‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 56 sur 84 · A86 VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A86 VICTOR HUGO

traite, « attendu que le Beau et l’Utile n’ont entre soi nul contact ».

Et la réponse aux vues utopiques du poéete est la froide exposition des irrémédiables mistres humaines et de l’universelle corruption, dans les romans d’Kmile Zola et de son école, ot ce que leurs auteurs appellent réalisme est un idéalisme a rebours, pratiquant l’observation avec des instruments sélecteurs et condensateurs qui recueillent et concentrent le laid et le vilain, de méme que l’ceil idéaliste épure le beau de ses tares.

Mais le pessimisme, par ses progres mémes, de plus en plus marqués 4 notre époque, tend a développer dans les Ames le sentiment de la pitié, qui est la vraie morale de cette doctrine; et par la nous revient, avec une forme nouvelle, la thése de lutilité de l'art, appuyée de quelques belles ceuvres de la littérature russe.

Le principe esthétique du réalisme vrai, dont Vidée devrait se confondre avec Vidée ancienne, entendue philosophiquement et dtiment généralisée, de l’emitation, et avec Vidée moderne et eriticiste de la reproduction sans intérét et du jeu, ce principe n’admet ni l’enseignement formel, les theses proposées et soutenues dans les ceuvres dart, ni la négation de l’enseignement indirect et Vindifférence de l’artiste au sujet et aux fins

de son cuvre. Il est assez manifeste que le premier systeme implique quelque chose de tout différent de l'art, & savoir telle vérité dogmatique, avec les raisons ou autorités qui l’appuient; Vart devient alors le serviteur de cette vérité (religieuse, morale, politique), et, pris pour instrument, il perd sa véritable essence. Et le second systeme prétend exclure ou bannir de l’esprit de Vartiste des sentiments et des pensées qui sont de Vhomme, et liés naturellement & toutes ses inspirations, liés d’autant plus qu'il est plus vraiment et complitement homme.

Victor Hugo, nous l’avons déja dit, a suivi le faux systeme, quand il a créé des personnages et imaginé des aventures, a cette fin expresse de prouver quelque chose; il aurait fait bien pis, s‘il avait entrepris la moindre partie de la tache quil proposait au génie littéraire dans le dernier morceau que nous avons cité, et considérablement abrégé. Mais il a aussi, dans celles mémes de ses ceuyres qu'il a cru écrire pour l’utlité, représenté des scenes vraies et traduil des sentiments forts ou touchants, les siens propres, ou ceux d’une situation donnée, sans but formel et sans systeme, et c’est alors quil a été le plus utile dans l’acception unique ow lartiste le puisse étre. .

Ce ne sera pas sortir du sujet du présent cha-—

pitre, que d’ajouter 4 cette breve explication sur Yutileté quelques mots encore sur la moralzté de Voeuvre d’art; autre question, qui trouble plus (esprits que la premitre parce qu'elle touche ceux qui ne voient dans l'art que l’amusement.

Il ne s’agit pas ici de ce que l’artiste peut introduire de moral ou d immoral, intentionnellement, dans son cuvre; car alors la question rentrerait dans la précédente; mais bien de ce que l’ceuvre considérée en elle-méme peut produire d'action moralisante ou démoralisante. La difficulté nait de la nature de l’art et du beau. L’art étant la reproduction imitative et désintéressée, dans un esprit de jeu, par différents instruments et difforentes méthodes, des ouvrages de la nature et des choses de Vhomme, il arrive que le laid, — le laid physique et le laid moral, — sont du nombre des objets qui posent devant l’artiste et Vinduisent a imitation. En un certain sens, le laid fait ainsi partie du deauw, qui est, d'une maniére générale, le produit de Part défini comme on vient de le voir. Ce point n’est pas contesté, et il ne l’est pas non plus, que les impressions causées par la reproduction artistique du laid sur le spectateur ne soient souvent favorables, ou neutres, pour la moralité de ce dernier. Par exemple, Victor Hugo a systématiquement, et pour obtenir

des effets de contraste, créé de nombreuses figures, dans les deux genres de laideur; et l’on n’a accusé dimmoralité ni le type imaginaire de Han d’Islande, ni le type réaliste et tres vivant de Thénardier, dans les Misérables. Mais il n’est pas contestable, d’autre part, que certaines peintures, dans le domaine lilléraire, tout comme dans celui des arts plasliques, ne soient immorales 4 raison des impressions qu’elles causent, et ne violent en cela les condilions de désintéressement et de sérénité de Vart, tout en observant celles qui tiennent a la forme de ]’ceuvre et au talent de Pexécution; en sorte qu'il n’est pas absolument vrai, quoique ce soit souvent une vérilé de le dire, que l’art a par lui-méme la vertu d’épurer ses objets en les reproduisant.

Deux distinctions trés simples nous semblent suffire & lever toute difficulté, s'il s'agit d’une pure question d’esthétique. La premiére est relative au spectateur, pour qui toutes les ceuvres d’art ne sont pas destinées indifféremment, puisque les sentiments qu’elles peuvent éveiller dépendent de lage, du sexe, du tempérament, du caractére et de l'état de culture de la personne, et méme encore de ses circonstances. L’appréciation réfléchie et le jugement moral de chaque ceuvre varient, de méme que les impressions

spontanées, selon lintelligence, l'instruction et le gout du critique. Or ce sont questions d’éducation et de police, d’autorité, de liberté, non d’esthétique, que celles de savoir 4 qui telles ceuvres conviennent, quand on les considére au point de vue de leur influence morale, et 4 quiil appartient d’en juger et den décider.

La seconde distinction concerne Vauwteur. Elle est, chez lui, entre l'homme agent moral, et Partiste. Puisqu’il est des cas dans lesquels son ceuvre peut étre immorale, avec ou sans intention de sa part, et encore que satisfaisant aux conditions formelles d’un art sérieux, mais par effet des émotions ou passions qu'elle est capable Wexciter, c’est a lui de s’abstenir, comme homme, de ce qui lui serait permis comme artiste; la faute, s'il la commet, est toute du premier, non du second; et l’ceuyre, esthétiquement irréprochable peut-étre, est une action mauvaise dont le jugement moral releve d'une critique étrangere & la question dart.

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