‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 36 sur 84 · Les Contemplations, IU · texte numérisé non relu

Les Contemplations, IU

vient d’en signaler ici l'emploi le plus irréprochable : les vertus qui fuient en se tordant les bras, les mats frissonnants, les Océans émus, et la Guerre, sous son propre nom, avec les anciens attributs des divinités surannées, Bellone ou la Discorde.

Ordinairement, quand un poéte est cité comme inégal, dans son talent ou dans ses couvres, c’est qu il s’agit ou de ce qu'il a produit a ses débuts, ou, au contraire, dans ses années de vieillesse, ou enfin de ce que telles ou telles circonstances, ou le choix d’un sujet défavorable ont nui a son inspiration. Chez Victor Hugo, ce n’est point du tout cela. Il y a de tres beaux vers, comme lui seul en a fait, ily a méme de tres beaux passages dans ses derniers poemes; et il y en a eu d’aussi — mauvais dans les pices datées de 1830 4 1840, et, plus tard, dans les Contemplations et dans la premitre partie dela Légende des siécles, ceuvres de vieillesse déja, qui ne passent pas moins, a tres bon droit, pour ses plus beaux recueils. Dans tous les temps, il s’est livré & sa méthode de composition improvisée et sans frein, sur l’excellence de laquelle il n’a voulu admettre aucun doute; mais, contre cette méthode méme, il lui est arrivé souvent de vouloir se contenir, soit dans certains morceaux, soit dans des pieces entiéres,

apparemment parce qu’étant. plus possédé a ces moments-la par un sentiment unique a rendre, il a résisté aux suggestions de la rime, et -a trouvé un surcroit de force ou de grace dans cette sobriété, synonyme d’impuissance, a ce qu'il prétendait.

De force ou de grace, disons-nous. Le gracieux ne passe guere pour avoir été le genre de ce poete; mais ce n’est pas qu'il n’y ait admirablement réussi, c’est seulement parce que chez lui le and et le terrible abondent. Quoi de plus léger et charmant que la Coccinelle, par exemple :

Elle me dit : Quelque chose Me tourmente, et j’apercus Son cou de neige, et, dessus, Un petit insecte rose.

Jaurais di, mais, sage ou fou, A seize ans, on est farouche, Voir le baiser sur sa bouche,

: Plus que V’insecte & son cou.

On ett dit un coquillage ;

Dos rose et taché de noir.

Les fauvettes pour nous yoir :

Se penchaient dans le feuillage.

Sa bouche fraiche était 1a; Te me courbai sur la belle, Et je pris la coccinelle; Mais le baiser s’envola.

Fils, apprends comme on me nomme, Dit Vinsecte du ciel bleu,

Les bétes sont au bon Dieu;

Mais la bétise est 4 VPhomme 1.

C’est une idée qui tout d’abord étonne, celle de Victor Hugo fabuliste; il a pourtant composé de. vraies fables, avec leurs moralités, et auxquelles il ne manque que le nom. Elles sont aussi jolies qu’on en ait jamais fait, seulement avec une touche de sublime, au lieu de basse morale mondaine. Celle-ci pourrait s’appeler ’'Océan et la

Source -

La source tombait du rocher

Goutte a goutte, 4 la mer affreuse.

L’Océan, fatal au nocher,

Lui dit : « Que me veux-tu, pleureuse?

Je suis la tempéte et Veffroi; Je finis ot: le ciel commence.

Est-ce que j’ai besoin de toi, Petite, moi qui suis limmense? »

La source dit au gouffre amer :

«Je te donne, sans bruit ni gloire,

Ce qui te manque, 6 vaste mer!

Une goutte d’eau qu’on peut boire! 2 »

La concision est merveilleuse et la perfection de la forme est atteinte, en méme temps qu’on est frappé de quelques traits singuligrement hardis

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