Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I, p
touchantes qui forment comme le centre du recueil et en partie le caractérisent '. Mais il y a deux points qui n’auraient pas di lui échapper : cest que les pieces de circonstance, pour lesquelles il se montre sévere, n’ont pas seulement des beautés de forme peu communes, mais sont loin de craindre pour le fond la comparaison avec les odes politiques de Ronsard et de Malherbe, auxquelles la postérité a fait grace malgré leur platitude; et c’est que le sentiment dont Hugo s'est inspiré pour écrire des pieces comme : Il navait pas vingt ans..., Oh! winsultez jamais..., est a la fois bon et honorable en soi et ne se trouyait guére avant lui dans le magasin d’accessoires des poetes.
Les deux recueils lyriques dont la publication (en 1837 et 1840) suivit celle des Chants du erépuscule sont, dans leur composition, analogues & ce dernier, et le méme esprit, les mémes inspirations sy retrouvent, la méme expression du doute envahissant, et la méme accusation contre la destinée, avec un accent de plus en plus personnel. Remarquons d’abord la pitce Persar,
4. On ne peut que désigner aprés lui, car il avait le gott exquis en poésie, et le sublime seul échappait quelquefois a ses prises, les pitces XXI, XXIV, XXV, XXVII et XXIX: cette derniére la plus belle de toutes,
Dudar, qui fait pendant & Nous avons le doute en nous, et est dédiée a la méme personne *.
Cette absence de foi, cette incrédulité,
Ignorance ou sayoir, sagesse ou vanité,
Est-ce, de quelque nom que notre orgueil la nomme,
Le vice de ce siécle ou le malheur de Vhomme?
Est-ce un mal passager? est-ce un mal éternel?
Dieu peut-étre a fait VPhomme ainsi pour quele ciel,
Plein d’ombres pour nos yeux, soit toujours notre étude?... Hélas! fowl homme en sot
Porte un obscur repli qui refuse la foi,
Dieu! la mort! mots sans fond qui cachent un abime!
L’épouvante saisit le coeur le plus sublime
Dés quwil s’est hasardé sur de si grandes eaux.
On ne les franchit pas tout d’un vol. Peu d’ojseaux
Traversent ’Océan sans reposer leur aile.
Il n’est pas de croyant si pur et si fidéle
Qui ne tremble et n’hésile & de certains moments.
Quelle ame est sans faiblesse et sans accablements?
Enfants! résignons-néus et suivons notre route.
Tout corps traine son ombre et tout esprit son doute.
La dernivre piéce du dernier recueil de cette période ? donne une conclusion plus décidément sceptique 4 ces doutes plusieurs fois renouvelés. Elle a pour titre Sagesse, et le méme nom, en dédicace, que les deux autres dont le doute est le sujet; ce qui, joint 4 la place qu'elle occupe, lui donne bien le caractére d’un dernier mot.
Au surplus, opposition de Phumanité et de la nature se continue dans Les Rayons et les Ombres,
4. Les Voix intérieures, XXVIUI. A Mile Louise B. 2. Les Rayons et les Ombres, XLIV.
suivant le méme esprit que dans les précédents recueils. Une piece toute charmante porte ce titre optimiste : Spectacle rassurant, et se termine par la jolie strophe :
La plaine brille, heureuse et pure;
Le bois jase, Vherbe fleurit.
Homme, ne crains rien! la nature Sait le grand secret et sourit.
Une autre, Le monde et le siécle, énumbre les beautés de la création et demande a quoi sert cet admirable ouvrage, si homme y doit demeurer insensible :
A quoi bon parfumer, chauffer, nourrir et luire,
Tout aimer, et, Dieu bon! incessamment traduire,
Pour l’eil intérieur comme pour I’ceil charnel, L’éternelle pensée en spectacle éternel?
Si c’est pour qu’en ce siécle ot la loi tombe en cendre, L’homme passe sans voir, sans croire, sans comprendre, Sans rien chercher dans l’ombre et sans lever les yeux Vers les conseils divins qui flottent dans les cieux...
O Dieu! Considérez les hommes de ce temps, Aveugles, loin de vous, sous tant d’ombres flottants. Eteignez vos soleils ou rallumez leur flamme! Reprenez votre monde ou donnez-leur une ame! !
Le sens de ces piéces ne frappa que faiblement les contemporains de leur publication. Le développement des idées du povte pendant l’exil devait
1. Les Rayons et les Ombres, VII et XVII (pieces datées de 1839). VICTOR HUGO. 19
seul nous apprendre a envisager de tels vers sous leur vrai caractére qui est loin d’étre celui d'une poésie artificielle ou légéere. Mais lui-méme, quinze ans plus tard, avail singulitrement changé son point de vue : il ne voyait plus la nature souriante; il ne lopposait plus, comme toujours sereine et belle, aux troubles et aux douleurs de Vhumanité. C’est dans la nature méme qu'il envisageait le cruel probleme du bien et du mal, auquel le sentiment épicurien de la piece : Sagesse, —a Mile L. B., west pas une réponse suffisante pour une grande ame.