Les Contemplations, 1, 21: Elle était déchaussée
OLYMPIO 254 le méme écrira, vingt ans apres :
C’est vraiment une chose amére de songer
Quen ce monde ou lesprit n’est qu’un morne étranger, Ou la volupté rit, jeune, et si décrépite!
Ou dans les lits profonds Vaile d’en bas palpite,
Quand, pamé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,
On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair,
A Vheure ot l’on s’enivre aux lévres d’une femme,
De ce qu’on croit amour, de ce qu’on prend pour lame, Sang du coeur, vin des sens acre et délicieux,
On fait rougir la-haut quelque passant des cieux 1!
Et le méme penseur qui, a l’occasion, parla toujours favorablement de Saint-Simon et deFourier *, dont les idées et le genre d’utopie lui étaient nécessairemeut bien connus, s'est souvent exprimé aussi, sur le comple de ce qu’on appelle, en style théologique, la chair, ou dans des termes semblables & ceux de son évéque Myriel, ou comme ces philosophes dualistes qui condamnent la ma-
tiére, principe de déchéance et source du mal.
Dans ces années, pleines de lamentations, d’Olympio tout & lheure académicien, puis pair de France, Victor Hugo, en dépit de certain nouvel et facheux accident de vie intime plus retentissant que les premiers, voyait beaucoup trop en noir les dispositions du public a son égard, quand
4. Les Contemplations, VI, 11: Aux anges qui nous voient. 2. Par exemple dans les Miséra/les, 1° partie, lll, 4.
il parlait de « la haine sur son nom »; qu il se peignait lui-méme, « dans ce bagne terrestre,... saignant et tombant sur les mains,... raillé par les forcats humains »; ou qu'il disait avoir « sur ses travaux l’affront, aux pieds la poudre, au coeur des plaies, l’épine au front »; ou que, foudroyant une fourmi, il infligeait & l’un de ses critiques, quinze ans avant les Chdtiments, quelques vers terribles qu’on jurerait empruntes & ce livre *. Cependant il est vrai qu’un certain concert de malveillance s’était formé contre lui, dans lequel venaient se joindre aux rancunes légitimistes, aux dissensions littéraires et & l’envie, une franche antipathie politique du parti avancé, de laquelle ilne pouvait guere se rendre compte « A son grand et profond amour du peuple », et qui se prolongea jusqu’en 1849; car son élection a la Constituante de 1848 fut due principalement aux voix des conservateurs. Les partis veulent qu’on leur appartienne, et lui n’affirmait pas seulement son indépendance, il étalait volontiers, dans ses vers, des sentiments, ou ne fit-ce déja plus la de sa part que des formules poétiques et des habitudes de langage, qui déplaisaient fort aux adversaires de VEglise et de la royauté.
1. Les Contemplations, III, 24; 1V, 13; VI, 24; — Les Voiz inlériewres, XII.
En 1834, Victor Hugo s’était montré prét a partir en guerre avec les plus exaltés, lorsqwil écrivail cette période magnifique, placée a dessein pour annoncer un changement de ton dans sa future poésie, & la dernitre page des Feuzlles dautomne :
Je suis fils de ce siécle, une erreur, chaque année, S’en va de mon esprit, d’elle-méme étonnée;
Et, détrompé de tout, mon culte n’est resté
Qu’a vous, sainte patrie et sainte liberté!
Je hais Voppression d’une haine profonde.
Aussi, lorsque j’entends, dans quelque coin du monde, Sous un cielinclément, sous un roi meurtrier,
Un peuple qu’on égorge appeler et crier...
Alors, oh! je maudis, dans leur cour, dans leur antre, Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu’au ventre! Je sens que le poéte est leur juge! je sens
Que la Muse indignée, avec ses poings puissants, Peut, comme au pilori, les lier sur leur tréne,
Kt leur faire un carcan de leur lache couronne,
Et renvoyer ces rois, qu’on aurait pu bénir,
Marqués au front d’un vers que lira V’avenir!
Oh! la Muse se doit aux peuples sans défense. Joublie alors amour, la famille, ’enfance,
Et les molles chansons, et le loisir serein,
Et j'ajoute 4 ma lyre une corde d’airain 1.
Dun autre cété, Victor Hugo donnait aux aspirations socialistes d'une fraction du parti républicain, ainsi qu’’a des secles qui n’étaient pas com-
4. Les Feuilles d’automne, XL, piece datée de nov. 1834, avec cette épigraphe significative, prise des Jambes d’André Chénier: « Toi, vertu, pleure si je meurs! »
posées derépublicains, a cette époque, de sérieuses espérances. Echappé de la société anti-révolutionnaire, il recut aussitét Vinfluence de la philosophie du sitcle : philosophie de I’histoire, déterminisme, progres nécessaire, et fin de la Révolution aattendre d’une réorganisation sociale que la Providence ne peut manquer d’avoir préparée pour la solution de cette grande crise. L’établissement politique de 1830 était loin de répondre a son idéal: « La plupart des hommes qui font quelque chose dans l'Etat ne savent ce qu ils font, écrivait-il. Ils travaillent dans la nuit, sans y voir. Demain, quand il fera jour, ils seront peut-étre tout surpris de leur ceuvre. Charmés ou effrayés, qui sait? Il n’y a plus rien de certain dans la science polilique; toutes les boussoles sont perdues; la société chasse sur ses ancres. Depuis vingt ans, on lui a déja changé trois fois ce grand mat qu’on appelle la dynastie, et qui est toujours le premier frappé par la foudre... Kh! quine sent que, dans ce tumulte et cette tempéte, au milieu de ce combat de tous les systemes et de toutes les ambitions qui fait tant de fumée et tant de poussitre, sous ce voile qui cache encore aux yeux la statue sociale et providentielle & peine ébauchée,... sous ce violent tourbillon de choses, d’hommes et didées qu’on appelle le
xIx® siécle, quelque chose de grand s’accomplit? — Dieu reste calme et fait son euvre. »
Dans un autre endroit du méme écrit, se témoigne une croyance aux hommes providentiels a laqueile les événements devaient donner une réponse cruelle : « Elle (la France) est inépuisable en génies; elle tire de son sein toutes les grandes intelligences dont elle a besoin; elle a toujours des hommes a la mesure des événements, etilne lui manque a Voccasion ni des Mirabeau pour commencer les révolutions, ni des Napoléon pour les finir. — La providence ne lui refusera certainement pas le grand homme socialet politique, et non plus seulement politique, dont Vavenir a besoin. » On trouve enfin, dans certaine préface de la méme année, cette déclaration qui prend la forme d'une profession de foi socialiste : « Si jamais, dans ce grand concile des intelligences ot se débattent de la presse 4 la tribune tous les intéréts généraux de la civilisation du x1x° siécle, il (Victor Hugo) avait la parole, lui, si petit en présence de choses si grandes, il la prendrait sur Vordre du jour seulement, et il ne demanderait qu'une chose pour commencer : la substitution des questions sociales aux questions politiques *. »
4. Mirabeau, étude datée de 1834, et avant-propos de Lillérature et philosophie mélées, sous la méme date.
Il n’y avait en tout cela ni indice de foi républicaine commengcante, ni avance aux partis militants. Au contraire, Victor Hugo déclarait nettement, en sa préface des Chants du crépuscule, que « dans cette époque livrée a l’attente et a la transition », ot il n’y a « d’écoutés, de compris et d’applaudis que deux mots, le ouz et le non », il n’était, « lui, ni de ceux qui nient, ni de ceux qui affirment », mais seulement « de ceux qui esperent »! et, dans la préface des Rayons et des Ombres, il répudiait tout engagement, toute chaine, et confinait le poete dans une attilude contemplative, universellement bienveillante.
A la Chambre des pairs, son éloquence fastueuse ne fut pas pour lui atlirer beaucoup de sympathies. L’intervention morale en faveur de la Pologne était une cause ingrate a plaider en 1846, pour l'auteur des vers brilants de 1834 : « Quand un Cosaque affreux, que la rage transporte... » Le discours pour la consolidation du littoral de la France sembla ridicule et était, par son enflure, bizarrement disproporlionnée au sujet. Les sophismes senlim¢ntaux pour le retour de la famille Bonaparte, en 1841, ne gagnaient rien a étre accompagnés de compliments ala Noble Chambre et aux sages et illustres auditeurs. Décidément, Victor Hugo tournait au snobisme. Le pané-
gyrique du grand empereur ne manqua pas a sa péroraison. II fut d’ailleurs bien dans le ton et dans les illusions du moment, quand il célébra (43 janvier 1848) ce grand événement : un pape libéral! « Lui, le maitre des consciences, s’est fait le servileur de la raison », disait-il; et puis, ces mots, accompagnés de la mention « mouvement », — mais quelle sorte de mouvement, dans la haute assemblée? le texte ne le dit pas: —« Nous n’avons rien & perdre & ces remaniements providentiels de l’Kurope, qui tendent a rendre aux nations leur forme naturelle et nécessaire. »
Somme toute, c’est une erreur dans la carritre du poele, cette malheureuse pairie, sous Louis- Philippe, qui lui fut si souvent jetée a la téte par ses violents interrupteurs réactionnaires de la Chambre de 1849, apres sa conversion a la république. Deux erreurs contraires furent les sources de ambition politique de nos deux grands poétes de ce siécle : la sienne, d’avoir cru la poésie une ouverture 4 tout, et un titre aux plus hautes dignilés sociales; celle de Lamartine, de l'avoir trailée de simple amusement, peu digne d’occuper la virilité d’un homme né pour les grandes choses. Les circonstances firent de la pairie de Victor Hugo tout aulre chose que le hochet d’honneur
offert & la vieillesse d’un poete lauréat dans un pays aristocratique. Elle le voua fatalement 4 un role d’apparence réactionnaire, pour ne rien dire de plus, lors de sa candidature et durant la premitre année de son mandat a la Constituante.
« En 1848, il la dit luicméme, son parti n’était pas pris pour la forme sociale définitive. La liberté luc masqua la République. » Il vota le 20 juin pour la dissolution des ateliers nationaux, mesure en soi légitime, mais précipitée, dont le but secret, chez les meneurs, était de provoquer une insurrection et de retirer le bénéfice d’une répression sanglante. Il vota le 7 octobre (comme Lamartine) pour Télection du président de la République par le suffrage universel direct; le 21 octobre, pour le maintien du remplacement militaire; le 2 novembre, contre le droit au travail; en 1849, le 29 janvier, pour la dissolution de la Constituante, impatiemment attendue par les royalistes et les bonapartistes; enfin, en avril et mai, pour l’expédition de Rome. Dans cette série de votes, on distingue seulement, en sens opposé, comme il était juste de Vattendre de l’auteur du Dernier jour dun condamné et de Claude Gueux, un discours contre la peine de mort (1848), et un autre, plus considérable, sur « la misere », ou l’on remarqua beaucoup ce passage : « Je ne
suis pas de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une Joi divine, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misére *. » Ce dernier discours, quoique d'un esprit conforme au vague socialisme de son auteur dans tous les temps, est postérieur & son évolution politique, et commence en réalilé une phase nouvelle de ses opinions.
« Cest senlement en 1849 que je suis devenu républicain, lisons-nous dans une lettre écrite de Vexil. La liberté m’est apparue, vaincue. Apres Je 143 juin, quand j’ai vu la République a terre, son droit m’a frappé et touché d’autant plus quelle était agonisante : c’est alors que je suis allé a elle. Je me suis rangé du cété le plus faible... Je suis arrivé dans le parti républicain assez tard, juste & temps pour avoir ma part d’exil. Je l’ai. C’est bien *. » Il est permis de penser qu’en l’absence chez lui de la foi royaliste, la répulsion dent le personnage et l’ambition de Napoléon le petit durent étre l’objet pour Victor Hugo vint s’ajouter au dégout que lui causa Vintrigue cléricale, pour faire valoir 4 ses yeux la grandeur et les mérites de l'idée persécutée.
4. Avant Vevil, Assemblée législative, 1, 9 juillet 1849. 2. Pendant Vexil, Lettre écrite en 1869, &@ Alphonse Karr.
Le 15 octobre 1849, dans la Législative *, Victor Hugo qui, dans la Constituante, avait volé avec la droite et contre la majorité de l Assemblée, au moment ou celle-ci s’apercevait que l’expédition de Rome, pour laquelle elle avait aveuglément voté des fonds, avait dévié de son but, reconnut lui aussi la déviation en en voyant les suites, c’est-a-dire en voyant le retour du gouvernement clérical & Rome. Il prétendit encore, il est vrai, distinguer profondément entre « gouvernement pontifical » et « gouvernement clérical ». I] fallait, disait-il, & la fois « la papauté dans Rome », — « rendre cette grande 4me a ce grand corps », — et « la liberté du peuple romain »! Que de chemin pour aller de cet orateur de 1849 a l’auteur des poemes de 1878-1882!
Cette journée du 13 juin, que Victor Hugo désigne comme la date de la «clarté définitive qui se fiten lui », et de la « jonction entre la république et la liberté dans son dme », fut celle du triomphe définitif des partis coalisés dans la représentation nationale, sur les républicains impolitiquement insurgés pour la défense de la constitution de 1848; et le poete y fit ses débuts d’opposant a la tribune en protestant contre cer-