CHAPITRE XIV
Conclusion.
La gloire de Victor Hugo n'a cessé de grandir depuis ce jour des funérailles triomphales où elle semblait atteindre son apogée. Elle se dégage des circonstances qui avaient préparé la haute manifestation populaire. Son caractère propre et durable se fixe dans une sphère de renommée qui dépasse les jugements individuels. Le public la consacre et ne saurait en donner les raisons. Une loi qui ne va pas sans quelque chose de mystérieux, dans l'histoire littéraire, et même dans l'histoire de la philosophie, fait que les gloires s'établissent, après quelques oscillations, et se trouvent un certain jour inébranlables, sans qu'on puisse dire que les mérites des auteurs soient indiscutés, ni qu'un nombre très considérable de ceux dont le consentement perpétue cette espèce de possession d'état
des grands hommes d'âge en âge soient vraiment sensibles, ou le soient par eux-mêmes, à la beauté des œuvres.
Le titre à' immortalité, dans le panthéon des poètes, diffère beaucoup, on le sait, du renom que donne le plus éclatant succès pendant que subsiste une opposition vivante. Il s'établit sans qu'on sache comment, et se reconnaît à d'autres marques, quand le génie est une fois parvenu à imposer sa supériorité, à faire accepter une création, ou de langage ou de sentiment, qui s'éloigne des formes accoutumées. Une incertitude a régné sur le- cas de Victor Hugo le poète, dans l'éclat même de sa renommée, et encore après que le romantisme avait triomphé par une violence faite à l'opinion; et pour Victor Hugo le philosophe, pendant la seconde partie de sa carrière, comme tout le monde a pu s'en apercevoir au froid succès qu'obtenaient ses poèmes philosophiques. Elle s'est prolongée après sa mort, pour ce qui touche la nature de ses inspirations, et pour tout cet ordre de beautés qui ne se laissent pas séparer de la vision des idées, dans l'œuvre du Songeur.
On peut dire que, malgré les apparences, la forme poétique nouvelle est restée incomprise, alors que s'était déjà terminé par la victoire le grand assaut donné par les romantiques aux prin-
cipes de la composition classique et aux règles de la métrique française. Car on reconnaîtra, si Ton v regarde bien, que le sentiment de la grande poésie d'imagination et, par suite, le besoin de plus de liberté dans la versification et de plus d'obéissance à la rime dans l'association des idées étaient le fond sérieux du romantisme; mais qu'en ce qui concerne spécialement la forme du vers, les adversaires de la régie étaient, comme les décadents de l'heure présente, avec beaucoup plus de timidité seulement, et plus de raison, de simples révoltés. Très peu sentaient assez, et nul ne savait imiter le style poétique à rythmes nouveaux que Victor Hugo a créé. Avouons d'ailleurs que les mérites très exceptionnels de cette métrique à la fois inspirée et savante dépassaient la commune aptitude à les apprécier de notre nation, où déjà les formes traditionnelles, six et six ou quatre fois trois, de la division du discours entre des rimes étaient peu familières à la plupart des lecteurs réduits à compter sur leurs doigts les syllabes pour s'assurer de la mesure d'un vers.
Encore maintenant, la mesure variée, les beautés d'expression frappées par la césure mobile, et les grandes périodes enveloppant des suites de vers ne trouvent, chez nos poètes, que d'incomplets imitateurs. Les prétentions d'une écoles de rimeurs
où chacun construit le vers sans mesure appréciable, à sa seule fantaisie, montrent clairement, puisqu'elles ne sont pas un objet de risée, que les procédés techniques du nouvel art ne sont pas encore compris, étudiés et enseignés. Le public n'en reçoitla sensation qu'accidentellement, quand un bon récitateurde quelque pièce particulièrement goûtée de Victor Hugo, d'instinct, la lui communique.
Le rang de penseur du poète sera plus longtemps à se faire admettre, pour plusieurs grandes raisons, indépendamment du fâcheux effet produit par une sorte de tension continue, et parle dédain du bon sens, dont il a volontiers marqué sa méthode évocatrice d'images. Ces défauts déplaisent beaucoup à un peuple chez lequel ce sont d'autres formes de la déraison qui se font bien accueillir : la plaisanterie à tout propos; la recherche du ridicule et la blague. Le reproche le plus sérieux est celui qu'on peut adresser à Victoa Hugo pour ses contradictions, pour la réelle incohérence des idées qui parait en être la cause. Les contradictions, en effet, sa puissance Imaginative et sa confiance de visionnaire les lui font affronter sans pudeur; tandis que le commun des philosophes, encore plus les illustres, ou savent les couvrir ou n'y tombent que successivement, d'un ouvrage à un autre, selon l'influence de l'âge ou du milieu.
On ne consent à appeler philosophes que ceux des penseurs qui procèdent ou semblent procéder logiquement et par preuves. Mais leurs preuves ne sont pas des démonstrations rationnelles valables, puisqu'ils n'en reconnaissent de telles que dans leurs propres ouvrages, et les nient dans les doctrines adverses dès qu'il y a dissidence. Et il y a, et il y a eu de tout temps dissidence entre les philosophes sur les questions capitales de la philosophie. Pourquoi dès lors refuser ce titre de poursuivants de la vérité à ceux qui prennent pour preuves des sentiments, des impressions reçues, c'est-à-dire eux aussi, des actions exercées sur leur esprit par des motifs, autres seulement que ces principes abstraits dont on dispute comme prémisses d'argumentation!
La contradiction du penseur avec lui-même serait inexcusable partout ailleurs qu'en philosophie; mais en philosophie, elle n'est point particulière au Songeur. Supposons pourtant qu'un raisonneur y soit moins exposé. Mettons alors que le Songeur qui se contredit soit assimilé, s'il faut absolument le classer, à un philosophe sceptique : en ce cas, le pour et le contre, énoncés selon que les phénomènes le touchent, et que l'état de son âme varie, sont sa méthode même et le fondement de sa doctrine ; son titre en philosophie sera donc
justifié! Ou mettons qu'il soit un de ces mystiques, au dire desquels des affirmations qui sont contradictoires pour l'entendement humain s'unissent et se concilient dans l'unité de l'être transcendant incompréhensible : les mystiques ont rangdans l'histoire de la philosophie. Et justement la plus importante des contradictions que l'on ait à relever dans les poèmes philosophiques de Victor Hugo est celle-là même que le logicien, s'il est de bonne foi, est obligé de constater chez les métaphysiciens de l'Ecole, dans la théologie orthodoxe, et dans la plupart des doctrines théistes, où le Songeur a dû en prendre la tradition. C'est celle qui consiste à unir, dans l'idée de Dieu, les attributs infinis à la personnalité.
La vérité est que l'esprit de Victor Hugo tient à la fois des trois modes généraux de détermination du jugement philosophique que nous venons d'indiquer ; il n'est totalement étranger qu'à la méthode synthétique des principes premiers et des déductions; mais il est sceptique, il est mystique, et il se laisse aller à développer les thèses bien connues d'un panthéisme, tantôt approché par l'emploi des grands termes abstraits, tantôt éloigné par une puissante inspiration ou naturaliste ou morale des thèses orthodoxes d'infinité et d'absoluité. Il ignore ses emprunts et croit toujours ne
penser que par lui-même, parce que toujours il reçoit une impression très personnelle et très présente. L'impression porte au doute, ou même à la négation. Une autre vient de l'àme et lutte contre la première. Puis la pensée mystique affirme l'accord des choses qui semblent s'exclure. Le sentiment dominant naît de la reconnaissance d'un dualisme du bien et du mal dans la nature : c'est une horreur des réalités mauvaises, un effroi à la pensée des mystères et des sombres possibilités de la vie universelle, une espérance dans le triomphe futur du bien. Toutes les images que le sujet peut suggérer flottent dans l'âme du poète, et, s'arrètant successivement, nous présentent les tableaux d'où naissent en nous les impressions diverses et les sentiments contraires. Et c'est bien là ce que la philosophie doit être quand elle est en même temps la poésie.
Après tout, les oscillations de la pensée n'empêchaient pas la doctrine de se fixer sur des points essentiels, et, dans sa profondeur, assez pour expliquer la répugnance réelle des critiques qui ont feint de n'y voir que des sujets d'exercices poétiques, sur des sujets désagréablement choisis. Les vues pessimistes sur la loi naturelle, les images d'un noir réalisme, l'insistance sur les côtés sombres ou criminels de la vie humaine étaient fort
contraires au goût du siècle et déplaisaient universellement. Le dualisme, point de vue dominant de l'œuvre, conduisait à deux idées formellement opposées aux tendances philosophiques de l'immense majorité des penseurs rationnels de ce temps, et même des chrétiens, qui ne les ont dans leurs dogmes que privées de vie et de réalité, grâce à leur manière de les entendre. L'une est la chute antique de la créature : homme, animalité et monde. L'autre est la réintégration finale des êtres après l'expiation. Quoique Victor Hugo n'ait point précisé didactiquement les solutions, il ne peut rester douteux pour aucun lecteur sérieux de ses poèmes qu'il y ait voulu croire, et cela contre ce qu'il savait être l'esprit le plus prononcé de son siècle, dont il s'était d'ailleurs tant vanté d'avoir suivi tous les progrès depuis sa jeunesse. Il a enfin affirmé, nous l'avons vu, sa crovance dans l'immortalité de la personne et dans l'existence du Moi de Dieu, en termes assez catégoriques et assez forts pour ne pouvoir être infirmés ni par les grandes amplifications panthéistes, ni par les déclarations d'ahsoluité divine où il s'est complu à d'autres endroits. Ce ne sont, en effet, là tout au plus que des négations indirectes de la personnalité, et le poète n'a pas du directement et formellement les vouloir.
Un trait tout à fait extraordinaire de son génie a dépassé et étonné, en dehors des opinions, cette fois, le goût de ses contemporains, et l'on ne saurait dire que l'étonnement ait été pour eux une admiration sans mélange. Ce trait, pourtant, est celui qui caractérise au plus haut degré, chez Victor Hugo, la forme poétique du langage, partout empruntée aux relations vivantes et personnelles, éloignée des rapports abstraits et des attributs de choses mortes. La méthode des personnifications , profondément inhérente à la parole, instrument premier et nécessaire de la constitution d'une grammaire, s'est dépouillée de ce réalisme, qui n'a pu n'en être pas une croyance inséparable à l'origine, et qui faisait corps avec la mythologie et avec la poésie primitive. L'habitude s'est peu à peu établie, chez l'homme antique, de n'entendre, en une multitude de cas, par le nom et le pronom, signes essentiels de la personne, que les signes d'une chose. Reprendre la méthode de personnification et la pousser aussi loin qu'on peut la rendre intelligible par des métaphores, en donnant aux substantifs de l'ordre matériel des attributs de vie, et aux adjectifs des significations ou des valeurs substantives, suivant le procédé des anciens mythologues, c'est ce que Victor Hugo a fait par un instinct merveilleux, qui s'est
accru chez lui avec l'âge, et qui s'accordait avec l'application de sa pensée à des conceptions du genre de celles dont l'imagination des anciens mythographes et des premiers philosophes était possédée. Ce don l'a sacré poète en un sens depuis longtemps perdu de vue, et en même temps l'a investi du caractère éminent de philosophe , mais en lui imposant l'emploi d'une méthode symboliste et réaliste contraire à l'esprit sèchement analytique de son siècle.
Ce n'est pas que le réalisme — nous entendons par ce mot la méthode qui confère la réalité, avec des attributs de personne, en conséquence, aux termes génériques — ait cessé d'être en usage. Elle s'emploie, au contraire, beaucoup et donne lieu à des idées vicieuses qui ont cours en métaphysique et dans les questions politiques et sociales. Le réalisme de Victor Hugo est beaucoup plus inoffensif, parce que le caractère symbolique des réalisations et des personnifications est visible dans sa poésie, et n'y saurait tromper, tandis que les suprêmes abstractions et les termes généralissimes des philosophes usurpent le titre sérieux de l'être. Au fond c'est le symbole qu'on n'aime guère, et c'est surtout le sujet du symbole, en cette poésie dualiste et pessimiste, qui répugne au matérialisme et à l'optimisme régnants. Les
mêmes qui font un continuel emploi des fictions réalistes quand il s'agit de la matière et de ses propriétés se sentent devenir de francs nominalistes quand d'autres fictions A'iennent à leur être proposées sur des thèses de théologie et de morale qui leur sont antipathiques. La sublimité des sujets, la force, la violence de certaines grandes images surprennent et choquent d'ailleurs les esprits médiocres; ils ont de la peine à y reconnaître l'expression de sentiments réels.
La doctrine dualiste , notamment, avec les étranges applications que Victor Hugo en demande à la mythologie des métamorphoses, jusqu'à présenter à notre imagination rebelle des âmes de scélérats enfermés dans les rochers, a pu ne paraître qu'un jeu de poésie. Elle n'est peut-être que cela, dans ses exagérations, et un moyen, quoique mal entendu, d'obtenir des effets de terreur. On peut les abandonner, sans consentir à faire de la métempsycose un simple apologue, et du dualisme une figure de rhétorique : l'antithèse transportée de la littérature au monde. Le goût de l'antithèse et son emploi continuel, infatigable et fécond, si caractéristique, est lui-même le produit d'un sentiment dualiste gouvernant la pensée. Ce n'est pas un procédé systématique d'écriture poétique qui aurait suggéré au poète tant de merveil-
ieuses et saisissantes images tirées de l'opposition des choses.
On a pu relever comme la preuve d'un défaut de sincérité le contraste que forme avec les jugements pessimistes sur l'univers, et sur le crime endémique du genre humain, un optimisme social qui, d'accord, cette fois, avec d'aveugles attentes populaires, faisait voir à Victor Hugo l'humanité parvenant tout d'un coup à la fin de ses épreuves et constituant la société parfaite. Mais le prodige du tout d'un coup est justement ce qui lève la difficulté : il fait le pendant d'un autre miracle, le miracle eschatologique, le relèvement de la nature déchue, la restauration de l'ordre universel de bonté, la fin de Satan. Victor Hugo ne procédait point par arguments, ne composait pas, pour justifier ses aspirations, un système de phases historiques par où le progrès aurait à passer pour atteindre sa fin, non plus qu'un système politique, une organisation, pour la réaliser; il n'avait donc nulle raison pour ne pas croire possible, à quelque moment , une illumination subite , un accord spontané des bonnes volontés, et, après une révolution dernière anéantissant les vieux pouvoirs, l'entrée des hommes dans une ère de justice et de paix.
L'étrangeté des croyances et des fictions mêlées,
souvent indiscernables, presque aussi éloignées les unes que les autres du goût du public littéraire, et du ton de la chaire philosophique, a favorisé l'opinion, un moment très répandue, que Victor Hugo ne cherchait ainsi hors des voies communes que des sujets propres à frapper l'imagination : belle matière d'exercice pour sa merveilleuse virtuosité d'artiste. Une telle interprétation était peu vraisemblable, quand il s'agissait d'un homme qu'on disait avide de popularité, et qui aurait ainsi maladroitement choisi pour les développer pendant trente ans , dans vingt poèmes grands ou petits, des thèmes dont il ne pouvait ignorer la qualité répulsive pour les penseurs et les publicistes de son temps. C'était là, de plus, une accusation d'insensibilité, d'indifférence réelle, avec de fortes émotions feintes, et de quelque chose de pire et de tout à fait inacceptable, quand le poète mêlait dans ses vers à l'expression de ses sentiments intimes, et des souvenirs les plus douloureux de sa vie, les mêmes imaginations de vie des éléments, et de métamorphoses, qui nous paraissent des fantasmagories dans ce que dit la bouche cV ombre. Nous avons essayé d'expliquer ailleurs ! la différence