Les Contemplations
et bizarre. Il n’est pas facile de choisir des piéces a citer dans ces deux genres; car il y en a trop qui sont d’égal mérite, et nous devons nous borner. J’en prends quelques-unes & peu pres au hasard. Voici d’abord la Vieille chanson du jeune temps :
Je ne songeais pas & Rose;
Rose au bois vintavec moi; Nous parlions de quelque chose, Mais je ne sais plus de quoi.
Jétais froid comme les marbres;
Je marchais a pas distraits;
Je parlais des fleurs, des arbres;
Son cil semblait dire : « Apres? »
La rosée offrait ses perles, Le taillis ses parasols; J’allais; j’écoutais les merles, Et Rose les rossignols.
Moi, seize ans, et air morose; Elle vingt; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose, Et les merles me sifflaient.
Rose, droite sur ses hanches, Leva son beau bras tremblant Pour prendre une mire aux branches; Je ne vis pas son bras blanc.
Une eau courait, fraiche et creuse, Sur les mousses de velours;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds.
Rose défit sa chaussure, , Et mit, d’un air ingénu, Son petit pied dans l’eau pure; Je ne vis pas son pied nu.
Je ne savais que lui dire;
Je la suivais dans le bois, | La voyant parfois sourire,
Et soupirer quelquefois.
Je ne vis qu'elle était belle
Qu’en sortant des grands bois sourds.
« Soit; n’ y pensons plus! » dit- elle.
Depuis, j’y pense toujours 1.
Si maintenant il fallait citer les piéces dans lesquelles des morceaux délicieux se trouvent mélés 4 des traits d’un gout douteux ou d'une originalité moins aimable, et & de jolis concetti qui déplaisent aux esprits justes, la liste en serait trop longue. Accordons seulement une mention spéciale aux pieces des Contemplations : Le poéte sen va dans les champs, — Pasteurs et troupeaua, — Eclaircie, — Nenvions rien. Entre beaucoup
4. Les Contemplitions, 1, 19 (Piece datée de 1831). Voir dans le méme ordre d’impressions et de talent, I, 21 : Elle était déchaussée, elle était décoi/fée... dont le dernier quatrain est une meryeille, et le second peut étre encore plus beau que le dernier; puis, dans les Chansons, VI, 8 : Sommation irrespectueuse; 1,3: Le baiser; Il, 9: Senior est Junior; 1V, 2: Le postseriptum des réves; VI, 1: Le doigt de la femme. Les pieces initiale et finale du volume des Chansons: Le cheval, Au cheval, plus longues, abondent en traits d’une originalité ou charmante ou sublime.
de pieces de ce recueil et des trois plus anciens (1830-1840) on distingue, comme plus particuliérement réussies, dans lordre du joli, celles ou le poéte parle des enfants, sujet favori, et, par exemple, la pitce : A des. orseaua envolés (Vow intériewres), et presque toutes celles qui pourraient porter ce titre commun : Envois & ma maitresse. Mais pour revenir a l’idée de perfection de la forme, indépendamment du sujet, on peut prendre le type du Victor Hugo correct et achevé, dans une pitce courte, le Rowet d’Omphale * :
Il est dans Vatrium, le beau rouet d’ivoire.
La roue agile est blanche, et la quenouille est noire; La quenouille est d’ébéne incrusté de lapis.
Il est dans l’atrium sur un riche tapis.
Un ouvrier d’Egine a sculpté sur la plinthe Europe, dont un dieu n’écoute pas la plainte. Le taureau blanc ?emporte. Europe, sans espoir, Crie, et baissant les yeux, s’épouvante de voir L’océan monstrueux qui baise ses pieds roses.
Des aiguilles, du fil, des boites demi- closes, Les laines de Milet, peintes de pourpre et d’or, Emplissent un panier pres du rouet qui dort.
Cependant, odieux, effroyables, énormes,
Dans le fond du palais, vingt fantomes difformes,
Vingt monstres tout sanglants, qu’on ne yoit qu’a demi, Errent en foule autour du rouel endormi :
4. Les Contemplations, II, 3. Comp. Chants du crépuscule, XIX: Anacréon, poéle aux ondes érotiques.....
Le lion néméen, Vhydre affreu.e d Lerne,
Cacus, le noir brigand de la noire caverne,
Le triple Gérion, et les typhons des eaux,
Qui, le soir, @ grand bruit, soufflent dans les roseaux; De la massue au front tous ont ’empreinte horrible; Et tous, sans approcher, rddant @un air terrible,
Sur le rouet, ot! pend un fil souple et lié,
Fixent de loin, dans ’ombre, un ceil humilié.
Le sentiment de la mythologie antique, et le génie méme de la mythologie dans toute sa profondeur, se montrent curieusement dans cette belle pice. Hercule et Omphale sont également absents du tableau. Un objet matériel symbolique et des spectres qui le contemplent forment tout le sujet. Les fantOmes des monstres que le héros a terrassés se sentent humiliés, sans que toutefois leur effroi les quitte entierement, quand ils voient de loin cet attribut féminin, le rouet, signe du triomphe de l’amour sur la force brutale qui les a vaincus. D’une ‘peinture qui semblait devoir étre toute charmante, ilressort ainsi quelque chose de sublime.
Le sublime littéraire est le rendu d’une sorte de grandissement moral que des objets de toute nature peuvent éprouver en traversant nos impressions. C’est, au moral, un effet pareil au grossissement des images réfractées par certains milieux. Il y a donc une analogie et un rapport naturel de coexistence entre le don de sentir et
Ady.
de communiquer ’émotion du sublime, et cette disposition & voir gros qui a été reprochée a Victor Hugo par ses critiques. Son ceil, a dit Pun deux, « possede une faculté de grossissement extraordinaire »; il a besoin de surfaire les objets pour se les peindre, ce qui est un défaut, car il y a inconvénient & exagérer la grandeur d’un ciron ou d’une fourmi. « Il est le maitre de tout ce qui est colossal, accablant; les spectacles effrayants et sublimes sont ceux que son imaginalion préfere : la guerre, lorage, la mort.... Dans cette région ot le fantastique se méle au surhumain, il n’a pas d’égal *. »
Mais le maitre de ce qui est colossal, accablant, est aussi le maitre du sublime, et la critique ne doit pas mettre cette derniére épithete au simple rang des autres; car elle désigne une branche enticre de l’émotion esthétique, a cdté de celle du beau. L’émotion du grand en fait partie (du grand — positif ou négatif — des extrémes). La mesure exacte du grand et du petit, dans Vobjet naturel rapporté a d’autres objets naturels, est ce qu’on attend du mathématicien et du naturaliste. Le jugement rationnel des objets idéaux est demandé au philosophe. La fonction du potte, au con-