Les Misérables, 2° partie
que les mots Mort, Tu mens, et le Crachat de Satan, personnifiés, se changer en Cain, Judas et Barrabas; — ou le clou d’airain, le baton et la pierre, instruments du crime de Cain, étre appelés a prendre plus tard le nom et la forme du Glazve, du Gibetet de la Prison, ces résumés de l’histoire de homme; ou cette pierre qui frappa Abel, jetée quelque part pres de la Seine, ainsi qu'une graine en un champ, croitre et devenir, sous Vhaleine de Satan, la tour de la Bastille, étre la prison de la France et le cachot du monde. Encore sont-ce la des personnifications qui ont un sens; mais il y en a qui nen ont aucun; comme quand, par exemple, a l’époque du déluge, le chaos répugne a reprendre le monde, qui cependant a 6lé pris de lui, et que, sur ce refus, Dieu consent que le monde revive *.
Mais cette forme de imagination a chez Victor Hugo tant d’empire qu’elle semble par elle-méme le satisfaire, indépendamment de toute réelle signification symbolique. Il dit, sur les nids d’hirondelles, au portail d’une église :
La couvée est dans la mousse Du portail qui s’attendrit; Elle sent la chaleur douce Des ailes de Jésus-Christ.
4. La fin de Satan, passim. — Un vers bizarrement caractéristique du réle prété aux mots est celui-ci: « Il dit : Enfer} Ce mot plus tard créa Sodome. »
IGNORANCE ET ABSURDITE 109 Il compare les lustres qui éclairent une salle de bal a
La racine ardente et pleine d’dmes De quelque arbre céleste épanoui plus haut,
et il dit de ces lustres qu’
Ils savourent, ravis, ’éblouissement sombre Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre.
Il se complait dans l’antithése étrange de deux erucifiés : la chouette, clouée sur une porte, et Jésus-Christ : Jésus-Christ , « cette chouette immense de la lumiére et de l’amour »; et, ditil aux hommes,
Vous persécutez péle-méle, Le mal, le bien, la griffe et Vaile...
Vous clouez, de vos mains mal sires,
Les hiboux au seuil des masures, Et Christ a la porte des cieux!
D’autres fois, c’est une assonance qui lui fait mettre un mot ou ii n’a rien a faire : le mont Athos avec l'ithos et le pathos des traités de rhétorique ; — ou c’est l’insanité méme quile séduit : « Je nommai Je cochon par son nom; pourquoi pas? Guichardin a nommé le Borgia, Tacite le Vitellius »; — ou l’'antithése de forme absurde : « Tout est plein de jour, méme la nuit »; — et le contresens : « tandis qu’autour de lui la création
pense... homme végete aupres de la chose qui vit »; — ou l’extréme bizarrerie de l'image : « les femmes froissées, qui vivent dans les pleurs, comme l’algue dans l’eau »; — ou les rapprochements imprévus et pédantesques : « Newton a calculé qu'une cométe met cent mille ans a se refroidir; de certains crimes énormes mettent plus de temps encore *. »
Newton et la comete nous seront une transi- — tion aux absurdités qui s’étalent avec des prétentions scientifiques. Les descriptions de tempétes de Victor Hugo sont tres belles et renferment des traits sublimes; mais on y lit aussi des choses comme celle-ci : « L’air et ?eau sont deux masses liquides & peu pres identiques et rentrant lune dans l'autre par la condensation et la dilatation, tellement que respirer c’est boire; Veffluve seule est fluide. Le vent et le flot ne sont que des poussées; leffluve est. un courant. Le vent est visible par les nuées, le flot est visible par Vécume; leffluve est invisible... Sans leffluve une foule de faits demeurent énigmatiques ».... Pourquoi?... comment?... d’ou vient?... « Gest ce que leffluve magnétique, combinée avec la
1. Les Contemplations, I, 7; Il, 27; Ill, 2, 8, 13; — Les Rayons e€ les ombres, XLIV; — Pendant Vezxil : Le plébiscite.
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rotation terrestre et l’attraction sidérale, peut seule expliquer.... La mer est un va-et-vient de fluide autant qu’un flux et reflux de liquide; les attractions la compliquen. plus encore peut-étre que les ouragans; l’adhésion moléculaire, manifestée, entre autres phénoménes, par l’altraction capillaire, microscopique pour nous, participe, dans l’Océan, de la grandeur des étendues; et Yonde des effluves, tant6t aide, tant6t contrarie * Yonde des airs et l’onde des eaux. Qui ignore la loi électrique ignore la loi hydraulique; car l'une pénetre l'autre. Pas d’étude plus ardue, il est vrai, ni plus obscure; elle touche a l’empirisme comme l’astronomie touche a l’astrologie. Sans cette étude pourtant, pas de navigation *. »
. Kst-ce un vieux loup de mer a moitié fou qui a fait 4 Victor Hugo la lecon qu'il répéte 1a? ou bien a-t-il trouvé tout seul de pareilles choses? « Les brouillards orageux, dit-il dans un autre roman, sont composites. Des vapeurs diverses, de pesanteur spécifique inégale, s’y combinent avec la vapeur d’eau, et se superposent dans un ordre qui divise la brume en zones, et fait du brouildard une véritable formation; l’iode est en bas, le soufre au-dessus de l’iode, le brome au-dessus du