‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 53 sur 84 · William Shakespeare, 2° partie, IV · texte numérisé non relu

William Shakespeare, 2° partie, IV

le dernier mot sur le drame de Hamlet, sur la merveilleuse création du caractére de Hamlet, et ill’a dit en termes définitifs; on ne trouvera jamais plus ni mieux a nous faire comprendre de la plus extraordinaire et de la plus compliquée des belles productions poétiques de tous les ages.

« Hamlet. On ne sait quel effrayant étre complet dans Pincomplet. Tout, pour n’étre rien. Il est prince et démagogue, sagace et extravagant, profond et frivole, homme et neutre. I] croit peu au sceptre, bafoue le tréne, a pour camarade un étudiant, dialogue avec les passants, argumente avec le premier venu, comprend le peuple, méprise la foule, hait la force, soupconne le succes, interroge l’obscurité, tutoie le mystere. I donne aux autres des maladies qu'il n’a pas: sa folie fausse * inocule 4 sa maitresse une folie vraie. ll est familier avec les spectres et avec les comédiens. Il bouffonne, la hache d’Oreste a la main. Il parle littérature, récite des vers, fait un feuilleton de thédtre, joue avec des os dans un cimetitre, foudroie sa mere, venge son pere, et

4. Victor Hugo admet la simulation de la folie chez Hamlet, simulation, non pas pour couyrir ses desseins, comme chez L. Junius Brutus, mais pour échapper, en qualité d’innocent, aux piéges d’un parent intéressé a le faire mourir. Cette simulation est 4 distinguer de lexaltation et de ’égarement réel qui viennent la compliquer.

termine le redoutable drame de la vie et de la mort par un gigantesque point d’interrogation. I épouvante, puis déconcerte. Jamais rien de plus accablant n’a été révé. C’est le parricide disant : Que sais-je? }

« Parricide? arrétons-nous sur ce mot. Hamlet est-il parricide? Oui et non. Il se borne a menacer sa mere; mais la menace est si farouche | gue la mére frissonne. — « Ta parole est un poignard!... Que veux-tu faire? veux-tu donc m’assas-

~siner? Au secours! au secours! hola! » — et

quand elle meurt, Hamlet, sans la plaindre, frappe Claudius avec ce cri tragique : Suis ma mére! Hamlet est cette chose sinistre, le parricide possible. ; .

« Ce drame est sévere. Le vrai y doute. Le sincere y ment. Rien de plus vaste, de plus sub-

til. L’homme y est monde, le monde y est zéro.

Hamlet, méme en pleine vie, n’est pas stir d'etre. Dans cette tragédie qui est en méme temps une philosophie, tout flotte, hésite, atermoie, chancelle, se décompose, se disperse et se dissipe; la pensée est nuage, la volonté est vapeur, la résolution est crépuscule, l’action souffle & chaque instant en sens inverse. La rose des vents gou-

verne l’homme. (uvre troublante et vertigineuse

ou de toute chose on voit le fond, ot il n’existe

pour la pensée d’autre va-et-vient que du roi tué a Yorick enterré, et ou ce qu’il y a de plus réel, cest la royauté représentée par un fantéme et la gaielé par une téte de mort...

« Hamlet n’a rien d’une abstraction. Il a étéa l'Université; il a la sauvagerie danoise, édulcorée de politesse italienne; il est petit, gras, un peu lymphatique; il tire bien l’6pée, mais s’essouffle aisément. Il ne veut pas boire trop tét pendant Passaut d’armes avec Laértés, probablement de crainte de se mettre en sueur. Aprés avoir ainsi pourvu de vie réelle son personnage, le poete peut le lancer en plein idéal. I] y a du lest...

« Nulle figure, parmi celles que les poétes ont créées, n’est plus poignante et plus inquiétante. Le doute conseillé par un fant6me, voila Hamlet. Hamlet a vu son pere mort et lui a parlé; est-il convaincu? non, il hoche la téte. Que fera-t-il? il n’en sait rien. Ses mains se crispent, puis retombent. Au dedans de lui, les conjectures, les systemes, les apparences monstrueuses, les souyenirs sanglants, la vénération du spectre, la haine, Vattendrissement, l’anxiélé d’agir et de ne pas agir, son pere, sa mére, ses devoirs en sens contraires, profond orage. L’hésilation livide est dans son esprit. Shakespeare, prodigieux pote plastique, fait presque visible la paleur grandiose

de cette 4me. Comme la grande larve d’Albert Durer, Hamlet pourrait se nommer Melancholia. Il a, lui aussi, au-dessus de sa téte, la chauvesouris qui vole éventrée, et & ses pieds la science, la sphére, le compas, le sablier, l'amour, et derritre lui, & Vhorizon, un énorme soleil terrible qui semble rendre le ciel plus noir.

« Cependant toute une moitié de Hamlet est colere, emportement, outrage, ouragan, sarcasme & Ophélia, malédiction a sa mére, insulte a luiméme. Il cause avec les gens du cimetiire, rit presque, puis empoigne Laértés aux cheveux dans la fosse d’Ophélia et piétine furieux sur ce cercueil. Coups d’épée a Polonius, coups d’épée a Laértés, coups d’épée a Claudius. Par moments son inaction s’entr’ouvre, et de la déchirure il sort des tonnerres.

« [l est tourmenté par cette vie possible, compliquée de réalité et de chimére, dont nous avons tous l’anxiété. Il y a dans toutes ses actions du

-somnambulisme répandu. On pourrait presque

considérer son ceryeau comme une formation; il y a une couche de souffrance, une couche de pensée, puis une couche de songe. C’est a travers cette couche de songe qu'il sent, comprend, apprend, percoit, boit, mange, s'irrite, se moque, pleure et raisonne. Il y a entre la vie et lui une transparence ;

cest le mur du réve, on voit au dela, mais on ne le franchit point. Une sorte de nuage-obstacle environne Hamlet de toutes parts. Avez-vous jamais eu en dormant le cauchemar de la course ou de la fuite, et essayé de vous hater, et senti Yankylose de vos genoux, la pesanteur de vos bras, lhorreur de vos mains paralysées, l’impossibilité du geste? Ce cauchemar, Hamlet le subit éveillé. Hamlet n’est pas dans le lieu ot est sa vie. Il a toujours Tair d’un homme qui vous parle de l’autre bord d’un fleuve. Il vous appelle en méme temps qu'il vous questionne. Il est a distance de la catastrophe dans laquelle il se meut, du passant qu’il interroge, de la pensée qu'il porte, de l’action qu'il fait. Il semble ne pas toucher méme a ce qu’il broie. C’est lisolement a la plus haute puissance. C’est l’aparté d'un esprit, encore plus que l’escarpement d’un prince. L’indécision en effet est une solitude. Vous n’ayez méme pas votre volonté avec vous. Il semble que votre moi se soil absenté et vous ait laissé la. Le fardeau de Hamlet est moins rigide que celui d’Oreste, mais plus ondoyant, Oreste porte la fatalité, Hamlet le sort.

« Kt ainsi & part des hommes, Hamlet a pourtant en lui on ne sait quoi qui les représente tous. Agnosco fratrem. A de certaines heures, si nous

nous tations le pouls, nous nous sentirions sa fievre. Sa réalité étrange est notre réalité, aprés tout. Il est 'homme funebre que nous sommes tous, de certaines situations étant données. Tout maladif quwil est, Hamlet exprime un état permanent de homme. Il représente le malaise de "ame dans la vie pas assez faite pour elle. La chaussure qui blesse et empéche de marcher, il représente cela; la chaussure, c’est le corps. Shakespeare len délivre, et fait bien. Hamlet prince, oui; roi, jamais. Hamlet est incapable de gouverner un peuple, tant il existe en dehors de tout. Du reste, il fait bien plus que régner; il est. On lui dterait sa famille, son pays, son sceptre et toute l’aventure d’Elseneur, que, méme a l'état de type inoccupé, il resterait étrangement terrible. Cela tient & la quantité d’humanité et a la quantité de mystére qui est en lui. Hamlet est formidable, ce qui ne lempéche pas d’étre ironique. Ila les deux profils du destin !. »

Il y a d’aussi beaux passages et d'une force d’expression non moins étonnante, dans toutes les parties du livre; d’autres, 4 cdté, qui font sourire. Mais aucun des jugements esthétiques renfermés dans le William Shakespeare, soit quils dépas-

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