‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 91 sur 95 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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sance pour transfigurer les êtres suffisamment punis. Mais cette puissance de Dieu n'est qu'une façon de parler; la révélation de l'ange se termine par un hymne qui eût été mieux placé dans la révélation de l'Aigle. On y voit tous les êtres indistinctement ramenés au niveau de l'égalité devant Dieu absolu, devant Dieu indifférent. Il faut alors que la descente et l'ascension des êtres ne soit plus qu'une loi de la nature, et tout caractère de finalité, tout caractère moral lui deviennent inapplicables. Victor Hugo n'a point songé à cela; il a, comme toujours, suivi des pentes d'imagination exclusive en chaque direction.

Qu'est-ce que le rayon a de plus que la bête? Le tigre a sa fureur, le ciel a sa tempête;

Tout est égal à tout; L'insecte vaut le globe; et, soleils, sphères, gloires, Tous les géants égaux à tous les infusoires,

Gisent sous Dieu debout.

Tout n'est qu'un tourbillon de poussière qui vole. La mouche et sa lueur, l'astre et son auréole,

Cendre! apparitions!

Vie! être! ô précipice obscur! horreurs sacrées, Où Dieu laisse en rêvant tomber des empyrées

Et des créations!

L'infiniment petit, l'infiniment grand, songes! Ces soleils que tu vois, ces azurs où tu plonges.

Ame errant sans appuis, Les orbites de feu des sphères vagabondes, Les éthers constellés, les firmaments, les mondes.

Cercles au fond du puits!

0 citerne de l'ombre! 0 profondeurs livides! Les plénitudes sont pareilles à des vides.

Où donc est le soutien?

L'être est prodigieux à ce point, — j'en frissonne — Qu'il ressemble au néant; et Tout par moments donne

Le vertige de Rien!

On revient au néant par l'énormité même. Oui, s'il n'était pas là, lui, le témoin suprême.

Oh! comme on frémirait!

Mais ce grand front serein dans l'immensité rentre. Et, comme un feu suffit pour éclairer un antre,

L'univers reparaît.

Jusque-là nous ne sortons pas des communes antithèses auxquelles se prêtent les idées de Dieu et d'univers, et rien n'empêche le lecteur de penser au « témoin suprême » évoqué par le poète, comme à l'instituteur souverain de la loi de justice, et au vivant garant des fins de la vie universelle, encore bien que cette loi fonctionne dans la nature créée, comme un ordre de la création elle-même, et qui lui est inhérent; mais il en est autrement, si le témoin n'est pas le créateur et le législateur. L'indifférence du témoin bannit du monde la moralité, qui n'a plus aucun siège intelligible. Les effets physiques d'ascension ou de descente attachés à l'exercice de la liberté des êtres, deviennent inexplicables :

« Dieu laisse à tous le poids qu'ils ont. Coupable ou sainte, L'action est un pied qui marque sou empreinte. Dieu laisse au mal le mal. Dieu

choisir! L'absolu ri a pas de préférence ; Le cercle ne peut rien sur la circonférence; Le parfait est fatal... En lui sont la raison et le centre imperdable; Tous les balancements de l'ordre formidable S'y règlent à la fois; Toutes les équités forment cette àme immense; Elle est le grand niveau de l'être ; et la clémence Y serait un faux poids... L'action pend à l'àme. Avec tout ce qu'il sème, Cbaque être à son niveau se compose luimême Son poids mystérieux. »

La révélation de l'ange se termine ainsi à la déclaration de l'absolu divin qui n'exclut pas seulement la grâce, mais le plan providentiel, la justice en tant que théodicée, pour la réduire à une balance du destin, à une perfection réalisée par l'équilibre : « Le parfait est fatal », et « Dieu c'est l'équilibre ». La loi de raison qui dicte et prononce, est bannie de l'idée de Dieu, dans la révélation qui suit celle de l'ange, et qu'apporte la Lumière en personne. Le Songeur se jette éperduement dans la doctrine du noumène inconditionné.

La lumière personnifiée n'a pas deux ailes : l'une blanche et l'autre noire; ses deux ailes sont blanches. La figure de cette clarté parait toutefois obscure en projection sur le ciel rayonnant. « Cette clarté disait : Pas de droite et de gauche;

Pas de haut ni de bas;... Point de temps; point d'ici, point de là; point d'espace;... Pas de balance, pas de sceptre, pas de globe; Pas de Satan caché dans les plis de la robe; pas de robe; pas d'âme à la main; pas de mains; Et, vengeance, : pardon, justice, mots humains. »

Les passages suivants sont un développement poétique de la conception panthéiste : « Qui que tu sois, écoute : Il est. — Qu'est-il? — Renonce! L'ombre est la question, le monde est la réponse. * — Il est : C'est le vivant, le vaste épanoui!... Il est l'œil gouffre, ouvert au fond de la lumière,... D'où l'univers jaillit en rayons infinis... Et cet être qui voit, ayant toujours été, A toujours tout créé de toute éternité... Le tout éternel sort de l'éternel atome. De l'équation Dieu le monde est I le binôme '... L'être sans cesse en lui se forme et se dissout; Il est la parallèle éternelle de tout. » Le poète se complaît dans ces images panthéistes, et proteste de l'impossibilité de nommer Dieu : « Le vil langage humain n'a pas d'apothéoses »; et encore : « Chaque sphère Le nomme en frissonnant du nom qu'elle profère, Mais tous les

1. Cela veut dire sans doute que l'existence universelle est représentée par une équation binôme dont les termes sont Dieu et le monde : pensée semblable à celle de cet autre vers : 11 est la parallèle éternelle de tout.

noms sur Dieu sont des flots insensés ». Et, après l'avoir assez décrit, faute de nom, par des désignations où tout ce qu'il y a de positif au monde doit entrer, il définit Dieu par des négations qui en détruisent jusqu'à l'idée. Il ne laisse pas de l'envisager sous l'aspect de la Bonté. Les platoniciens disaient : le Bien, terme qui ne se refuse pas à l'abstraction. Mais Victor Hugo ne pense pas abstraire ; il croit pouvoir conserver l'amour comme essence de Dieu, en même temps que, de cette essence, il bannit tous les rapports et la rend inintelligible :

« Ame, être, c'est aimer. Il est. C'est l'être extrême. Dieu, c'est le jour sans borne et sans fin qui dit : j'aime. Lui, l'incommensurable, il n'a point de compas; Une se venge pas, il ne pardonne pas; Son baiser éternel ignore la morsure; Et quand on dit justice, on suppose mesure. Il n'est point juste; il est. Qui n'est que juste est peu. La justice, c'est a*ous, humanité; mais Dieu est la bonté »... La justice est un rapport; « mais lui, l'être absolu, qu'est-ce qu'il pourrait faire D'un rapport? L'innombrable est-il fait pour chiffrer? Non, tout dans sa bonté calme vient s'engouffrer. »

Il reçoit le nom de Père, ce qui devrait paraître incompatible avec l'absoluité, ou manque

de rapports, aussi bien qu'avec les misères de la création; mais rien n'altère la quiétude divine : « Tout s'abîme éperdu dans cet immense cœur »... Le poète qui dans cet ouvrage, et dans bien d'autres, a multiplié les plus sombres tableaux du règne du mal dans l'homme et dans l'univers, arrive finalement1 à tout confondre, mal et bien, dans une apothéose d'indifférence universelle et d'anéantissement divin. Il tombe en extase; du sein d'une profondeur ténébreuse, qui est une illusion, il entend la clarté s'écrier :

« 0 ténèbres! sachez ceci : la nuit n'est pas. — Tout est azur, aurore, aube sans crépuscule, Et fournaise d'extase où l'âme parfum brûle. Le noir, c'est non; et non c'est rien... Un ange qui dirait : La nuit, dirait : Je blâme... Tout, les immensités où se perdent les sondes, Tout, ces, vagues de Dieu que vous nommez les mondes, L'apparent, le réel, le lever, le déclin, Homme, enfant, cieux et mers, espaces, tout est plein D'un resplendissement d'éternité tranquille... Ombres,

1. Ce n'est pas toutefois sans une sorte «l'explication el de réserve, que Victor Hugo s'enfonce dans cet absolutisme divin. 11 est pour lui la révélation ineffable, au-dessus de la langue de l'homme, sinon de l'extase du Songeur. Le langage humain: personnalité, liberté, justice, demeure indispensable à l'expression de la pensée morale. Attendons le dernier mot. à la lin du poème.

vous n'êtes noint. Pour être, il faut qu'on voie. Ténèbres, il n'est pas, devant les iirniaments, De ténèbres; il n'est que des aveuglements.

« Des aveugles! Pourquoi? — Pourquoi la loi, la règle, Le gland avant le chêne, et l'œuf sombre avant l'aigle? — L'aveugle est l'embryon du voyant; le voyant Se change en lumineux, qui devient flamboyant; c'est la loi...

« Devoir être c'est être. Oui, la fange est cristal. Chrysalide du bien qu'on appelle le mal, Ne te blains pas; un fil à Dieu même te noue. Le réel, c'est la roue, et non le tour de roue... Ceux qui sont dans la nuit ont raison quand ils disent : Rien n'existe! Car c'est dans un rêve qu'ils sont. Rien n'existe que lui, le flamboiement profond, Et les âmes... les moi mystérieux... Qui vont vers le grand moi, leur centre et leur aimant... Ainsi qu'un vêtement subissant la matière... Mourant pour s'épurer, tombant pour s'élever, Sans fin, ne se perdant que pour se retrouver... Juste éclos du pervers, bon sorti du méchant, Montant, montant, montant sans cesse, et le cherchant, Et l'approchant toujours mais sans jamais l'atteindre...

« La matière n'est pas et l'àme seule existe. Rien n'est mort, rien n'est faux, rien n'est noir, rien n'est triste, Personne n'est puni, personne n'est

banni... Dieu n'a qu'un front : Lumière, et n'a qu'un nom : Amour!... »

Toutes ces formules et d'autres semblables, en vers magnifiquement construits, sont d'une métaphysique pleine de contradictions voulues, à la fois trop vieilles et trop vivaces dans les communes habitudes des philosophes pour qu'il soit utile ici de les faire ressortir autrement qu'en les rapportant dans les propres termes du poète. Ce qu'il y a de plus remarquable chez lui, il nous appartient, à nous, de le dire sans ironie, c'est que le dernier mot de la révélation qu'il prête à la Lumière elle-même, dans cette partie du poème, est que croire quon sait est folie. Il ajoute que ce qui s'offre à sa vue après cette révélation lumineuse, n'est encore et toujours que de l'obscurité.

« La clarté flamboyait, transparente et debout. Et je criai : — Lumière, ô lumière, est-ce tout? Et la clarté me dit : — Silence! Le prodige Sort éternellement du mystère, te dis-je. Aveugle qui croit lire et fou qui croit savoir!

« Et je vis au-dessus de ma tète un point noir. »

Ce point noir s'est montré au commencement et à la fin de chaque révélation; c'est vers lui que Yétre ailé a pris son vol en s'élevant. Son apparition prend, au moment où nous sommes par-

venus, une importance nouvelle, qui se marque en ce que le vers qui la rapporte forme à lui seul, avec des points de réticence à la suite, une section entière du poème. La section suivante et dernière, très brève, sous ce titre : le Jour, est aussi d'un caractère tout nouveau. On n'y voit pas le point noir s'y développer en une figure symbolique chargée d'une révélation. Loin de là; nouveaux points de réticence pour début. Et puis :

« Et ce point prit bientôt la forme d'un suaire. Les plis vag-ues jetaient une odeur d'ossuaire; Et sous le drap hideux et livide on sentait Un de ces êtres noirs sur qui la nuit se tait.

« C'était de ce linceul qu'était sorti le rire Qui m'avait par trois fois glacé jusqu'au délire. Sans que l'Etre le dît, je le compris. Mon sang Se glaça; je frémis. »

Le sens de cette fantasmagorie est l'approche de la mort du Song-eur Seule la mort sera pour lui l'ouverture de la révélation réelle. La mort réunit par une antithèse terrible les affres du néant redouté, et la splendeur de la vérité vivante soudainement révélée l.

1. La pensée de la mort comme d'un soudain réveil, un passage sans intervalle de la vie mortelle à la vie réelle, revient à plusieurs endroits chez Victor Hugo. Voir, par exemple, la pièce sublime Ce que c'est que la mort (Cont., VI, 22).

« L'Être paria : — Passant, Écoute. — Tu n'as vu jusqu'ici que des songes, Que de vagues lueurs flottant sur des mensong-es, Que des aspects I confus qui passent dans les vents Ou tremblent dans la nuit pour vous autres vivants. Mais maintenant veux-tu, d'une volonté forte, Entrer dans l'infini, quelle que soit la porte?

« Ce que l'homme endormi peut savoir, tu le sais. Mais, esprit, trouves-tu que ce n'est pas assez? Ton regard, d'ombre en ombre et d'étage en étage, A vu plus d'horizon... — en veux-tu davantage?... Veux-tu planer plus haut que la sombre nature? Veux-tu dans la lumière inconcevable et pure Ouvrir tes yeux, par l'ombre affreuse appesantis? Le veux-tu? Réponds. — Oui, criai-je, — et je sentis Que la création tremblait comme une toile.

« Alors, levant un bras, et d'un pan de son voile, Couvrant tous les objets terrestres disparus, Il me toucha le front du doigt.

« Et je mourus '. »

1. Cette dernière partie : le Jour, est datée de Jersey, 1855. La section précédente, sans titre, formée d'un seul ver- que suivent des points de réticence, est également datée, avec la mention expresse du jour, cette fois : 1-2 avril !$■'>■'>. Les autres parties du poème ne portent point de date. Il nie parait impossible, je l'ai dit, de les rapporter a une période de la carrière poétique de Victor Hugo autre que celle à laquelle

Cette conclusion, de toutes manières très belle, et infiniment poétique, réclame l'indulgence pour ce qu'on peut trouver d'aberrant et de contradictoire dans les deux dernières révélations, celles de l'Ange et de la Lumière, que le poète admet assez clairement sous son patronage, quoiqu'il n'ait pas pris la peine, au moment de finir, de les distinguer des autres vagues lueurs flottant sur des mensonges, et des aspects confus qui passent dans les vents'. Mais tel est le dédain de la rationalité chez ce grand esprit, qu'il semble n'éprouver à aucun degré le besoin d'établir l'accord entre les sentiments dont il est successivement animé. Ne peut-il pas toujours se reprendre, en éprouvant ou traduisant d'autres impressions après celles où il vient de s'abandonner? Ne reste-t-il pas le maître de sa vivante pensée? Platon, ce grand poète, quoique profondément imbu de dialectique grecque, a fait, dans son Phèdre, le procès à l'écriture au profit de la parole vivante et animée, qui naît dans une intelligence, passe et fructifie dans une autre, et immortalise la semence de vérité parmi les hommes. Il ne craint pas d'ajouter que, dans un discours écrit, il doit toujours entrer beaucoup

appartiennent le dernier livre des Contemplations et la Légende des siècles (première partie).

de badinage — on en trouve en effet dans ses dialogues, jusqu'à n'y pouvoir quelquefois distinguer ce qui est sérieux de ce qui ne l'est point! — et qu'enfin les seuls enfants légitimes de l'àme et sa vraie postérité sont les discours qui sont gravés en elle sur le juste et sur le beau.

On pourrait appliquer ce jugement à la poésie bien mieux qu'à la philosophie, et avec d'autant plus de raison, que le poète, qui s'est maintes fois comparé à la cloche vibrant en harmonie avec tous les ébranlements extérieurs, est excusable de nous transmettre un faisceau de pensées diverses, et quand il le faut contradictoires, dont les vibrations lui ont été transmises. Il s'agit cette fois des ondulations des doctrines philosophiques et religieuses à travers les siècles. Prenons-les, quoi qu'il ait pu en penser lui-même, et quelque terribles qu'elles soient souvent, pour cette part de badinage dont parlait Platon, et ne gardons que le juste et le beau qui nous serviront à corriger le reste.

Ce ne serait apprécier ni complètement ni justement ce poème : Dieu, que de dire, ainsi qu'on a dû tout d'abord y être porté, qu'on y retrouve et tous les grands mérites et tous les grands défauts de la dernière manière de Victor Hugo. Il faudrait au moins ajouter que les uns et les

autres y atteignent leur apogée, et qu'ils dépendent d'un commun et indissoluble développement de sa méthode poétique. Et ce n'est pas tout encore; on doit reconnaître que ce poème posthume est absolument hors de pair avec ceux qu'il a publiés lui-même dans les dernières années de sa vie ; qu'il est sérieusement et fortement composé, que les beautés dont il est semé à toute page égalent ou surpassent les beautés de tous ses ouvrages, parmi ceux qui appartiennent à la même époque, c'est-à-dire à la première moitié des années d'exil.

L'apogée dont je parle est celle du développement du génie avec les caractères que j'ai essayé de définir dans mon étude sur Victor Hugo le poète : génie mythologique, génie du sublime, génie de la parole rythmée et de la création linguistique. Les défauts dépendent de ce que les associations d'idées, en leurs séries, sont sous l'empire exclusif de l'imagination, organe mental poétique par excellence; ils se rangent sous trois classes qui se tiennent, et il est impossible de ne pas voir par quel lien aussi ils tiennent aux beautés quand on se rend compte des uns et des autres :

1° L'idée adventice à l'égard de l'idée principale est suggérée au poète par la rime, et cela dans une

langue où les rimes, surtout riches, n'abondent pas pour le service dune idée donnée dont l'esprit logique voudrait continuer ou compléter l'expression. Il arrive ainsi que cette idée accessoire, ou ce développement, ne soient pas toujours ceux qui conviendraient; que souvent ils donnent à la pensée un nouveau cours, et, le cours ancien n'étant pas repris, ou ne l'étant que par après, en des répétitions, ils mettent de l'incohérence dans la suite du discours; et que, d'autres fois, ils motivent l'insertion d'un ou plusieurs vers, comme de grandes chevilles, entre ceux qui formeraient sans cela une suite mieux raisonnée. Il n'est pas rare, chez Victor Hugo, que ces passages intrus, dont la suggestion par la rime est visible, soient de saisissantes beautés, des illuminations aussi justes qu'inattendues du sujet principal; mais le plus grand génie imaginatif ne saurait toujours compter sur ces rencontres heureuses.

2° L'habitude d'improviser les ver», le parti pris d'obéir sans un suffisant contrôle rationnel, à la dictée de l'idée par le mot — car c'est bien là ce qui caractérise le procédé de l'improvisateur — conduisent le rimeur, que ce soit jeu d'esprit chez lui et pure fantaisie, ou négligence et relâchement, ou enfin, car cela se peut aussi, défi porté à la critique, à prendre pour idées-chevilles

des images qui détonnent, qui choquent le lecteur, qui tout au moins lui rappellent mal à propos le jeu des bouts-rimés. C'est un cas de quelqu'un de ces genres, de dire, ayant besoin d'une rime à terre, et parlant d'un ange : cet être qu admiraient le tiare et la panthère; ou encore, de dire aux hommes, dans une apostrophe presque partout éloquente, à leurs iniquités et à leurs vices, que leurs murs portent plus de forfaits qu'un cep de raisins mûrs; et, pour rimer à leurs visages pensifs, que le mal descend d'eux comme le froid des ifs. Nous citons au hasard; des traits encore plus choquants se trouveraient sans peine; ils allèrent se multipliant ou s'étalant de plus en plus librement, dans les œuvres de la vieillesse du poète; mais, dans le poème que nous venons d'analyser, ils ne font que se montrer de temps à autre, au milieu de longues périodes semées de vers splendides, où le même procédé de travail et la même source d'inspiration suscitent de fortes pensées sous d'éblouissantes images. Nulle part n'abondent plus qu'ici les grandes et extraordinaires beautés de cette sorte. Beaucoup se prêteraient à de curieux commentaires si elles étaient examinées sous ce rapport.

3° L'excès de développement, l'incessante reprise d'idées qui semblaient épuisées, sont la

conséquence de la même méthode, et un dernier défaut à relever dans ce système de composition poétique. La suggestion des idées par les images qu'apportent les différentes rimes possibles engendre une continuelle tendance à l'écartement de l'idée principale, pour laquelle les idées qui surviennent peuvent n'être que d'inuliles incidences ou des images rattachées au sujet par un lien léger. Ces idées en amènent d'autres à leur tour; et cela se continue, jusqu'à ce que le retour au thème se produise spontanément par instinct secret, ou bonne aventure, ou que le besoin s'en fasse sentir, grâce à une espèce de lassitude et à ce que le poète conserve d'ordre et de plan dans la marche de sa pensée. Il n'v a pas de raison pour que ces recommencements ne donnent lieu à des séries semblables aux précédentes, avec de nouvelles images pour les mêmes idées, et puis de nouveaux écarts. Le lecteur ne sait jamais où s'arrêtera une imagination si fertile; il passe de l'admiration à l'irritation, quand il voit, ce qui n'est pas rare, l'association des idées par pures images aboutir à des rapprochements inattendus, puérils, bizarres, enfin à des contradictions. Nul défaut n'est plus choquant pour les esprits ordinaires à qui la raison seule agrée, ou qui n'accordent qu'à son apparence,

à l'exclusion du sentiment , te droit de les égarer.

Ce serait aller trop loin peut-être, de prétendre que ces défauts n'auraient pu être corrigés chez un poète d'un égal génie, composant avec le même procédé, mis seulement par l'éducation et l'étude sévère en état d'exercer sur sa pensée et sur ses œuvres un contrôle rationnel. Si Victor Hugo eût été ce poète, la France aurait eu en lui un éducateur puissant, au lieu qu'il n'y a point à se dissimuler, je l'ai remarqué ailleurs, que la vraie popularité, exigeant plus de bon sens, a manqué à son œuvre, et que son action, sur la partie de notre nation où elle s'est exercée, est une de celles qui ont contribué à former les habitudes d'intempérance intellectuelle et de dérèglement dont souffrent de plus en plus la littérature française et l'esprit français. Cependant il y a généralement de l'utopie à demander que les grands hommes réunissent à un très haut degré des qualités contraires. L'accord d'une riche association spontanée, d'une imagination toujours en éveil, et du culte des mots, avec le sain jugement critique et l'ordre rationnel de la pensée, ne se rencontre, dans notre expérience des hommes et de leurs dons naturels, que pour des cas où ces facultés opposées n'atteignent pas une amplitude

extrême. Les bonnes organisations mentales d'un ordre moyen permettent seules cette balance, et comportent cette mesure. Là où se produit une prédominance excessive de l'un des deux côtés, l'entraînement exclusif paraît inévitable. Mais estil bien juste de se plaindre de l'excès, quand la supériorité poétique, quand, d'une autre part, la supériorité scientifique s'obtiennent à ce prix? Les critiques trop sensibles aux défauts du poète se chagrinent, au fond, de le trouver trop exclusivement poète; mais c'est ainsi qu'il est le poète le plus grand ; et il faut encore leur faire observer que le mépris — s'ils voulaient user de ce terme violent — des constructions rationnelles laisse l'ordre du sentiment intact, dans cette âme vibrante, et ne préjudicie pas à la vérité des impressions; de même que le plus ample développement de l'esprit logique n'est point pour un penseur, et ne donne pas, en philosophie, une garantie contre l'aveuglement et l'erreur.

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