‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 12 sur 84 · LES PREMIERS ROMANS · texte numérisé non relu

LES PREMIERS ROMANS

en affaiblit l’émotion; le dialogue y manque de

naturel, et les personnages principaux sont des

étres factices. Ce sont la des défauts tels” qu’on peut les altendre d’un si jeune auteur, chez qui limagination pure, d’un cdté, et, de l’autre, Pimitation littéraire dominent le sentiment et l’esprit d’observation, et ne laissent paraitre encore ni Voriginalité, ni les impressions réelles de la vie, Au contraire, la langue de la prose, dans ces

romans, comme celle des vers dans le drame de

Cromwell, est la langue parfaitement formée, qui, sans alteindre encore a de grandes beautés, est juste dans les images, claire et correcte dans la phrase, et étrangére a la recherche des fausses graces, au style romanesque commun et de mauvais goiit, autant qu’aux formes pompeuses de Chateaubriand. Ce n’est guere que dans ses ceuyres oratoires que Victor Hugo a manié ce dernier style, et il a fait quelquefois avec éclat.

Son style du roman est définitivement formé dans Notre-Dame de Paris (1831), qui ne devait étre suivi dun nouveau roman que trente ans plus tard. Notre-Dame de Paris encourt 4 peu prés les mémes reproches que les romans précédents, et l’application en est méme plus frappante, a raison de l'importance et de la complexité relatives des sentiments et des idées qui sont en jeu

dans ce roman. Celui-ci est définitivement ceuvre homme. Un souffle original le pareourt tout enlicr. L’admiration esthétique du moyen Age, admiration sinctre, sérieuse aussi en de certains

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points, quoique affaire de mode en d'autres, et, ~

par conséquent, démodée aujourd hui, lai donne

un caractére particulier; la couleur locale, recherchéo et exagérée qu'elle est & plaisir, n’est pas— sans produire son effet, malgré les invraisem- blances choquantes de la fable; et enfin le sujet” est dominé par une pensée forte que nous trouve-— rons & dater de ce moment dans toutes les oeuvres de lauteur: la pensée de la fatalité des passions,

exprimée par ladevise : Avayxy, quil avait trouvée —

un jour gravée dans un recoin obscur de Pune des tours. Mais sans étre insensible & ces mérites, il nous faut bien dire que les caractires ne sont pas éludiés sur nature, quils sont systématiques et ficlifs, quand ils ne sont pas insignifiants comme. ceux de Phoebus et d’'Ksméralda, et que, dans le dialogue, les personnages semblent & tout moment se lourcer vers le public ot chercher des effets, au hea do parler pour leurs interlocuteurs, et @exprimer leurs sentiments d’une manidre naturelle et bien & sa place. Nous devons & l’école réaliste contemporaine d’étre devenus particulidrement sensibles & ce défaut. Je parle ici du réa-

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lisme, le mieux nommé, & mon sens, de Vécole anglaise des George Eliot, des Thackeray et des Anthony Trollope.

Un défaut tout opposé a été repris dans ces morceaux, qu’on pourrait appeler de virtuosilé, ou Pauteur cherche a rendre par une longue suile de phrases courtes, ardentes, échevelées, la passion poussée jusqu’a linsanilé. On doute avec raison que le désespoir ou les supplications soient esthétiquement bien traduits par limitation pour ainsi

dire matérielle et matéricllement é6mouvante des larmes et des cris par la parole, comme dans les éjaculations insensées du prétre, et puis de la meére, dans le fameux chapitre du petit soulier. Plus lexécution est brillante en pareil cas, et élle lest toujours chez Victor Hugo, plus Yim pression est pénible, soit sur le théadtre, ot il s’y

“joint des jeux de scene, soit & la simple lecture, et les limites de l’art sont méconnues. Les oasias de lVart, on a beau nier qu'il en existe’, on ne saurait nous le persuader, quand on admet soiméme le bon et le mauvais, c’est-d-dire ici le beau et le laid, et VPinévitable distinction de l'art et de la nature.

4. Préface des Orientales: « L’ouvrage est-il bon ou est-il mauvais? Voila tout le domaine de la critique, etc. »

Ce gue Victor Hugo, au fond, entendait réclamer, c était simplement la liberté de se livrer a sa faculté maitresse, quand il répondait aux Aris-

“tarques qui lui reprochaient ses caprices : « que ces caprices étaient ses caprices, qu'il ne savait pas en quoi étaient faites les l2mztes de l'art; que de géographie précise du monde intellectuel, il N’en connaissait point, qu'il n’avait point encore vu de cartes routiéres de l'art, avec les frontiéres du possible et de l'impossible tracées en rouge et en bleu; qu’enfin il avait fait cela, parce qu'il avait fait, cela ». Et comme cette faculté maitresse était celle qui fait essentiellement les poetes : Pimagi-

nation, contre laquelle les régulateurs du gout .

n’avaient cessé de lutter avec succes depuis deux

cents ans, depuis Malherbe, Victor Hugo, en s’y livrant sans aucune réserve, a donné a la poésie francaise une jeunesse qu’elle n’avait jamais connue *.

Considérons @abord limagination dans le sens le plus propre du mot, et le plus fidelement rattaché a létymologie, c’est-a-dire Vaptitude a se représenter les faits de figure, d’ordre et de position dans lespace, en dehors de toute sensation actuelle, ou de se les rappeler par une exacte et précise intuition de mémoire. Tout indique, dans les parties descriptives de ses poemes et de ses romans, et dans mille traits rapides de qualification de chaque objet qu’il signale par une image, que Victor Hugo possédait & un degré extraordinaire la vision des choses non présentes. A prendre cette vision, chez lui, par un cdté étroit et strictement géométrique, nul doute qu’il n’ett été un géométre de premitre ligne, s'il avait poursuivi des études sévéres en ce sens, et si la

4. Les poetes de la pléiade du xvi° siécle, & laquelle ceux: de la pléiade de 1830 eurent un moment la fantaisie de se rattacher, cultivaient une poésie d’un caractére un peu vieillot déja de leur temps, comme il le parait du nétre. Tres pédants et asservis a l’antiquilé, admirés alors en cela, ils n’élaient vraiment eux-mémes, et ils n’ont rien écrit qui soit encore bon a citer aujourd’hui, que dans le joli et le frivole. Les rythmes heureusement trouvés dont on leur fait honneur appartiennent a ce genre plutot qu’a celui de la grande poésie.

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nature, en lui donnant le pouvoir de reproduction

psychique des rapports de figure, lui avait en méme temps refusé celui qui s’applique a la représentation émouvante des événements et des sentiments, dans le passé et dans l’avenir. Mais l’ima-

gination non géométrique — je n’entends pas dire l’esprit de finesse, celui-la est encore autre chose, et il ne l’a jamais eu — |’emporta dans

Vame du jeune homme sur l'imagination géométrique, et la destinée de polytechnicien qu’aurait voulu pour son fils le général Léopold-Sigisbert Hugo fut « écrasée dans l’ceuf » par la passion de la poésie.

L’imagination appliquée 4 la poésie, c’est le

énie de lamythologie, parce que la mythologie est la forme de construction du langage spontané et primitif, qui personnifie d’abord les objets de la pensée, afin de leur attribuer J’action et la passion, signifiées par le verbe, et qui ensuite les accompagne de métamorphoses en métamorphoses, pour leur conserver a la fois un méme étre ou substance, et leur attribuer successivement toutes les qualités, tous les pouvoirs que l’expérience nous montre en acte comme s’lls étaient en effet muables les uns dans les autres.

Il est curieux de voir ie génie de la mythologie éclater dans les quatre premiers vers de la pre-

mitre piece des Odes et ballades..Il faut un moment de réflexion au lecteur qui ma que l'esprit géométrique pour comprendre ce que cela peut bien vouloir dire, et a quoi cela peut mener :

Le vent chasse loin des campagnes Le gland tombé des rameaux verts; Chéne, il le bat sur la montagne; Esquif, il le bat sur les mers.

Le gland, le chéne, l’esquif figurent ]4 comme une méme essence sous différentes formes, et battue par le vent, laquelle va étre assimilée au jeune homme que le Sort (dont le vent est Vimage)

presse dans les différentes conditions de la vie: —

Jeune homme, ainsi le vent nous presse.....

Sans doute, le procédé mythologique peut paraitre aussi ne pas dépasser ce quil est chez le commun des écriyains, et s’appeler simplement

comparaison ou métaphore. Mais il arrive dans ce —

cas 4 Victer Hugo, plus souvent ou d’une fagon plus frappante qu’a tout autre poste, de développer une idée par une suite d’assimilations et de symboles divers qui se réunissent, d’un cété, dans les accidents ou propriétés d’un phénomeéne matériel, d'une chose, et, de autre, dans un phénomene

moral ou dans les attributs et circonstances d’une personnalité. Par exemple, dans la piece de Mazeppa, des Orientales, — une des plus remarquables de ce recueil pour son mouvement, son souffle rythmique, si je puis ainsi parler, et pour Vampleur des deux périodes poétiques dont elle se compose, outre la beauté des images successives, — la comparaison de Mazeppa et du cheval emporté, d’une part, et du poéte et de son génie, de Yautre, s’étend sur les accidents de la course effrénée et sur les souffrances et les miseres de Vinspiration ; et toute la pensée, magnifiquement développée en tant d'images fortes et variées, ou d'une curieuse fantaisie, que le genre dit oriental excuse, se résume en une sorte de double personnification du génie dans le cheval et dans le‘cavalier :

Ainsi, lorsqu’un mortel, sur qui son dieu s’étale, S’est vu lié vivant sur ta croupe falale, Génie, ardent coursier, En vain il lutte, hélas! tu bondis, tu t’emportes lors du monde réel, dont tu brises les portes Avec tes pieds d’acier.....

Qui peut savoir, hormis les démons et les anges,

Ce qu’il souffre a te suivre, et quels éclairs étranges A ses yeux reluiront,

Comme il sera brilé d’ardentes étincelles,

Hélas! et dans la nuit combien de froides ailes, Viendront battre son front?

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Il crie épouvante, tu poursuis implacable.

Pale, épuisé, béeant, sous ton vol qui l’accable Il ploie avec effroi; Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe. Enfin le terme arrive,... il court, il vole, il tombe Et se reléve roi!

A ces mots : « sous ton vol,... il ploie », et puis : « il vole, il tombe », on ne sait plus bien, de homme ou du cheval-génie, lequel porte Yautre, et lequel vole; équivoque assurément contraire aux lois de la rhétorique, mais conforme a la logique de Videntification.

Prenons encore un exemple dans une piéce des plus admirées de l'un de ses anciens recueils, ow la comparaison, qui pourrait paraitre usée, du} poete a une cloche vibrante prend un aspect inat-— tendu, grace & une personnification plus loin poussée de la cloche elle-méme, et au rapprochement de ses gloires et de ses souillures avec. celles de ’4me humaine. Cette cloche, symbolisée par toutes sortes d'images, « oiseau d’airain, dans sa cage de chéne », « vase plein de rumeur qui se vide dans lair », cette cloche est aussi, pour le voyageur monté sur la tour et la voyant de pres, une surface, une « auguste et sévere surface », mais que la rouille n’a point épargnée, et que les passants ont profanée par des inscriptions vaines, souvent immondes ou impies. Le voya-

geur va entrer comme en sympathie et communi-

cation personnelle avec elle. Il se compare d’abord

ay

— ce nest que pour un instant, mais comment ne pas relever une autre de ces métamorphoses de la vie qui lui sont familitres? — il se compare 4 un arbre, et les-pensées qui l’assaillent a des oiseaux qui viennent se poser dans le feuillage :

Il sentit a aspect du bronze monument 1 Comme un arbre inquiet qui sent confusémenét Des ailes se poser sur ses feuilles froissées, S’abattre sur son front un essaim de pensécs.

Puis lame du potte parle a l’ame de la cloche :

Seule en ta sombre tour aux faites dentelés,

D’ou ton souffle descend sur les toits ébranlés,

O cloche suspendue au milieu des nuées

Par ton vaste roulis si souvent remuces,

Tudors en ce moment dans l’ombre, et rien ne luit Sous la votite profonde ot sommeille le bruit.

Oh! tandis qu’un esprit qui jusqu’a toi s’élance, Silencieux aussi, contemple ton silence,

Sens-tu, par cet instinct vague et plein de douceur Qui révéle toujours une sceur 4 la sceur,

Qu’a cette heure ot s’endort la soirée expirante, Une dme est prés de toi, non moins que toi vibrante, Qui bien souvent aussi jette un bruit solennel

Et se plaint dans l'amour, comme toi dans le ciel?

4. Cet emploi du substantif adjectivement, que Victor Hugo a prodigué dans ses vers dune époque postérieure, doit étre remarqué en passant, comme naturel au procédé mythologique, dans lequel la substance et lV’attribut échangent volontiers leurs réles,

L’ime du pote a eu, comme le wierge métal de la cloche, sa sainte inscription originaire et sa pureté, et, comme elle, elle a été gravée et souillée au hasard des visites de ces profanes passants qui sont les passions sensuelles :

Oh! dans mes premiers temps de jeunesse et d’aurore, Lorsque ma conscience était joyeuse encore,

Sur son vierge métal mon ame avait aussi

Son auguste origine écrite comme ici...

Les passions, hélas! tourbe un jour accourue,

Pour visiter mon ame ont monté de la rue,

Et de quelque couteau se faisant un burin,

Sans respect pour le verbe écrit sur son airain, Toutes, mélant ensemble injure, erreur, blasphéme, L’ont rayée en tout sens comme ton bronze méme, Ou le nom du Seigneur, ce nom grand et sacré, N’est pas plus illisible et plus défiguré!

La méme image se poursuit, et toujours poussée jusqu’a Videntification, pour rendre Vidée de Vessence immaculée de Vinspiration poétique, et peindre la pureté des chants d’une 4me de poete, dont les souillures mémes participent au retentissement sublime sans étre capables de l’altérer.

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