CHAPITRE IX
Les idées esthétiques de Victor Hugo.
Liidée de l'art, spécialement dans la poésie et le théatre, lindépendance de l’art, son rapport a Venseignement des hommes, enfin les jugements littéraires portés sur les écrivains et les poetes, voila les questions qui nous viennent ici. Comment Victor Hugo les a-t-il entendues?
- Le préambule du volume qu'il publia en 1834, sous ce titre : Littérature et philosophie mélées, fait suite en quelque sorte a la préface de Cromwell. Nous y trouvons les idées les plus générales qu'il se formait de la littérature, de son objet, de sa méthode, surtout en ce qui concerne le théatre, dont il était alors tres préoceupé, car il avait fait jouer, ]’année précédente, deux drames en prose : Marie Tudor et Lucréce Borgia, et il devait
donner Angela, tyran de Padoue, Vannée suivante; mais « les quelques mots que nous allons dire, ainsis exprimait-il, s’appliquent dans notre pensée, sauf de légéres variantes de rédaction, a la poésie tout enliere ; et ce qui s’applique a la poésie s'applique alart tout entier ». Ces quelques mots sont intéressants a plus d’un titre. On y trouve des jugements sur la langue et sur les écrivains, et Victor Hugo montre, en ce qui touche ces derniers, une curieuse condescendance pour le gout classique; puis vient un exposé de principes, ou l’on ne peut dire qu’il approfondisse et parvienne a présenter d’une facon logique le litige entre la doctrine de l’art professeur, enseigneur de peuples, et celle qu’on a nommée de « l’art pour Part »; ni, par conséquent, qu'il en découvre la conciliation, mais ot il témoigne une double tendance, grace a laquelle il n’etit pas été loin d’opérer cette conciliation en pratique, si, malheureusement, il ne s’était Lrompé sur ce qui constitue, dans celte question, un but d’utilité donné a une ceuyre dart, une thése que artiste se propose de soutenir.
Sil ne se prononce pas en termes formels pour existence propre et indépendante de l'art, et pour sa liberté, quand on le considére en soi, Victor Hugo penche bien certainement en ce sens, lors-
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qu il écrit : « La forme est chose beaucoup plus absolue qu'on ne pense... Une idée n’a jamais qu une forme, qui lui est propre, qui est sa forme excellente, sa forme complete, sa forme rigoureuse, sa forme essentielle, sa forme préférée par elle, et qui jaillit toujours en bloc avec elle du cerveau de l’homme de génie. Ainsi chez les grands poetes, rien de plus inséparable, rien de plus adhérent, rien de plus consubstantiel que Vidée et lexpression de l’idée. Otez sa forme a Homére, vous avez Bitaubé. » L’idée en elleméme nétant évidemment pas ce qui fait l’artiste, la plus simple logique devrait nous faire conclure que Vart est ce qui donne la forme a Vidée, quelle que soit cette dernitre. Et, de fait, ils ont exprimé des idées bien différentes les unes des autres, éprouvé et communiqué des sentiments de toutes sortes, et souvent bien opposés, non seulement les grands écrivains des différents ages, mais ceux dun méme temps et d'une méme nation, des ceuvres desquels, ainsi que Victor Hugo nous le dit, et cela ne se peut contester, on retirerait tout mérite d’art, si on Otait la forme. « L’avenir n’appartient qu’aux hommes de style. Sans parler ici des admirables livres de l’antiquité, et pour nous renfermer dans nos lettres nationales, essayez d’dter a la pensée
de nos grands écrivains l’expression qui lui est propre; dtez a Moliére son vers si vif, si chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourné, si bien peint; étez & La Fontaine la perfection naive et gauloise du détail; dtez ala phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges attaches, ces belles formes de vigueur exagérée qui feraient du vieux poéle demi-romain, demiespagnol, le Michel-Ange de notre tragédie, s'il entrait dans la composition de son génie autant imagination que de pensée; dtez a Racine la ligne qu il a dans le style comme Raphaél, ligne chaste, harmonieuse et discréte comme celle de Raphaél, quoique d'un godt inférieur, aussi pure, mais moins grande, aussi parfaite, quoique moins sublime; dtez & Fénelon, Vhomme de son siécle qui a le mieux senti la beauté antique, cette prose aussi mélodieuse et aussi sereine que le vers de Racine, dont elle est sceur; dtez & Bossuet le magnifique port de téte de sa période; dtez a Boileau sa maniére sobre et grave, admirablement colorée quand il le faut; dtez & Pascal ce style inventé et mathématique qui a tant de propriété dans le mot, tant de logique dans la métaphore; dtez a Voltaire cette prose claire, solide, indestructible, cette prose de cristal de Candide et du Dictionnaire philosophique; dtez a tous ces
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grands hommes cette simple et petite chose, le style; et de Voltaire, de Pascal, de Boileau, de
- Bossuet, de Fénelon, de Racine, de Corneille, de
La Fontaine, de Moliére, de ces maitres, que vous restera-t-il? Nous Vavons dit plus haut, ce qui reste d Homére aprés qu’ila passé par Bitaubé'. »
Il n’est pas étonnant que cette opinion, quoique trés juste, de la place 4 reconnaitre a la forme et au style dans la poésie, se joignant aux exemples que lon avait, et que Hugo tout le premier avait donnés, de l’introduction de la fantaisie dans ce quon regardait depuis longtemps comme une dépendance de la raison et un mode réglé et imposé de la traduire, ait porté le public, dont les jugements sont toujours sommaires, a préter au chef de l’école romantique, pour sa profession de foi littéraire, la formule sortie on ne sait d’ou et qui n’a pas manqué d’adhérents : Art pour Part. Trente ans aprés la publication du recueil de prose ow se trouve le passage ci-dessus, Victor Hugo a protesté contre cette interprétation, dans un ouyrage ow il a réuni définitivement toutes ses pensées en matiere de critique * :