CHAPITRE VIII
Le parfait. — Le sublime et le gracieux.
Le poete & quil’on a reproché tant de défauts, et des défauts si graves, le gott de l’énorme et du monstrueux, une certaine absurdité de lesprit, lentassement des images incohérentes, l’esclavage de la rime et les développements sans bornes, ce poete a composé des pieces de vers telles que, si l’on ne connaissait de lui que cellesla, on regarderait comme le principal caractére de son génie poétique, outre la beauté et la nouveaulé des rythmes, la force et la sobriété de Vexpression et de l'image, et tantét l’énergie et la sublimité, tant6t le charme exquis de la pensée. Or, Victor Hugo a écrit un si grand nombre de ces pieces parfaites — c'est le nom qu’elles méritent, — qu’au cas ot elles composeraicnt toute
son ceuvre, il devrait passer encore pour un poete plus fécond que ne le sont communément ceux dont le génie est partout égal 4 lui-méme.
Prenons deux exemples, lun d’une composition toute sublime, l’autre d’une composition toute charmante.
On y chercherait vainement la trace des défauts dont nous avons parlé. Rien méme n’y trahit, dans le choix des idées, la méthode d’association des idées par la rime, au dela de ce que comportent dinévitables rapports que la raison ne fournirait point, toute versification rimée, que ce soit avec cette méthode ou avec celle de nos classiques.
Une terre au flanc maigre, apre, avare, inclément,
Ou les vivants pensifs travaillent tristement,
Et qui donne a regret a cette race humaine
Un peu de pain pour tant de labeur et de peine;
Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats;
Des cités, d’ot s’en vont, en se tordant, les bras,
La charité, la paix, la foi, scours vénérables;
Lorgueil chez les puissants, et chez les misérables; La haine au cceur de tous; la mort, spectre sans yeux, Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux;
Sur tous les hauts sommets des brumes répandues; Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues;
Toutes les passions engendrant tous les maux;
Des foréts abritant des loups sous leurs rameaux3
La le désert torride, ici les froids polaires;
Des océans, émus de subites coléres,
Pleins de mats frissonnants qui sombrent dans la nuit; Des continents, couverts de fumée et de bruit,
Ou, deux torches aux mains, rugit la guerre infame, Ou toujours quelque part fume une ville en flamme, Ou se heurtent sanglants les peuples furieux;
Et que tout cela fasse un astre dans les cieux! !
Toutes les plus hautes et les plus rares qualités sont réunies dans cette piece, dont le seul titre — onnen imaginerait pas de plus éloquent — est un point d’interrogation; et tout y est audessus de la critique. On ne sait ce qu’on doit y admirer le plus, de la concision du tout et des parties, de lampleur de la période et de la variété des césures, avec le mouvement précipité de la fin; ou de la force et de la beaulé des images, et du choix des plus naturelles et des plus saisissantes, dans chaque espece de sensation évoquée; ou de la réunion de tant de tableaux divers en un si petit nombre de vers, a la fois figures et formules des maux physiques et moraux dont l’humanité est accablée; ou enfin de ce trait sublime qui termine la piéce, et de cet appel aux cieux, imprévu, sortant brusquement de la poésie, et posant en forme dure et prosaique une question a l’immensité?
Et puisque nous avons longuement parlé, a propos du génie mythologique, des exces de la personnification, allant jusqu’a l’absurde, il con-