisme : création, immortalité de l'àme, péché du premier homme, règne terrestre du mal, damnation et rédemption, la grâce, l'àme enfin réunie à Jésus dans le sein de la trinité, c'est maintenant le sujet. L'Aigle n'a vu de Dieu que les rayons, mais le Griffon, lui, a vu la croix, Jésus saignant :
« Non, Dieu n'est pas vengeur! Non, Dieu n'est pas jaloux!... Non, l'homme ne meurt pas tout entier. » Dieu créa l'âme, privilège de l'homme dans la création. L'homme enivré voulut la science et déroba le fruit. L'homme est coupable et souffre, mais Dieu est clément : « Et songeant, pour lui-même et pour lui seul sévère, Que pour sauver un monde il suffit d'un Calvaire, Il a dit : Va, mon fils! et son fils est allé... Après le créateur, le sauveur s'est montré. Le sauveur a veillé pour tous les yeux, pleuré Pour tous les pleurs, saigné pour toutes les blessures. Les routes des vivants, hélas! ne sont pas sûres, Mais Christ,
sur le poteau du fatal carrefour, Montre d'un bras la nuit et, de l'autre, le jour! »
Après le Christ sont venus les apôtres, les saints, les martyrs, les Pères, les docteurs. Ce Dieu que les sibylles (ici l'énumération des sibylles marquées de leurs traits pittoresques) n'avaient pu voir dans sa gloire, « Ce grand Dieu du pardon sur la terre levé, Sainte Thérèse, avec un soupir, l'a trouvé... Dieu serait le puni, s'il ne pardonnait point. »
L'auteur de la Pitié suprême n'a pas manqué de mettre en œuvre, à cet endroit, l'idée de l'efficacité souveraine du repentir du pécheur à l'instant de la mort :
« Un regard attendri vers la lueur sacrée, Vers ce qu'on insultait et ce qu'on dénigrait, Un sanglot, moins encore, un soupir, un regret De l'àme1 détestant sa tache originelle, Suffit pour qu'elle échappe à la peine éternelle... Pour que la peine tombe immuable et tardive, Il faut du dernier cri l'horrible récidive... Le sang du sauveur coule et toute âme y peut boire... L'àme arrive portant la croix de Jésus-Christ; L'éternel près de lui fait asseoir l'immortelle...
« 0 Dieu! roi! père! asile! espoir du criminel! Eternel laboureur, moissonneur éternel! Maître à la première heure et juge à la dernière! C'est
lui qui lit le monde avec de la lumière. Le firmament est clair de sa sérénité.
« Par moments, dans l'azur splendide et redouté, 0 mystère ! il se fait des silences d'une heure ; Personne en haut ne chante et nul en bas ne pleure; L'ange abaisse, pensif, son clairon éclatant; Dieu médite; le ciel rêve: l'enfer attend. Et c'est ce mot qui sort de l'ombre : « Je pardonne ».
La rencontre des animaux symboliques, dans l'ascension de l'ombre éthérée, a pris fin. Un ange apporte maintenant la révélation vraie, celle au moins dont la nature angélique est capable. Cet être surnaturel a deux ailes, une blanche, une noire :
El l'aile blanche allait se fondre dans l'aurore, Et l'aile noire allait se perdre dans la nuit... Il se tenait debout sans baisser la prunelle. Comme s'il ne voyait qu'une chose éternelle. Et sentant que vers lui quelqu'un d'en bas venait.
— Qu'es-tu? dit l'ange
— Je suis l'être à qui plait la tombe dans l'exil.
— L'ange me regarda. — Demeure, me dit-il.
La révélation de l'ange est, sur deux points principaux, le renversement de celles de l'Aigle et du Griffon qui représentaient, l'un, la loi hébraïque, et l'autre, la loi de l'évangile. L'àme et son immortalité ne sont point un privilège de
VICTOR HUGC
l'homme. Dieu ne se venge pas; Dieu ne pardonne pas. La loi, c'est la justice. L'ange repousse en mots brefs ce qu'ont dit Hermès, Pyrrhon, ces personnifications bizarres de l'athéisme et du pessimisme, et Zoroastre, Orphée, Moïse, Jésus. Moi je dis, reprend-il, « Je dis : Dieu, c'est le vrai. Ni vengeur, ni clément; Il est juste. Venger l'affront, c'est le connaître, Et c'est le mériter. Être clément, c'est être Injuste pour tous ceux qu'on ne pardonne pas. »
Nul prophète n'est près de Dieu, ni Moïse, ni Jésus-Christ : « Nul saint. L'éternité n'a pas de voisinage. » Et Dieu n'est pas un tentateur prenant l'homme au piège et le condamnant à des tourments éternels : « Quoi, l'être aux instants courts,
Quoi, le vivant rapide enchaîné pour toujours ! Quoi, des illusions, des erreurs, des risées, Quoi, des fautes d'un jour et d'une ombre, écrasées Sous ce mot immobile et monstrueux : Jamais! L'incréé, couronné de comètes et d'astres, Tenaillant dans sa cave un moucheron puni! La grandeur s'acharnant aux petits! L'inlini Donnant la question à l'insecte qui pleure!...
Et comme les damnés, hier, demain, aujourd'hui, Toujours, brûlent au l'eu qui ne doit pas s'éteindre. Et comme ce serait blâmer Dieu que les plaindre — Ce serait supposer qu'il peut être meilleur — En outre, comme, étant larme, angoisse et douleur, La pitié ferait tache au paradis, et, comme Dieu ne doit rien cacher de sa justice à l'homme,
A l'àme, à l'ange, aux saints, et que l'éternel feu, L'enfer, est un côté de la vertu de Dieu, Comme, alors, les élus devant voir la géhenne, Il faut qu'elle les charme, et que pour eux la peine Se résolve en bonheur, et qu'avec son tourment L'enfer soit pour le ciel un assaisonnement, Et que l'ange se plaise au sanglot qui s'élève — Le paradis n'est plus qu'un balcon de la Grève Où l'on vient voir, avec un sourire serein, Brûler la Brinvilliers et rouer vif Mandrin, Où l'on vient contempler l'agonie âpre et lente. Et voir l'effet que font l'huile et la poix bouillante Sur Caïn, et Judas hurler, et Lucifer Rugir à chaque coup de la barre de fer!
Après ces beaux vers, un des rares morceaux que le poète se soit plu à construire logiquement, vient la théorie à laquelle on pouvait s'attendre, la théorie du péché originel en tant que bien et progrès, du progrès poursuivi à travers le mal, par les moyens du mal. Eve a bien fait, la science a raison, c'est elle qui sauce, — en &' aidant de la wiolcnce. « L'enfantement du mieux a ses convulsions. Tout dans les cieux se fait par révolutions. 'Qu'est-ce que le progrès? un lumineux désastre... Allons, marche, esprit de l'homme! avance! Accepte des fléaux l'horrible connivence!... Va, marcheur! Mal et Bien portent à leurs deux bouts L'effroi... Ne crains pas le progrès, conquérant de ciel bleu, Sphinx qui fait vivre, archer le l'éternelle cible. Montagnard du sublime et de l'inaccessible! Suis ce monstre splendide :...
11 apparaît, mêlé d'Homère, de Newton
Et de Moïse, avec la face de Danton,
Et monte aux deux, portant la tète échevelée
De la nuit sombre au bout de sa pique étoilée.
L'ange tourne malgré lui ses yeux de son aile blanche à son aile noire, et, dit-il : « — Oui, c'est vrai, l'ombre. — Hélas! quand donc l'Eden, l'hymen, L'aube? 0 noirs cauchemars du lourd sommeil humain! » Mais, au lieu d'approfondir le noir de sa propre théorie, qui devrait répugner à l'essence angélique qu'il fait parler, le poète se hâte de détourner ses pensées vers des questions plus faciles; il glisse dans la satire, qu'il recommence, de la doctrine du dieu victimaire, tortureur et tourmenteur des hommes. De la mythologie de l'IIadès catholique, il passe au dogme de l'immortalité, en tant que promise à l'homme seul dans la nature soutirante; il accuse la suffisance humaine qui s'arroge ce privilège, comptant sur les futures compensations du paradis pour les douleurs de la vie présente; il fait le tableau des souffrances imméritées des animaux de toute taille et de tous appétits, semés dans l'univers en multitudes innombrables, et fous sans espoir, et des traitements cruels que l'homme lui-même, créature unique admise à passer par le criblei inflige à la nature vivante ou brute, — on sai
LE POÈME QUI A POUR TITRK « DIEL' » 3 i-1
que le poète ne distingue pas, — dont à tort il se croit séparé.
Quoi! partout crocs, bouchers, égorgements, tueries!
Quoi! dans les noirs combats du bœuf des Asturies,
Ivresse populaire et passe-temps royaux.
Le cheval éperdu marche sur ses boyaux,
Le taureau lui crevanl le ventre à coups de cornes!
Quoi! vous jetez des cœurs saignants aux coins des bornes,
Les pattes des oiseaux et leur pauvre duvel.
Des entrailles, des yeux, et tout cela vivait!
Les chênes qu'adoraient les fauves troglodytes
Sous la hache, à grand bruit tombent; c'est, vous le dites,
De la nature morte et l'on peut la tuer,
Le chien aux coups de fouet a dû s'habituer;
La bête doit souffrir sous le dieu qui foudroie;
Tout, l'arbre qu'on abat et le pavé qu'on broie
Tout, souffre pour souffrir!...
S'il en était ainsi, tout deviendrait terrible,... Et la création ne serait qu'un combat Des monstres révoltés contre Dieu, belluaire. S'il en était ainsi, le monde mortuaire, Chaos infâme en proie au furieux autan, Ne vaudrait même pas le crachat de Satan ! S'il en était ainsi, créer serait un crime; Une exécration sortirait de l'abîme...
Fouettés, brisés, broyés, pétrifiés, puis rien!
Se tordre, et n'être plus, pour dernière aventura!
L'évanouissementau bout de la torture!
Le supplice et c'est tout! Quoi! cet être vaincu,
Quoi! cette créature innocente a vécu,
Souffert, saigné, traîné la terreur, bu la haine
Et traversé d'un bout à l'autre la géhenne,
Tandis que je rayonne et luis, moi Séraphin;
Et quand, lasse, elle tombe, agonisante enfin,
Et pose sur la nuit sa tête exténuée,
Dieu ne lui doit rien!...
Quoi! la création tout entière damnée!
Rêve affreux! pas de but; l'homme seul arrivé.
Souffrir, et ne rien voir; la douleur, œil crevé:
Tout injuste; une vaste et stupide spirale
D'êtres perdus, sans jour, sans nœud, sans loi morale.
Allant on ne sait où, venant on ne sait d'où,
Et, tout au fond de l'ombre effroyable, Dieu fou ! ..
Non! tous les êtres sont, et furent, et seront... Tout vit. Création couvre métempsychose.
0 dédain de la bête et mépris de la chose, Double faute de l'homme et son double malheur!
Suit un passage, que nous avons cité ', sur la fraternité que l'homme aurait à se reconnaître avec tous les êtres de la nature, sur la condition actuelle des âmes plongées dans les corps, sur l'ascension universelle de l'existence vers la joie et le bonheur. Point de déshérité, point de paria; les pires scélérats peuvent devenir d'éblouissants archang-es, et de la bête la plus immonde Dieu peut faire un être illuminé de toutes les gloires. Victor Hugo n'a pas senti qu'il renversait luimême sa doctrine en la poussant à cette extrémité. On ne comprend pas pourquoi la créature monterait ainsi, nécessairement, en traversant les abîmes du châtiment; ou ce que c'est qui à la fin la justifierait, ou comment Dieu, auteur du mal matériel par sa loi, n'a pas encore usé de sa puis-