‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 39 sur 84 · Emile Montégut, Mélanges critiques, p · texte numérisé non relu

Emile Montégut, Mélanges critiques, p

traire, est de peindre les objets, quels qu ils soient, tels que sa propre émotion les modilie, et de faire passer de sa conscience & la conscience dautrui cette émotion avec cette peinture, avec cette représentation spéciale que comporte l’art de la parole. Il ne s’agit done jamais de savoir si le poste, considéré comme tel, est fidele au vrai naturel ou au vrai rationnel, mais bien sil a réussi & vous communiquer par son art les sentiments dont il est lui-méme animé. Ces sentiments, ceux de l’ordre du sublime, nul povte au monde ne les a si souvent et si fortement rendus et fait éprouver 4 ceux qui y sont accessibles. De savoir ensuite si, méme en ce qui concerne ces derniers, les effets cherchés ne se trouvent pas, en tels et tels cas, manqués, parce quil y a violation manifeste de la réalité, de la vérité observable, exagération ou étrangeté, & un degré et sur des sujets ot la note fausse se fait trop sentir, ot: elle choque, c’est autre chose. Mais le nombre des grands effets cherchés et obtenus par Victor Hugo, soit dans la pensée de pivces entiéres, soit dans les trails disséminés en tant d autres, est vraiment extraordinaire, et partout ailleurs sans exemple. Or c'est cela qui reste, quand une fois est passé le temps de cette critique inféricure od s’agitent des questions de

vanité, et pour laquelle tout se réduit & savoir si le talent @un auteur croit ou décroit, d’une ceuvre & la suivante, et sil se trouve, dans sa plus récente, plus ou moins de ces clous, ou | trouvent & s’accrocher l’attention passagere des contemporains, la louange ou le dépit.

Quand parut (en 1856) le recueil des Contemplations, dont le succes fut médiocre, quoiqu’on se plit a louer la beauté des vers sur un sujet douloureux, personnel au poete (Pauca mex), ce n'est pas a des pieces comme celle que nous avons cilée plus haut (Une terre au flane mazgre...) ou comme une autre dont nous allons citer maintenant une grande partie, que s’adressa l’admiration du public. Elles sont de celles qu’on peut dire toutes sublimes : sublimes dans la pensée générale, et puis par lénergie saisissante des trails qui convergent a cette pensée. Elles dépassaient la portée d’esprit du public du premier moment :

On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.

Chaque religion est une tour sonore;

Ce qu’un prétre édifie, un prétre le détruit;

Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,

Fait, dans l’obscurité sinistre et solennelle,

Rendre un son différent 4 la cloche éternelle,

Nul ne connait le fond, nul ne voit le sommet.

Tout ’équipage humain semble en démence; on met

Un ayeugle en vigie, un manchot a la barre... Nous appelons science un tatonnement sombre...

Sans cesse le progrés, roue au double engrenage, Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un. Le mal peut étre joie et le poison parfum.

Le crime avec la loi, morne et mélancolique Lutte; le poignard parle et ’échafaud réplique. Nous entendons, sans voir la source ni la fin, Derriére notre nvit, derritre notre faim,

Rire Vombre Ignorance et la larve Misére...

Mais, 6 Dieu! le navire énorme et frémissant,

Le monstrueux yaissean sans agrés et sans voiles, Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,

Et qui porte nos maux, fourmillement humain,

Va, marche, vogue et rouie, et connait son chemin; Le ciel sombre, ou parfois la blancheur semble éclore, A Peffrayant roulis méle un frisson d’aurore,

De moment en moment le sort est moins obscur, Et Pon sent bien qu’on est emporté vers Vazur 4.

Les neuf derniers vers, d'une beaulé merveilleuse, sont un exemple de ces périodes d’un grand mouvement rythmique qui préparent un trait final. Quelquefois ce trait, au lieu de conclure sur la pensée méme, est une diversion, un appel & des émotions d’une autre nature, qui peuvent s élever par contraste au sublime, ou n’étre simplement que l’état de réverie causée par l’évocation d’un tableau poétique ow la fantaisie se plait et se repose. De ce dernier genre, et l'un des plus caractéristiques, auquel certains esprits sont inévitablement rebelles, mais qui enchantent le songeur, est le trait final d'une pivce, | Enthouscasme,

Page 1