ALL VICTOR HUGO
« A en croire une affirmation tres générale et trés souvent répétée, de bonne foi, nous le pensons, ce mot: Vart pour Vart, aurait été écrit par VYauteur méme de ce livre. Eerit, jamais. On peut lire de la premiére & la derniére ligne tout ce que. nous avons publié, on n’y trouvera point ce mot. C’est le contraire de ce mot qui est é¢rit dans toute notre wuvre, et, insistons-y, dans notre vie entiére. Quant au mot en lui-méme, quelle réalité a-t-il? Voici le fait, que plusieurs contemporains ont, comme nous, présent a la mémoire.
Un jour, il y a trente-cing ans, dans une discussion entre critiques et povtes sur les lragédies de Voltaire, auteur de ce livre jeta cette interruption : « Cette tragédie-la n’est point de la tragédie. Ge ne sont pas des hommes qui vivent, ce sont des sentences qui parlent. Plut6t cent fois VArt pour l’Art! » Cette parole, détournée, involontairement, sans doute, de son vrai sens, pour les besoins de la polémique, a pris plus tard, a la grande surprise de celui dont elle avait été linterjection, les proportions d’une formule. C’est de ce mot, limité a Alzzre et a l’Orphelin de la Chine, et incontestable dans cette application restreinte, qu’on a voulu faire toute une déclaration de principes et l’axiome a inscrire sur la bannitre de Vart. »
Il est parfailement et rigoureusement vrai que les owvrages et la vie entiére de Victor Hugo s‘inscrivent en faux contre cette idée, que l’art se borne a lui-méme et se satisfait de lui-méme et ne remplit point une mission sociale. Les préfaces de deux de ses drames, Angélo, Lucréce, affirment le contraire. Il dit dans l'une, — et ce passage est reproduit dans Littérature et philosophie mélées a cété méme de celui ot l’élément formel de Vart est exalté — : « L’auteur de ce drame sait combien est une grande et sérieuse chose que le théatre ; il sait que le thédtre, sans sortir des limites impartiales de l'art, a une mission nationale, une mission sociale, une mission humaine... Le poete aussi a charge d’dmes. » Il est vrai que cette déclaration est suivie de ces mots, qui maintiennent la distinction de ce qui est proprement constitutif de l’art, et évitent la confusion de l’esthétique et de la morale : « Il sait bien (fauteur) que l’art seul, l'art pur, l'art proprement dit n’exige pas tout cela du poéte; mais il pense qu’au théatre surtout, il ne suffit pas de remplir seulement les conditions de l'art *. »
Et dans l’autre préface : « On ne saurait trop le redire : pour quiconque a médité sur les
4, Préface du drame de Luecréce Borgia (1833).
besoins de la société, auxquels doivent toujours correspondre les tentatives de l'art, aujourd’hui plus que jamais, le théatre est un lieu d’ensetgnement. Le drame, comme l’auleur de cet ouvrage le voudrait faire, et comme le pourrait faire un homme de génie, doit donner 4 la foule une philosophie, aux idées une formule, a la poésie des muscles, du sang et de la vie; a ceux qui pensent, une explication désintéressée, aux ames altérées un breuvage, aux plaies secretes un baume, & chacun un conseil, & tous une loi. » Que de grandes choses demandées a l’auteur dramatique, et qui ne sont pas de sa fonction propre! « Il va sans dire que les conditions de Vart doivent étre d’abord et en tout remplies. La curiosité, ’intérét, amusement, le rire, les larmes, l’observation perpétuelle de tout ce qui est nature, l’enveloppe merveilleuse du style, le drame doit avoir tout cela, sans quoi il ne serait pas le drame; mais pour étre complet, il faut quil ait aussi la volonté d’enseigner, en méme temps quila la volonté de plaire. Laissezvous charmer par le beau drame, mais que la legon soit dedans, et qu’on puisse toujours l’y retrouver quand on voudra disséquer cette belle chose vivante, si ravissante, si poétique, si passionnée, si magnifiquement vélue d’or, de soie et
de velours. Dans le beau drame, il doit toujours y avoir une idée sévére, comme dans la plus belle femme il y a un squelette '. »
Pour celui qui voudra bien s’attacher au sentiment quia du faire écrire ces lignes, plutdt qu’a la portée qu'on peut donner a des formules, il paraitra, ce nous semble, que la pensée de Victor Hugo, au fond, est que le poele existe comme tel, contemplateur et interpréte entierement libre, sans mission d’enseignement utile ou d’intérét quelconque, de l’univers et de la nature humaine, mais que cet homme qui est le poete est tenu, lui, de concevoir et d’exécuter l’ceuvre poétique sans manguer a4 la morale, ef sans oublier que cette ceuvre peut avoir, encore bien qu'il ne le voultt pas, une fin d’intérét humain, et agir en bien ou en mal sur la moralité des hommes auxquels il la présente.
Ainsi, d’une part, ce serait sortir de Ja question dart que de demander a l’artiste d’enseigner telle vérilé, ou de formuler et transmettre tels préceptes de conduite. Mais, d’une autre part, on serait fondé a désirer de lhomme dans lartiste lexpression de certains sentiments et la représentation de certaines réalités, de préférence a d’au-