Préface du drame d’Angélo
tres, et surtout & lui interdire tout ce qui renferme des suggestions dangereuses; quoique l'appréciation, en ce dernier point, soit délicate et variable, et que le fait du danger couru dépende souvent moins du fond et du sujet de Pceuvre que de la forme dont l’artiste est aple a la revétir. Quoi qu’il en soit, si J’on admet que la question se pose ainsi, il s’en présente aussitot une autre : une thése 4 soutenir par une ceuvre d’art, ou une retenue a s’imposer, un but formel d’enseignement ne sont-ils pas pour nuire a l’essentiel de cette ceuvre dont ils remplacent Vinspiration naturelle et détruisent la précieuse spontanéité? Puisque lart a son principe indépendant, savoir cette espece dimitation ou reproduction désintéressée qui répond au sentiment du beau, et que lesthetaque differe spécifiquement du moral, ne faut-il pas, pour ne point confondre les genres, considérer comme le vrai et unique enseignement a
attendre de l’art celui que le spectateur est en état
de retirer, grace au développement libre de ses sentiments, et & ses propres réflexions sur les impressions recues *, du spectacle que l’auteur,
4. On deyrait réfléchir davantage, quand on discute la question difficile des effets de moralisation ou de démoralisation que des ceuyres d’art peuvent produire, qu’une grande partie de celte question doit se transférer a cette autre ; Pour
ibre lui-méme, lui soumet, a la suite de sa contemplation directe, et par le moyen de la traduction qu'il lui donne des choses de Vhumanité et de la nature qui ont excité son génie reproductif? Spectateur, spectacle, ces mots doivent ici étre généralisés pour s’étendre aux sens divers par Vorgane desquels nait l’émotion esthétique et se distinguent les especes du beau.
C’est sur le point défini par cette derniére question que Victor Hugo s’est trompé, en ne placant pas ot il faut la limite entre Vobjet propre de Vart et la recherche de Vutile, quwil sentait bien lui étre interdite. Revenons a la préface de 1834 et citons. Il vient de tenter de justifier par les besoins moraux particuliers de son époque lexistence d’une mission positive du poéte.
« Le théatre est, dit-il, devenu pour les multitudes ce qu’était l’Hglise au moyen age, le lieu attrayant et central. Tant que ceci durera, la fonction du poete dramatique sera plus qu’une magistrature, et presque un sacerdoce... L’art d’a présent ne doit plus chercher seulement le beau, mais encore le bien. » L’objection se présente aussildt a l’auteur, et la réponse en méme temps,
quelles personnes, de quel age, de quelle nation, de quelle condition, etc., tel spectacle est-il bon, telle lecture est-elle bonne ou mauvaise?
mais insuffisante, faute pour Jui d’analyser les idées d’utilité ou de bien par rapport 4 Vidée du beau :
« Ce n’est pas que nous soyons le moins du monde partisan de lwtilzté directe de Vart, théorie puérile émise dans ces derniers temps par des sectes philosophiques qui n’ayaient pas étudié le fond de la question. » Il s’agit 1a de l’école saintsimonienne, apparemment; mais la maniére dont les Saint-Simoniens comprenaient le « sacerdoce » de Vart est issue du méme principe social que celle de Victor Hugo lui-méme, et ce principe, il se peut méme qu'il le tint d’eux, au moins par une de ces infiltrations intellectuelles qui sont communes en pareille matiére. « Le drame, continue-t-il, ceuvre d’avenir et de durée, ne peut que tout perdre a se faire le prédicateur immédiat des trois ou quatre vérités d’occasion que la polémique des partis met 4 la mode tous les cing ans... Si quelque ceuvre d’art a le malheur de faire cause commune avec les vérités politiques, et de se méler a elles dans le combat, tant pis pour lceuvre d’art; apres la victoire, elle sera hors de service... Toutes les larges et éternelles vérités qui constituent chez tous les peuples et dans tous les temps le fond méme des sentiments humains, voila la matitre premiere de l’art; mais il n’y a
LES IDEES ESTHETIQUES DE VICTOR HUGO 15t
pas de matériaux pour lui dans ces constructions expédientes que la stratégie des partis multiplie selon ses besoins sur le terrain de la pelite guerre politique... Le produit le plus notable de lart utile, de art enrdlé, discipliné et assaillant, de Vart prenant fait et cause dans le détail des querelles politiques, c’est le drame-pamphlet du xvi siecle, la tragédie philosophique, poeme bizarre ou la tirade obstrue le dialogue, ot la maxime remplace la pensée; ceuvre de dérision et de colére qui s’évertue étourdiment a battre en bréche une société dont les ruines l’enterreront... Il faut apres tout que Vart soit son propre but a lui-méme, et qu'il enseigne, qu’il moralise, qu’il civilise et qu il édifie chemin faisant, mais sans se détourner et tout en allant devant lui... Ce n’est pas en se passionnant petitement pour ou contre tel pouvoir ou tel parti qui a deux jours a vivre que le créateur dramatique agira puissamment sur son sivcle et sur ses contemporains; c’est par des peintures vraies de la nature éternelle que chacun porte en soi; c’est en nous prenant, vous, moi, nous, eux tous, par nos irrésistibles sentiments de pere, de fils, de mere, de frére et de scour, d’ami et d’ennemi, d’amant et de maitresse, d’homme et de femme; c’est en mélant la loi de la Providence au jeu de nos pas-
sions; c’est en nous montrant d’ot viennent le bien et le mal moral et ot ils ménent; c’est en nous faisant rire ef pleurer sur des choses qui nous ressemblent, quoique souvent plus grandes, plus choisies et plus idéales que nous... c'est ainsi et pas autrement. Kt plus le créateur dramatique sera profond, désintéressé, général et universe] dans son ceuvre, mieux il accomplira sa mission et pres des contemporains et pres de la postérité *. »
On voit que, malgré ces dernitres vérités si bien senties, Victor Hugo, par sa maniére étroite de définir Putile dans Vart, esquive ou se dissimule a lui-méme la vraie question esthétique, et laisse pour le poéte la porte ouverte & enseignement direct du bien et du vrai, pourvu quils lui paraissent assez universels; aux théses sociales et politiques, par conséquent, et aux maximes ou a ce qui en est l’équivalent. En fait, il arrive sou-. vent aux personnages de ses drames et de ses romans de parler pour le public et non pour euxmémes. Et sont-i/s seulement pour eux-mémes ces personnages? ne sont-ils pas plutot pour incarner des passions ou des puissances sociales au sujet desquelles le poete entend nous enseigner et
4. Littérature et philosophie mélées : But de cette publication.
moraliser? en sorte que, si ce ne sont pas précisément des sentences qui parlent, comme il s’exprime a propos du théatre de Voltaire, ce ne sont pas davantage des hommes qui vivent, mais des passions qui s’éjaculent et s’emportent avec la plus extréme énergie et la plus complete absence d’éléments modérateurs que puisse comporter leur essence pure et sans mélange. Tel personnage est défini par l'amour maternel dans une dame criminelle; tel autre par l'amour paternel dans un étre contrefait et dégradé; un troisieme représente l'amour et le caprice féminin servis par le pouvoir absolu, ou la débauche chez un roi sans scrupules, ou la vie sacrifiée par contrat, & condition d’obtenir vengeance; et ils vont tous a leur but avec la force et la simplicité du boulet de canon lancé dans l’espace, a travers les plus étonnantes et les plus invraisemblables circonstances que le poete imagine pour dramatiser le choc des passions et de la fatalité! Car ce qui qualifie de loi de la Providence, dans le passage cité ci-dessus, est ce quil nomme fatalité dans lYensemble de son ceuvre, et ce dernier mot est le mot juste. Mais plus les personnages expriment fidelement, exclusivement, LVidée pour laquelle ils ont été créés, et dont la forte saillie est nécessaire pour la clarté de la these que l’auleur se
propose formellement de soutenir par leur moyen, plus leur caractére s’universalise a faux ets ‘éloigne
de la vie, en excluant les conditions de l’existence -
individuelle possible, cet autre principe essentiel de Vart, et sans lequel ses créations sortent de la nature et passent dans l’abstrait. L’invraisemblance des événements et Vabstraction des caracteres sont mortelles 4 la jouissance esthétique, parce qu’elles faussent limitation, principe de Yart. Ni la beauté du style, ni la sublimité des pensées, ni l’éclat des plus brillants couplets ne remédient a ce défaut d’une ceuvre dramatique; ils peuvent lui mériter une place dans le livre d’or de la poésie humaine, ils la laissent impropre
a toute fonction éducatrice d'un peuple par le-
théatre, aussi bien qu’a communiquer aux spectateurs des émotions vraies.
Au moment ou Victor Hugo avait conquis un public assez fidéle & sa renommée pour n’avoir pas acraindre de remettre au jour ses juvenilia, dans Littérature et philosophie mélées, il pouvait regarder comme acquises les innovations de la langue poétique et du gott, pour lesquelles il ayait lutté dans la préface de Cromwell. C’était toute la réforme et, selon ses idées, tout le retour en arriére qu'il fit possible d’obtenir. La langue francaise avait, disait-il, subi 4 issue du xvi’ siécle, et jusqu’a notre époque, trois clarifications successives; et il eut été désirable qu'elle s’arrétat & la premiére, dont,il nomme Pierre Matthieu et Mathurin Régnier comme les auteurs. Il rapporte la seconde de ces filtrations a Racine, et la troi-
sieme aux écrivains secs et arides du xvim° siécle (école de Voltaire). Malgré ces regrets, qu'il ne fait pas remonter, on ne sail pourquoi, jusqu’a la langue méme du xvi’, et malgré la préférence quwil donne & image sur l’abstraction, aux qualités savoureuses et colorantes de Vidiome sur le dessin plus net et plus ferme de l’idée, il reconnait quil est impossible de se plaindre de Pune au moins des distillations du langage, celle du xvm°, « quand on songe qu'il enest résulté Britannicus, Esther et Athalie, ceuvres belles et graves, dont le style sera toujours religicusement admiré de quiconque acceptera avec bonne foi les conditions dans lesquelles il s’est formé ». Ajoutons, pour que le choix dela meilleure langue, & sa meilleure station, ne paraisse pas plus arbitraire et plus étroit quil ne l’est réellement ici, que Victor Hugo parlait de
cette « admirable langue de P. Matthieu et de.
Régnier » comme devant étre « plus tard celle de
Moligre et de La Fontaine, et plus tard encore
celle de Saint-Simon ». Les lecteurs qui penseront comme nous qu il y a plus de ressemblance de la langue du Misanthrope et de Philémon et Baucis, ou des Amours de Psyché, a celle de Phédre et du Lutrin qu’a celle des satires de Régnier — ne disons rien de la prose et des vers de Matthieu, que peu de personnes aujourd'hui con-
iia tl ie
naissent *—seront forcés de conclure que la langue du xvn’ siécle est bien la langue a laquelle Victor ‘Hugo donnait la palme, sauf 4 préférer les écrivains qui l’ont maniée d'une facon pittoresque et plus libre & ceux qui l’ont rendue plus précise,
plus abstraite et moins imagée.
On vient de voir son jugement sur les tragédies. de Racine, et plus haut, les éloges si vivement motivés du style, soit de ce dernier, soit de Boileau méme, et de Pascal, et enfin de Voltaire. Ii n’y a point de bonne raison pour douter de l’entigre sincérité de ces appréciations, pour le moment auquel elles se rapportent. Mais elles durent se modifier & mesure que, se livrant davantage a sa faculté maitresse, il tomba dans ce piege de l’orgueil de mépriser les dons qu'il n’ayait pas. Il en vint a faire, au moins en con-—
4, Voltaire (Dict. phil., art. Aré dramatique) cite quelques vers de P. Matthieu pour leur ressemblance avec des vers célébres de Racine. Il est curieux que, pour la langue aussi, ils soient plus semblables 4 des vers du xvm* que du xvi° siécle. Au reste Matthieu élait contemporain de Malherbe et plus jeune que lui, et Régnier leur cadet & tous deux. Voici ces vers:
Je redoute mon Dieu, c’est lui seul que je crains... On n’est point délaissé quand on a Dieu pour ptre. Tl ouvre a tous la main, il nourrit les corbeaux;
Il donne la pature aux jeunes passereaux,
Aux bétes des foréts, des prés et des montagnes : Tout vit de sa bonté.
AA
versation, ce qu’en argot de critique littéraire on appelle un Greintement de Racine: « Victor Hugo accorde & Racine, nous dit M. Paul Stapfer, d’aprés des souvenirs de ses visites 4 Hauteville- House, en 1868, un certain talent de composition et surtout d’analyse psychologique : ses pieces sont assez bien faites comme pieces, la trame en est ourdie doctement, et sa métaphysique des passions est fort intéressante; c’est un auteur estimable, du deuxiéme ou du troisiéme ordre. Mais ce n’est pas un grand écrivain, et il est, dit-il, révolté de erreur monstrueuse que le gout francais a commise en le placant au premier rang.
« Racine, m’a-t-il dit bien souvent, fourmille de fautes de frangais et d'images fausses... Le style de Racine ne ressemble pas a ces visages florissants de vie ot l’on voit des boutons et des rougeurs qui ne sont que l’exubérance de la santé »; — mais, 6 pote! vous yoila pris vous-. méme en flagrant délit @image fausse, car la Faculté de médecine ne vous accordera pas qu'un eczéma soit une marque des gens qui se portent le mieux; — « ici, la peau est fine, le sang pur en apparence, mais secretement il est vicié, et le corps entier dépérit... Racine est un pote bowrgeois. Il répond a un besoin : le besoin de la poésie bourgeoise. Les bourgeois veulent avoir
leur poéte, leur bon poete, sage et médiocre, qui ne les dépasse pas trop et leur présente un ordre de beauté moyenne ou leur intelligence soit & son aise. La famille des poetes bourgeois commence a Racine et finit & Emile Augier en passant par Casimir Delavigne et Ponsard. » Ne manquons pas de dire pourtant que, dans certaines critiques de détail de Victor Hugo sur le style de Racine, il se trouve plus de justesse et de réel intérét que dans les derniers termes de ce jugement, que l’on youdrait pouvoir reporter & une date plus ancienne, au temps de l’effervescente jeunesse du romantisme, ou attribuer 4 Théophile Gautier, par exemple.
Il faudrait tout citer du récit de M. Paul Stapfer : anecdotes et jugements, tous les mots du poete et les réflexions du critique. Remarquons au moins la trés vive admiration de Victor Hugo pour Moliére, et le choix quil fait de VEtourdi, en quelques vers des plus prime-sautiers quil en cite pour la témoigner; puis le jugement dédaigneux qu'il porte du style de Bossuet, de ce langage superbe dont lampleur et la majesté sont. en effet des qualités étrangéres a sa propre prose; enfin son appréciation certainement impartiale des mérites et rangs des principaux écrivains ses contemporains : fit onte iand,
grand prosateur; Lamartine, « divin poéte », « un des plus grands de tous les temps »; Balzac, mauvais écrivain, sans style, nullement artiste; Musset, « poete charmant », « tres surfait », chez qui «rien de vraiment grand » : « s'il a atteint une ou deux fois la grandeur, c’est comme Béranger a atteint la poésie, par un coup daile et non par un vol soutenu *. » ' Dans son William Shakespeare, Victor Hugo compte quatorze génies qu'il nomme et caractérise en termes d’une exaltation en quelque sorte messianique : « Homeére, Job, Eschyle, Isaie, Ezéchiel, Lucréce, Juvénal, saint Jean, saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakespeare. » — « Ceci, dit-il en les nommant, est lavenue des immobiles géants de l’esprit humain. Les génies sont une dynastie. Il n’y en a méme pas d’autre. Ils portent toutes les couronnes, y compris celle d’épines. Chacun d’eux représente toute la somme d’absolu réalisable & Phomme.
Choisir entre ces hommes, préférer l'un a lautre, indiquer du doigt le premier parmi ces premiers, cela ne se peut. Tous sont Tlesprit... Il est entendu que nous ne parlons ici qu’au point de vue de l’Art, et, dans l’Art, au point de vue litté-
4. P. Stapfer, Les artistes juges et parties, p. 48 et suivantes.
raire... Ces suprémes génies ne sont point une série fermée. L’auteur de Tout y ajoute un nom quand les besoins du progrés l’exigent. » On imagine sans peine quel nom pouvail paraitre a Victor Hugo digne de s’ajouter & ces noms, a notre époque. Nous ne voulons pas tant, par cette remarque, faire allusion & l’orgueil du poete, qu’en signaler le fondement et le motif. Le caractere qui, suivant lui, distingue ces génies d’avec d’autres esprits trés grands, moins grands, qu'on proposerait de leur adjoindre, c’est quils sont outrés, quwils manquent de bon gout, qu’ils ne sont pas circonscrits, mais quils ont en eux de Vignoré, du ténébreux et du monstrueux, une « quantité d'infini ». « Hésiode, Esope, Sophocle, Euripide, Platon, Thucydide, Anacréon, Théocrite, Tite-Live, Salluste, Cicéron, Térence, Virgile, Horace, Pétrarque, Tasse, Arioste, La Fontaine, Beaumarchais, Voltaire, n’ont ni exagération, ni ténébres, ni monstruosité. Que leur manque-t-il donc? Cela. Cela, c'est linconnu. Cela, c’est l’infini. Si Corneille avait cela, il serait ‘égal d'Eschyle. Si Milton avait cela, il serait Pégal d’Homere. Si Moliére avait cela, il serait Pégal de Shakespeare *. »