‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 6 sur 84 · De V Allemagne, 2° partie, chap. XI · texte numérisé non relu

De V Allemagne, 2° partie, chap. XI

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logie de l’antiquité, d'une part, fables ou légendes du moyen age, de l'autre) de moyen de classification esthétique, oubliant ainsi que les traditions de Vantiquité renferment, en matitre d’art ét-de-poésic, de méme que de science et de tout ce qui exigé & un degré quelconque Vusage de la raison, une partie essentielle qui n’a été oubliée ni méconnue a aucune époque de littérature consciente en Occident.

“Le romantisme pouvait aussi bien nier toute poésie en dehors des improvisations incultes et barbares des temps sans histoire, que ne tenir aucun compte des lois et des modéles littéraires des anciens. Aussi ne l’a-t-il pas fait. Il s’est borné a réclamer la liberté de l’inspiration contre Jes régles que prétendaient imposer les imita- ‘teurs, Ou plutét les imitateurs des imitateurs des ‘anciens. Sur quel point essentiel, ou de méthode, a porté par le fait cette liberté revendiquée et obtenue, c’est maintenant ce qu'il faut examiner.

Victor Hugo pouvait paraitre, quand il n’était encore que l’auteur des Odes et ballades, un romantique, tout pareil & d’autres de ce tempsla, auxquels convenait assez la définition de

M™ de Staél. La Ronde du Sabbat, les Deux archers, le Pas d’arme du roi Jean, etc., les odes monarchiques, celles ou respirait ce sentiment

de la poésie du culte catholique que Chateaubriand avait découvert et révélé au monde vol- tairien résistant et pour ainsi dire scandalisé; d'un autre c6té, la répudiation systématique des images de la mythologie antique et de tout ce symbolisme paien, comme la nouvelle école Pappelait, que les pottes de la Renaissance et les classiques des xvn’ et xvm® sivcles avaient adopté en manitre de langue de convention pour les vers ', tout cela classait évidemment le jeune poete dans cefle division de la littérature qua se rapporte a celle des deux grandes éres du monde qui a suivi Vétablissement du christianisme. Ht, lui-méme, il croyait que cette ere, un moment interrompue, venait de reprendre son cours : « La littérature présente, écrivait-il, telle que Vont— créée les Chateaubriand, les Staél, les Lamennais, n’appartient en rien & la Révolution. De méme que les écrits sophistiques et déréglés des Voltaire, des Diderot et des Helvétius ont — été d’avance l’expression des innovations sociales”

1. On sait que Boileau repoussait ’emploi de la mythologie! catholique, en poésie, par respect, et pour ne point paraitre lui altribuer le caractére de fiction que chacun reconnait a la. mythologie des Grecs. Le scrupule de Boileau n’avait plus de. raison d’étre a une époque ou Chateaubriand et son école | trouvaient bon de mettre le catholicisme lui-méme, ses — dogmes et ses croyances, sous la protection de leurs mérites \ poétiques.

écloses dans la décrépitude du dernier siécle, la littérature actuelle, que l’on allaque avec tant. “dinstinct d’un cété et si peu de sagacité de Santee. cal Vanpression anticipée de la société reli- gieuse et monarchique qui sortira sans doute du | “miliew te tant d'anciens débris, detant-de-ruines- “récentes. » (Préface de 1824.) Et, plus loin : « Si la littérature du grand sitcle de Louis le Grand eit invogué le chrislianisme au lieu d’adorer les dieux paiens, si ses podtes eussent été ce qu’étaient ceux des temps primilifs, des prétres chantant les grandes choses de leur religion et de leur patric, le triomphe des doctrines sophistiques.du dernier siecle eit été beaucoup plus difficile, peut-étre méme impossible. Aux premivres attaques des novateurs, la religion et la ‘Morale se fussent réfugiées dans le sanctuaire des lettres, sous la ot de tant de grands hommes. i gout enh. accoutumé a ne point séparer les ees de religion et de poésie, edt répudié tout essai de poésie irréligicuse, et flétri cette monstruosité non moins comme un sacrilage littéraire que comme un sacrilege social. Qui peut calculer ce qui fut arrivé de la philosophie — cest l’auteur qui souligne — si la cause de Dieu, défendue en yain par la vertu, edt été aussi plaidée par le génie? Mais la France n’eut pas ce

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bonheur; ses povtes nationaux étaient presque tous des podtes paiens, et notre littérature était plutét expression d’une société idolatre et démocratique que d’une société monarchique et chrétienne. Aussi les philosophes parvinrent-ils en moins d’un sitcle & chasser des cceurs une religion qui n’était pas dans les esprits. »

On voit que les préventions di Victor Hugo, prises en dehors de la question httéraire proprement dite, allaient jusqu’a lui faire penser que la Renaissance était un phénoméne accidentel dans histoire de l'Europe, et & l’empécher de voir ce quil y avait de fondé et de profondément juste dans une expression consacrée comme celle de renaissance des lettres, qui constale le sentiment général du délabrement et presque du néant de la poésie formelle pendant mille ans et plus avart cette époque. Mais le grand artiste qui est chez lui répugne a suivre M"® de Staél, dans Vidée quelle avait eue de faire sortir d’une classification religieuse une classification littéraire, lais- sant ainsi de cété la question de forme, ce qui est anti-esthétique, et de tirer de la la définition du romantisme. Victor Hugo, dés ce temps (dans la méme préface des Odes et ballades), combat cette définition proposée par « une femme de génie, qui, la premiére, a prononcé le mot de

hitérature romantique en France ». « Pour lui, ‘dit-il, il ignore profondément ce que c’est que fe genre classique et que le genre romantique. » I ne veut distinguer, en littérature comme partout, « que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux »; et cette phrase renferme quelque chose de plus que le refus d’accepter une certaine dénomination et d’en expliquer le sens; elle couvre, au fond, une réclamation de la poésie pour elle-méme, indépendamment des sujets et des groyances dea poetes, la ot c’est de poésie qu'il sagit. Dans le fait, l’auteur, continuant, dit fort fib ce qu'il entend par la révolution littéraire souhaitée. C’est lui qui la nomme ainsi, et il Vestime le résultat forcé, quoiqu’il soit loim,de la regarder comme lexpression, dune revolution politique, & son avis, déplorable. Nous serions, nous, aujourd’hui, disposés a douter grandement de cette filiation de la révolution lit- téraire; car, dans la seconde moitié du xvmi° siecle, 4 V’époque de Rousseau, de Diderot, de Sedaine, de Beaumarchais, de Bernardin de Saint- Pierre, et tout a Vheure d’André Chénier, la recherche qui commengait de quelque chose de nouyeau, et le dégouit que n’avait pu manquer dapporter a la fin la continuelle et de plus en plus pale copie des mémes beautés classiques, 7" ’

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annoncaient l’entrée prochaine de la littérature dans des voies que Boileau et Voltaire avaient condamnées. Mais, quoi qu’il en soit, le point a remarquer, c’est que l’idée de liberté est celle qui, au fond, portait Victor Hugo a rattacher lune des deux révolutions a l’autre, et quil répondait de cette maniére a la question posée du sens de ce mot romantisme, auquel le public, am} ou ennemi, n’élait pas pres de renoncer.

La liberté de l’art, tel était donc le vrai mot dordre, et celui-la nous est resté. Liberté, le mot se déguisait un peu sous celui de vérité, dans la préface de 1824; il se découvrait tout a fait dans celle de 1826, et Victor Hugo, dans celle de 1828, disait, parlant de ces trois préfaces successives ; « On pourra remarquer dans les idées qui y sont avancées, une progression de liberté qui n’est ni sans signification ni sans enseignement. »

Vérité ou liberté, les deux mots étaient également bons pour réclamer contre les fictions poétiques usées, et contre le systeme des imitations fastidieuses et des regles inventées par les esprits médiocres; mais le second allait plus loin et réclamait la franchise de linspiration et le droit du génie. L’auteur n’y mettait qu'une réserve : «Il est bien entendu que la liberté ne doit jamais étre lanarchie; que loriginalité ne peut en aucun

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cas servir de prétexte a Vincorrection. Dans une

ceuvre littéraire, l’exécution doit étre d’autant

plus-irréprochable que la conception est plus hardie..... Plus on dédaigne la rhétorique, plus il sied de respecter la grammaire. On ne doit

“détroner Aristote que pour faire régner Vaugelas, et il faut aimer VArt poétique de Boileau, sinon

pour les principes, du moins pour le style. »

+(Préface de 1826.)

Sur la question de fidélité & la grammaire, Victor Hugo n’a jamais varié. Sa décision d’esprit a cet égard, et des lorigine, est d’autant plus remarquable qu'elle contrastait avee le relachement, les négligences avouées de son grand frére darmes, dans les premiéres luttes du romantisme, Lamartine. On peut faire remonter trés haut ie ‘dissidence. Victor Hugo, en 1820, écrivait pour le Conservateur littéraire un compte rendu des Méditations poétiques, qui venaient alors de paraitre. Il est amusant, quand on lit cela, de voir le critique de dix-huit ans dire a Yauteur, qui en avait trente : « Courage, jeune homme! vous étes de ceux que Platon voulait combler d’honneurs et bannir de la république. Vous devez vous alttendre aussi & vous voir bannir de notre terre d’anarchie et d’ignorance, et il manquera a votre exil le triomphe que

Platon accordail du moins au povte : les palmes, — les fanfares et les couronnes de fleurs. » Mais, au moment de conclure en s’écriant : « Voici done enfin des poe’mes d’un pote, des poésies qui sont de la poésie », il reproche a ce « livre singulier », qu'il a lu et relu, dit-il, « les négligences, les néologismes, les répétitions et Pobscurité » a certains endroits '.

Lamartine ne se sentait pas atteint par des criliques de cette nature. Les deux poetes, apres quils eurent fait connaissance, s’écrivaient, nous dit un auteur bien informé: « Ils discutaient les questions dart; ils différaient d’avis sur la cor-rection, gue M. de Lamartine dédaignatt. » Suit une bien curieuse citation &l’appui : « La gram- maire écrase la poésie, disait Lamartine. La grammaire n’est pas faite pour nous (!). Nous ne devons pas savoir de langues par principes. Nous devons parler comme la parole nous vient sur le livres *. » On sait assez que Victor Hugo adopta lui-méme et pratiqua de plus en plus, en avangant dans la vie et dans la gloire, le systeme de la poésie négligée; mais les négligences de Victor Hugo furent d’une tout autre espdce que celles de

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