William Shakespeare, 1*° partie, II, 3 et
Or Victor Hugo a cela, et il sait qu'il l’a. Il est attaquable, et il est beau, dit-il, détre attaquable. Ce n’est pas lui qui, a la place de Corneille, aurait eu le malheur de tronquer et raccourcir la tragédve native, par obéissance aux régles; ou qui aurait, par tristesse puritaine, exclu de son ceuvre le grand Pan, la vaste nature, comme Milton; ou, comme Moliere, éleint, par peur de Borleau, le lumineux style de U'Etourdi, et, par crainte des prétres, écrit si peu de scénes telles que la scéne du Pauvre de Don Juan! Quel est le principe de cet écart avoué de la modération, de la lumiére et du bon sens? Kvidemment une sorte de folie consentie, assez contenue pour ne pouvoir dégénérer en délire, assez dirigée pour aller souvent au grand et au sublime, assez nourrie de grands sentiments pour ne demander que peu d’aide a la logique et a la raison, qui se déplait dans le ténébreux. Quelle est enfin la matitre de ce ténébreux et de cet infint? C’est univers avec le bien et le mal de la création, c’est la Lumzére et Ombre, Dieu et VAbime.
Aucun potte moderne n’est comparable, méme de loin, 4 Victor Hugo, et peu d’anciens le sont, pour lintensité du sentiment du mystére divin : il le sayait et s’enorgueillissait en se comparant, ct son entourage n’élait pas fait pour lui donner de
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sa propre valeur, de ses dons exceptionnels, une moindre idée. Il la montrait done naivement. La crainte du ridicule n’approchait pas de lui. Au reste, il n’y a pas de ridicule pour la postérité. Le ridicule est affaire aux contemporains.
Les quatorze héros littéraires sont l'objet, dans William Shakespeare, Vautant de couplets, ot leurs génies divers sont caractérisés. D’autres de ces Messies, mages, esprits conducteurs des étres, ainsi quils sont nommés ailleurs, figurent dans certaines énumérations, ce qui pourrait faire croire a des variantes dans la grande liste; mais ce sont alors des agents ou créateurs d’un ordre probablement moins universel et moins pénétrant, moins intime a l’humanité, au jugement de Victor Hugo. On y trouve Newton, Beethoven, Michel-Ange, Rembrandt, Phidias, Platon, d’autres encore, selon l'occasion. Il y a méme quelque part une liste de cinquante et un noms ou ceux-ci sont mis péle-méle avec les génies littéraires du premier et du second ordre. Les morceaux consacrés aux quatorze sont d’un mérite singuliérement inégal. Celui qui regarde Lucrece est d'une bizarrerie incroyable. Ce serait a faire douter, si c’était possible, qwil ett jamais ouvert le De natura rerum, depuis le jour (il nous a raconté lui-méme l’émotion qu’il éprouva) ou,
pour la premiere fois, encore adolescent, il ouvrit le livre 4 l’endroit des beaux vers sur la sérénité de l’dme opposée a la crainte des dieux et aux pratiques de Ja dévotion *. Les voyages, qu’ilimagine, de ce poete, qui aurait deviné [Inde et fréquenté les écoles mystérieuses de lEHuphrate , Néharda et Pombéditha, épelé les papyrus de Sepphoris, vécu avec les pécheurs de Vile Tylos, et dont enfin, la réverie est devenue doctrine, sont de la fantaisie la plus dréle; mais le morceau tout entier — deux grandes pages de ce style — est écrit d'une verve pittoresque extraordinaire. Lucréce, ainsi devenu mage par la volonté de Victor Hugo, « a vu tant d’hommes qu’ils ont fini par se confondre tous dans sa prunelle, et que cette multitude est devenue pour lui fantéme. Il est arrivé a cet exces de simplification de lunivers qui en est presque l’évanouissement... Peut-étre a-t-il parlé dans les roseaux 4 Oannés, l’hommepoisson de la Chaldée, qui avait deux tétes : en haut une téte d’homme, en bas une téle d’hydre, et qui, buvant le chaos par sa gueule inférieure, le revomissait sur Ja terre, par sa bouche supérieure, en science terrible. Lucréce a cette science.
4. William Shakespeare, 1°° partie, HI, 4. De natura rerum, 1. V, v. 41497-1202.
Isaie confine aux archanges, Lucréce aux larves. Lucréce tord le vieux voile d'[sis trempé dans Veau des téncbres, et il en exprime, tantdt a flots, tantdt goutte a goutte, la poésie sombre. L’illimité est dans Lucréce... Lucréce tourne le dos a lhumanité et regarde fixement !'Enigme. Lucrvce, esprit qui cherche le fond, est placé entre cette réalité, Vatome, et cette impossibilité, le vide; tour 4 tour altiré par ces deux précipices, religieux quand il contemple l’atome, sceptique quand il apercoit le vide; de Ja ses deux aspects, également profonds, soit quil nie, soit qu'il affirme. Un jour ce voyageur se tue. C'est la son dernier départ. Il se met en route pour la mort. Il va voir... » (ici une énumération colorée des traversées qu'il a faites). « I] lui reste un voyage a faire, il est curieux de la contrée sombre, il prend passage sur le cercueil, et défaisant lui-rméme lTamarre, il pousse du pied vers VYombre cette barque obscure que balance le flot inconnu *. »
Rien sur le dogmatisme épicurien, rien sur la délivrance de la frayeur religieuse, rien sur le jugement pessimiste des choses humaines.
Lisant cela, le froid historien de la philosophie