Les Chants du crépuscuie, XXXII
OLYMPIO ao
Mais, va, pour qui comprend ton ame haute et grave, Tu n’en es que plus grand.
Ta vie a, maintenant que obstacle Ventrave, La rumeur du torrent.
Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes S’approchent sans effroi,
Reyiennent en disant qu’ils ont vu des abimes Iin se penchant sur toil...
On s’arréte aux brouillards dont ton ame est voilée, Mais moi, juge et témoin,
Je sais qu’on trouverait une vottle étoilée Si Yon allait plus loin!...
Console-toi, potte! un jour, bientét peut-étre, Les cmurs te reviendront,
Et pour tous les regards on verra reparaitre Les flammes de ton front...
En attendant, regarde en pitié celte foule Qui méconnait tes chants,
Et qui de toutes parts se répand et s’écoule Dans les mauvais penchants.
Laisse en ce noir chaos qu’aucun rayon n’éclaire Ramper les ignorants 3
Lorgueilleux dont la voix grossit dans la colére Comme Veau des torrents;
La beaulé sans amour dont les pas nous entrainent, Femme aux yeux exercés,
Dont la robe flottante est un piege ou se ett Les pieds des insensés;
Les rhéteurs qui de bruit emplissent leur parole Quand nous les écoutons,
Et ces hommes sans foi, sans culle et sans boussole, Qui vivent a tatons...
Non, tu ne portes pas, ami, la méme chaine Qtie ces hommes @un jour.
Ils sont vils et toi grand. Leur joug est fait de haine, Le lien est fait d’amour!
Tu n’as rien de commun avec le monde infime Au soutfle empoisonneur;
Car c’est pour tous les yeux un spectacle sublime, Quand la main du Seigneur,
Loin du sentier banal of la foule se rue Sur quelque illusion,
Laboure le génie avec cette charrue Quon nomme passion!
N’étre point un homme comme un autre, tels sont les termes vulgaires du sophisme qui excepte le génie de la loi commune. L’idée de ami qui apologise ainsi pour le génie du poete et fait intervenir les plans de la Providence dans lusage des passions, est analogue a celle que ne repoussait pas Lamartine, quand, aprés avoir reproché & Napoléon le Grand ses crimes, — toutefois non pas tous, mais un seul qu'il lui plaisait de choisir, — il se demandait si Ja nature exceptionnelle de certains hommes ne leur serait pas comptée pour moralité par le dieu dont ils tiennent une mission:
Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie N’est pas une de vos vertus!
Le discours de lami complaisant va plus loin; il émet des doutes sur la valeur du jugement moral qui fait parler le monde :
D’ailleurs que savent-ils? Nous devrions nous taire. De quel droit jugeons-nous?
Nous qui ne voyons rien au ciel ou sur la terre Sans nous mettre a genoux!
La certitude, — hélas! insensés que nous sommes De croire a ceil humain! —
Ne séjourne pas plus dans la raison des hommes Que Vonde dans leur main...
Pour juger un destin, il en faudrait connatitre Le fond mystérieux;
Ce qui git dans la fange aura bientét peut-étre Des ailes dans les cieux!
Cette Ame se transforme, elle est tout pres d’éclore,
Elle rampe, elle attend,
Aujourd’hui larve informe, et demain dés l’aurore, Papillon éclatant!
Le poete, en sa réponse qui suit, entre dans la pensée de |’ami et s’y déploie triomphalement, ne laissant rien paraitre de l’amere trislesse et de Lattitude de « lion blessé », que celui-ci luia -prétée, « révant sur son destin ». Il consolerait plutét son consolateur. Ce sont des vers magnifiques; nous ne cilerons pas ceux cu le pote expose sa réverie, son extase devant la nature, mais ceux-li seulement qui se rapporlent a sa pensée sur le destin, et & une sorte d’abandon moral qui fait suite chez lui au désenchantement, apres laustérité et les songes dor de la jeunesse. Sans doute, en mon avril, ne sachant rien a fond,
Jeune, crédule, austere,
Jai fait des songes d’or comme tous ceux qui font Des songes sur la terre.
Jai vu la vie en fleurs sur mon front s’élever Pleine de douces choses.
__ Mais quoi! me crois-tu cone assez fou pour réver a L’éternilé des roses?
Les chiméres, qu’enfant mes mains croyaient toucher, Maintenant sont absentes;
Et je dis au bonheur ce que dit le rocher Aux rives décroissantes.
Quwimporte! je m’abrite en un calme profond, Plaignant surtout les femmes;
Et je vis Voeil fixé sur le ciel, o& s’en vont Les ailes et les Ames...
Laissons gronder en bas cet orage irrité Qui toujours nous assiége;
Et gardons au-dessus notre tranquillité, Comme le mont sa neige.
Va, nul mortel ne brise avec la passion, Vainement obstinée,
Cette apre loi que l'un nomme Expiation, Et Vautre Destinée.
Télas! de quelque nom que, broyé sous Vessieu, Lorgueil humain la nomme,
Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu, Elle roule sur Vhomme.
Le critique n’est pas juge de la vie et des actes du poete, mais de lidée que le poéte se fait de la vie. Or ce fatalisme et ce quiétisme, cette confusion de la passion avec la loz et avec la destinée, et avec l’expialion méme, sil y a une expiation, dénotent un vérilable état de démoralisation, au moinsen théorie, chez le penseur qui parait ignorer du devoir et le nom et la chose.
Quoi qu’on pense de Vidéal en matitre de rela-
4. Notons ce trait isolé sur les femmes. Que signifie-t-il ? apparemment que leur liberté est moindre, et que la perte de la réputation, Vinjustice du monde sont choses autrement graves pour elles que pour les hommes?
tion des sexes, une question de justice, et de devoir, par conséquent, sera toujours engagée, tant en chaque cas particulier, pour les obligations mutuelles des personnes, qu’en général et par rapport a des lois civiles. Cette réserve entendue, on peut se demander quelle opinion Victor Hugo avait, et quelle il a conservée, sur lVinstitution du mariage et sur le droit de la passion dans les relations sexuelles. Si, & lépoque de sa vie ou nous sommes, il eut été l’auteur connu de certaines pieces, publiées bien postérieurement, mais surtout des Chansons des rues et des bois, les circonstances qui motiverent la piece: A Olympio, n’auraient pas détonné comme elles firent, vu ce qu'on savait de sa chaste muse, et de sa jeunesse, fidtle 4 un seul amour. Aujourdliui ces ceuvres légeéres, bien examinées, avec ce qui ressort de l'apologie poétique d’Olympio, puis des romans et des drames, de la thése de Vananké passionnelle, qui leur est commune, et enfin des faits de sa vie intime que nul n’ignore, ‘nous inclinent a croire quil regardait l'amour -sensuel comme une invitation de la nature, irréprochable en soi, au méme titre que le sont nos sens, et le mariage comme n’obligeant pas a la fidélité les époux, tous ou toujours. Certains au moins pouvaient, par le droit du génie ou celuide
l'amour, réclamer, pensait-il, un privilége. De nombreux grands hommes ont vécu, il faut bien le dire, conformément 4 cette opinion, soit qu’ils Yaient professée comme Goethe, ou simplement pratiquée comme Lamartine ou Chateaubriand. Ce nest point par 1a qwils se sont distingués de beaucoup de leurs inférieurs, gens du commun, ou des plus infimes et des mauvais. Mais ils ont pu quelquefois, et Victor Hugo lui-méme a pu, dit-on, accoutumer a ce privilege, &la longue, jusqu’aux personnes les plus intéressées a le lui contester.
Cette maniére de voir, qui convient aux heures illusion de la vie et aux passions mélées didéal, n'est nullement exclusive d’une autre, dont la source est dans les tentations d’un ordre plus vulgaire, et dans les attraits de volupté toute matérielle qui font oublier les devoirs et laissent des remords apres elles. Le méme poéte qui écrit ces vers charmants :
Elle me regarda de ce regard supréme
Qui reste a la beauté quand nous en triomphons, - Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois ot lon aime, Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?... Comme l’eau caressait doucement le rivage!
Je vis venir & moi, dans les grands roseaux verts, La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers!,