L’Année terrible : Une bombe aux Feuillantines
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des antithéses. Mais il est puéril de reprocher le gout des antithéses au pote quien a le génie. Si Yon entend simplement par la qu’ayant tant écrit et tant ¢mprovisé, il en a fait beaucoup de déplaisantes, faute d’une mise en wuvre qui les accorde avec la raison, autant dire qu'il n’a pas été toujours bien inspiré, ce qui va de soi. Et, si c’est & Vantithese méme qu’on s’attaque, on devrait réfléchir que, de méme que la moitié de la pensée, la moitié de l’art est faite de expression des différences et des oppositions, et que c’est 1a qu’est la source des plus grandes émotions.
Revenons aux pieces dans lesquelles le carac-
tere de sublimité s’attache aux plus grandes pen-
sées, 4 celles de Ja destinée humaine et de la mort. C’est encore aux Contemplations que nous en emprunterons une des plus courtes :
“O gouffre! ame plonge et rapporte le doute.
Nous entendons sur nous les heures goutte 4 goutte,
Tomber, comme leau sur les plombs;
Pomme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre;
Les formes dela nuit vont et viennent dans lombre; Et nous, pales, nous contemplons.
Nous contemplons Vobscur, l’inconnu, l’invisible.
Nous sondons le réel, l’idéal, le possible, L’étre, spectre toujours présent.
Nous regardons trembler l’ombre indéterminée.
Nous sommes accoudés sur notre destinée,
L’ceil fixe et l’esprit frémissant.
Nous épions des bruits dans ces vides funébres3 Nous écoutons le souffle errant dans les ténébres, Dont frissonne Vobscurité; Et, par moments, perdus dans les nuits insondables, Nous voyons s’éclairer de lueurs formidables La vitre de l’éternité 1.
Nous ne saurions achever sans rappeler ici les morceaux etles épisodes sublimes des ceuvres de prose de Victor Hugo. Hs dépasseraient la mesure des citations possibles; il suffit de signaler, dans les Misérables, le tableau du champ de bataille de Waterloo, la nuit, et cette grande image de Napoléon marchant, la bride de son cheval passée sous son bras, « essayant encore d’aller en avant, immense somnambule de ce réve écroulé », et toute la suite des chapitres dont la « Tempéte sous un crane » n’est qu’une partie; dans l’Homme qui rit, le chapitre de la « Ressource supréme », la derniére priére des Comprachicos naufragés, et tout admirable récit de ’abandon de Guynplaine et du sauvetage de Déa, jusqu’au tableau des enfants endormis, qui le termine; et tant de traits profonds ou terribles & propos de cette face tordue
1. Les Contemplations, VI, 14. Voir, pour les piéces caractérisées comme sublimes, dans le méme recueil : J, 1, 23, 24, 285 IL, 14, 28; V, 235; VI, 1,°2, 10, 42, 48,24, 22, 24. Ce sont des piéces courtes. Les traits & relever dans de plus longues, la et dans la Légende des siecles, seraient innombrables.
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par le rire factice, derriére laquelle « il y avait une ame faisant comme nous tous un songe »; ou sur la condition de la petite fille aveugle *. Citons cependant un de ces derniers morceaux, pour échantillon de prose, et aussi comme caractérisque du genre des rapprochements, des images et des émotions du songewr devant le probleme de la vie et de la mort. L’éclat du style qui est merveilleusement beau, y est pour ainsi dire effacé par la sublimité du sentiment qu'il traduit :
« Les deux enfants dormaient profondément:
C’était on ne sait quel ineffable mélange d’haleines; plus que la chasteté, Vignorance; une nuit de noces avant le sexe. Le petit garcon et la petite fille, nus et céte a céte, eurent pendant ces heures silencieuses la promiscuilé séraphique de l’ombre; la quantité de songe possible a cet age flottait de l’un a J’autre; il y avait probablement sous leurs paupiéres fermées de la lumiére détoile; si le mot mariage n’est pas ici disproportionné, ils étaient mari et femme de la fagon dont on est ange. De telles innocences dans de
telles ténébres, une telle pureté dans un tel embras-
sement, ces anticipations sur le ciel ne sont possibles qu’a l’enfance, et aucune immensité n’ap-
1, homme qui rit, 1"° partie, III,5, et2°*partie, II,1,2 et 3.
proche de cette grandeur des petits. De tous les gouffres celui-ci est le plus profond. La perpétuité formidable d’un mort enchainé hors de la vie, lénorme acharnement de l’Océan sur un naufrage, la vaste blancheur de la neige recouvrant des formes ensevelies, n’égalent pas en pathétique deux bouches d’enfants qui se touchent divinement dans le sommeil, et dont la rencontre n’est pas méme un baiser. Fiancailles peut-étre; peut-étre catastrophe. L’ignoré pése sur cette juxtaposition. Cela est charmant; qui sait si ce n’est pas effrayant? on se sent le cour serré. L’innocence est plus supréme que la vertu.
L'innocence est faite d’obscurité sacrée. Ils dormaient. Ils étaient paisibles. Ils avaient chaud. La nudité des corps entrelacés amalgamait la virginité des ames. Ils étaient la comme dans le nid de l’abime. »
Terminons ce chapitre par la citation d’une piéce qui peut étre prise pour en résumer le sujet, car elle n'est autre chose qu'une allégorie figurant l’ascension du Sublime par le poéte, sous la conduite de la Pensée et de la Foi’:
Le sommet est désert, noir, lugubre, inclément, Bordé de toutes parts d’un sombre escarpement;