‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 49 sur 84 · William Shakespeare, 1t¢ partie, II · texte numérisé non relu

William Shakespeare, 1t¢ partie, II

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doit se demander comment un autre qu'un égaré a pu l’écrire. Le critique ou l’érudit, dénués de vénération, n’y voient que sujet de se moquer. Il y a cependant mieux & faire, il y a & comprendre comment les sentiments profonds, la tristesse amére et la puissance d’expression d’un tres grand poéte ont pu, venant se réfracter, 4 deux mille ans @intervalle, dans un autre grand génie poétique, donner en résultat les élonnantes réveries traduites dans les termes qu’on vient de voir. Il faut aussi faire attention a la langue si originale et aux vers si souvent merveilleux de forme de Lucréce. Ces vers pleins et solides doivent étre entrés pour une grande part dans l'impression que Victor Hugo recut et conserva d’une premiere lecture, et dont il nous fait le récit charmant dans le méme livre ot se trouvent tant d’étrangetés. Quand il nous dit que Virgile n’aurait pu écrire des vers comme celui-ci : Circum se folis ac frondibus involventes, ou cet autre : Tune Venus in silvis gungebat corpora amantum, il faut voir surtout la le souvenir de 1l’émerveillement que le jeune homme avait éprouvé en s'initiant & une poésie latine plus savoureuse el sauvage que celle des vers élégants dont le college ne lui avait que modérément inspiré le gout.

Mais voyons maintenant d’autres jugements

littéraires, si toulefois ce mot lttéraire convient encore pour des qualités d’ordre bien plus général et d’ailleurs assez mystique. Homeére, le premier en rang des poetes, est caractérisé d’une facon remarquable, avec un sentiment infiniment juste, et des termes pleins de force et de grace, ce qui ne nous étonnera pas. Nous voudrions les citer, mais c’est un désir qui nous prend trop souvent et auquel il faut résister. Job, en pendant avec Homére, est traité d'une maniére insuffisante et vague, et cela non plus ne doit pas nous surprendre; c’est un manque absolu de critique : une antiquité supposée de quatre mille ans, Moise traducteur, etc.; mais un passage superbe sur le fumier de Job se fait remarquer, et aussi cette idée que le poeme de Job est un drame, le premier drame du monde, commencé « par la mise en présence de Jéhovah et de Satan. Le mal défie le bien, et voila l’action engagée. La terre est le lieu de la scene, et l'homme est le champ de bataille ; les fléaux sont les personnages. » Et la grande controverse sur les afflictions imméritées, sujet réel de l’ouvrage du vieil auteur, et origine du probleme de la Théodicée dans le monde hébreu? — Oubliée ou inapercue.

Les morceaux relatifs a Eschyle, a Isaie, a Ezéchiel, renferment, avec un mélange de choses

fantasliques, ou de ce gout plus que douteux qui horripile les gens d’esprit, des trails d’un sentiment juste, c’est-a-dire bien faits pour rendre le genre d’impressions fortes que Je tempérament poétique de Victor Hugo le rendait apte a recevoir des génies tels que Michel-Ange et Beethoven, en d’autres arts, et semblables, on peut le croire, & celles que Michel-Ange lui-méme a éprouvées et rendues en peignant ses prophétes et ses sibylles. Ces mémes impressions, Hugo les transporte, en y mettant un peu du sien, et procédant par exagération, a des figures d’artistes de lettres comme Juvénal et Tacite : il trouve le moyen d’élever ces écrivains 4 la premiére et souveraine classe des esprits, par une sorte de combinaison idéale quwil opere de feur style avec les horreurs et les infamies dont ils sont les témoins et les peintres indignés, et dont il tire un effet d’épouvantement pareil a celui des anatheémes des Nabis, — ou de certaines invectives sublimes du poete des Chdtiments.

On doit s’altendre & des aberrations, et elles ne manquent pas, dans la tentative de caractériser par un procédé analogue ou « Jean de Pathmos » ou l’apdtre Paul. Le premier est l'objet dune construction fantastique, basée sur ses voyages — apocryphes et pittoresques en Asie, et sur le rap-

prochement du quatriéme Evangile et du livre de PApocalypse. Jean est le vieillard vierge qui, tout jeune, était dowx et farouche. « Il aima Jésus, puis ne put rien aimer. » Son amour rentré explique ses visions de |'Abime. « Il semble, quand on lit le poéme de Pathmos, que quelqu’un vous pousse par derriére. La redoutable ouverture se dessine confusément. On en sent l’épouvante et l’attraction. Jean n’aurait que cela qu'il serait immense. » Pour ce qui est de Paul, le fait dramatique de sa conversion est ce qui frappe le plus l’imagination du poéte, mais il le qualifie d’hérétique, — 6 fruit bizarre d’une éducation catholique! — a peu pres comme sil’on disait que Platon n’est pas platonicien. Il tire argument pour cela d’on ne sait quelles ceuvres, apocryphes, qu’il met bien audessus des épitres authentiques. S’il n’a rien dit du Verbe, & propos de Jean, il n’oublie pas du moins la Grdce, 4 propos de Paul, et Pidée qu’il s’en fait, on en est confondu, c’est que la grace, « cest la liberté! » « Cette découverte de l’dme de la lot appartient 4 Paul; et ce quil nomme grdce au point de yue céleste, nous, au point de vue terrestre, nous le nommons droit. » Et @avoir découvert cela, lisons-nous quelques lignes plus bas, « cest la vertu du chemin de Damas ». Hélas! il y aune autre vertu quiil faudrait avoir cultivée,

méme quand on est un génie, avant de parler de certaines choses; c’est la vertu du chemin de Vécole.

Victor Hugo se retrouve sur son terrain avec Dante, Rabelais et Cervantes; aussi n’a-t-il pas que l’éloquence du style pour dire sa pensée sur. ces génies; il a celle de Vidée; il montre méme de la pénétration, dans la maniére de définir l’esprit du pantagruélisme et celui du donquichottisme. Le morceau sur le Ventre, & propos de Rabelais, paraitrait, comme au surplus beaucoup d’autres, sous un jour plus favorable, aux lecteurs que les traits violents et les images forcées révoltent, sil était tant soit peu amendé par un de ces gens de gotit et de talent qui savent si bien corriger des ouvrages qu’ils ne sauraient pas faire. Le morceau sur Cervantes est d'un ton plus modéré. Les traits sont plus fins, pour qualifier ce second « Homeére bouffon », sa « raillerie, qui n’a rien du large rictus rabelaisien », cette « belle . humeur de gentilhomme, apres cette jovialité de — curé »; et ce sourire raillant Vidéal, et qui, si ’on y regarde bien, « a une larme »; et ce bon sens qui fait son entrée, et qui peut dire, comme Siléne : « Je suis le dieu monté sur un Ane. » « Mais le bon sens n’est pas une vertu; il est l’cil de l'intérét. » Et encore : « Le bon sens n’est pas

la sagesse et n’est pas la raison; il est un peu Pune et un peu l'autre, avec une nuance d’égoisme. Cervantes le met & cheval sur Vignorance, et, en méme temps, achevant sa dérision profonde, il donne pour monture a l’héroisme la fatigue.

Ainsi il montre, l'un aprés l'autre, Pun avec Pautre, les deux profils de homme, et les parodie, sans plus de pitié pour le sublime que pour le grotesque. L’hippogriffe devient Rossinante. Derriétre le personnage équestre, Cervantes crée et met en marche le personnage asinal. Enthousiasme entre en campagne, Ironie emboite le pas... *. » La suite ne touche pas moins juste, mais il faut se contenter ici de ces quelques trails. Quel critique que ce poéete, quand il veut et que son sujet lui est bien connu! L’analyse du caractere d’Hamlet nous montrera tout a lheure jusqu’ou il a pu porter le talent d’interpréte.

Arriyant 4 Shakespeare, nous sommes au bout de la manifestation des quatorze génies. Le dernier venu nous est donné comme le plus grand, parce que le théatre est aussi la forme la plus haute et la plus complete de V’art. Ce n’est pas a dire que Victor Hugo recommande, pour le drame,

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