‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 66 sur 84 · L Année terrible, Prologue, les 7,500,000 owi. ele · texte numérisé non relu

L Année terrible, Prologue, les 7,500,000 owi. ele

reste, il ne faudrait pas demander au poéte la solution de l’antinomie entre les volontés mulliples de ce souverain, et Punité du droit, supposée adéquate a la volonté générale. De meilleurs logiciens que lui lont cherchée et ne l’ont pas trouvée.

I] doit suffire ici de rappeler la vaillante conduite de Victor Hugo au moment du coup d’Etat, sa résistance active, ses admirables proclamations*. Ifsortit de Paris le 11 décembre, plusieurs jours apres la défaite certaine de l’insurrection, et se retira d’abord 4 Bruxelles, ot il écrivit Napoléon le petit et ’ Histoire d'un crime, quoique ce dernier livre n’ait été publié qu’en 1877. Ces deux ouvrages abondent en pages de la plus grande beaulé. Le sentiment de la vertu antique y trouve une expression accomplie. Dans les récits ardents, pleins de vie, la perfection du style est adéquate a la force et 4 la noblesse des pensées. On a pu cependant distinguer et citer des parties belles entre les plus belles, par exemple, la grande apostrophe, dans Napoléon le petit : « Il faut d’abord, monsieur Bonaparte, que vous sachiez un peu ce que c’est que la

4. Voyez, en outre des deux livres que nous allons citer, les Actes et Paroles, Avant Vexil : Le 2 décembre 1851.

conscience humaine. Il y a deux choses dans ce monde, apprenez cette nouveauté, qu’on appelle le bien et le mal... »

Victor Hugo passa a Jersey en aotit 1852. C’est la qu’il écrivit les Chdtiments : vers immortels, quelle que doive étre parmi les hommes la destinée, courte ou durable, des sentiments et des passions pour lesquels la langue francaise a épuisé 1a tout ce quelle possede de formes éloquentes et d’énergie, en des rythmes merveilleux. Leur auteur n’en a rien ditde trop lui-méme, et dans la méme langue :

J’étais le vieux rédeur sauvage de la mer,

Une espéce de spectre au bord du gouffre amer; Javais dans Vapre hiver, dans le vent, dans le givre, Dans lorage, l’écume et l’ombre, écrit un livre, Dont Vouragan, noir souffle aux ordres du banni, Tournait chaque feuillet quand je l’avais fini;

Je n’avais rien en moi que Vhonneur imperdable; Je suis venu, j’ai vu la cité formidable;

Elle avait faim, j’ai mis mon livre sous sa dent;

Et j'ai dit 4 ce peuple altier, farouche, ardent,

A ce peuple indigné, sans peur, sans joug, sans régle,

J’ai dit 4 ce Paris, comme le Klephte a laigle : Mange mon cceur, ton aile en croitra d’un empan?.

A coté de linépuisable satire, d’assez nombreuses pieces ont paru, bien plus tard, dans les

1. L’ Année terrible, Octobre, 1 : allusion aux lectures publiques qui se faisaient a Paris des piéces des Chdtiments pendant le sitge.

Quatre vents de Vesprit, qui n’'avaient pas trouvé place dans les Chdtiments, sans doute parce qu’elles partaient d’un sentiment moins irrité, quelquefois méme d’un sentiment résigné. Elles ‘ne laissent pas de dater du temps de l’exil, ainsi que d'autres, plus souvent pleines de pensées sombres et lugubres, et de limpression du néant des choses et de Pobscurité du mystere du monde, inspirées dans la solitude par le continuel spectacle dune mer a naufrages*. Plusieurs de ces pieces, & rythmes variés, admettent la comparaison avec les plus belles du recueil des Contemplations, et celle qui a pour simple titre: Chanson, et la suivante, si elles avaient paru dans les Chdtuments, y auraicnt été des plus remarquées :

Jaime a me figurer, de longs voiles couvertes, Des vierges qui s’en vont chantant dans les chemins, Et qui sortent d’un temple avec des palmes vertes Aux mains; Un réve qui me plait dans mes heures moroses, C’est un groupe d’enfants dansant dans ’ombre en rond, Joyeux, avec le rire a la bouche et des roses Au front!

Un réve qui m’enchante encore et qui me charme,

Cest une douce fille 4 ’age radieux

Qui, sans savoir pourquoi, songe avec une larme Aux yeux;

4. Voyez surtout, dans la 3° partie des Quatre vents de Vesprit, la suite des pitces XVII 4 XXV, et la suite XXXJiL a XLVII. Cette derniére, d’une nole peu commune chez Victor Hugo, est singuliérement belle.

Ps

i) + Oo

Une autre vision, belle entre les plus belles, C’est Jeanne et Marguerite, astres, vous les voyez! Qui, le soir, dans les prés courent avec des ailes Aux pieds!

Mais des réves dont j’ai la pensée occupée, Celui pour qui mon ame ale plus de douceur, Cest un tyran qui rale ayec un coup d’épée Au ceeur.

La pensée du tyrannicide a éveillé un scrupule dans l’esprit plein de chevalerie qui méditait vers le méme temps la Légende des siécles, et il a écrit la piece qui suit, imaginant un duel & mort du tyran et du poéte :

Coup d’épée; oui, mais non de poignard. II te faut, Poéte, un tournoi franc et libre, ou, le front haut, On lutte, glaive au poing, sans fureur vipérine, Pied a pied, face 4 face, et poitrine & poilrine,

Toi, soldat du droit, lui, champion de V’enfer;

Tu veux combattre au jour, loyal comme le fer, Fauve et terrible avec la candeur des colombes, Afin que si c’est toi, poete, qui succombes,

Tu puisses, en entrant au sépulcre demain, Trouver Cid et Bayard qui te tendent la main !.

Victor Hugo séjourna a Jersey jusque vers la fin de 1855, époque ou le gouvernement anglais Ten bannit, & la suite de certaines démonstrations politiques de proscrits; et il y revint en 4860, apres cing aus de séjour a Guernesey,

dans cette maison célébre de Haute-Ville House

4, Les Quatre vents de Vesprit, le livre lyrique, VI et VII.

d’ot sont datés les deux ouvrages principaux de Vexil, les Contemplations et la premiere partie de la Légende. En 1859, il refusa Vamnistie, fidéle a ces « vers d’airain » inoubliables : « Sil en demeure dix, je serai le dixieme. Et s’iln’en reste qu'un, je serai celui-la! ‘ » En prose : « Dans la situation ou estla France, protestation absolue, inflexible, éternelle, voila pour moi le devoir. Fidéle 4 engagement que j’ai pris vis-a-vis de ma conscience, je partagerai jusqu'au bout lexil de la liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai ®. » De retour a Paris avant l'investissement, il y demeura pendant le sige, fut élu député de la Seine aux élections du 8 février 1871, donna sa démission au bout d’un mois, a la suite d’un indigne et violent débat, dans V’Assemblée de Bordeaux, sur l’élection de Garibaldi, passa le temps de la guerre de la Commune 4a Bruxelles, ou des raisons de famille l’avaient appelé apres la mort de son fils Charles Hugo, et fut expulsé de Bruxelles par le gouvernement belge, a la suite d’une émeute suscilée contre lui par la société belge, pour avoir fait offre publique d’un asile dans sa maison aux fugitifs de la Com-

4. Les Chdliments, Ultima Verba, 2 décembre 1852. 2. Actes et Paroles, Pendant Vexil, 18 aotit 1859.

mune vaincuc, dont il avait pris la défense contre d’épouvantables représaillies. Il ne rentra enfin a Paris qu’a la fin de Ja méme année, et dans la vie publique, que quatre ans apres, nommé par les électeurs sénatoriaux de la Seine, lors des premiéres élections faites en application de la Constitution de 1875.

En dehors de Vincident qui motiva sa démission, les deux actes notables de Victor Hugo dans VPAssemblée de Bordeaux sont: son discours et son vote contre la paix, son discours et son vote en faveur du retour de l’Assemblée a Paris. Sur ce dernier point, nous croyons pouvoir dire qwil y avait de bonnes raisons, & ce moment, pour aviser & rétablir tout ce qui était possible d’autorité et de force publique 4 Paris, quoiqwil y en ait eu plus tard de meilleures peut-étre, et quon na pas davantage suivies, pour n’y pas reporter le siege du gouvernement.

Quant au débat sur la paix, nous regrettons de trouver dans le discours du poéte Vidée de chevalerie puérile, lidée impolitique autant que peu morale, la méme au surplus qu’il a mise en vers dans Année terrible, Vidée, non pas simplement de se promettre une revanche, — ce qui est naturel, apres tout, — mais d’offrir aux Allemands pardon et amilié éternelle, — aprés qu’on les aura bien

battus, quand ils sentiront avec humiliation la supériorité et le droit divin du vainqueur définitif! Il y a malheureusement, si nous en croyons de tres respectables témoignages, quelque chose de plus facheux que cela a dire sur l’attitude du poete en cette circonstance; et peut-étre doit-on ne pas le taire, afin que justice soit rendue au patriolisme de ceux qui votérent pour la paix, et qui auraient voulu pouvoir consciencieusement voter la continuation de la guerre. Victor Hugo aurait, dit-on, reconnu en petit comité la nécessité de la paix, mais, se voyant assuré que la majorité la voterait, il aurait fait valoir auprés de ses amis, dans l’ardeur de sa passion politique,. Vintérét qu’il y avait 4 laisser au parti dominant de la misérable Assemblée toute la responsabilité dune paix destinée a faire pauvre figure devant la postérité. Ceci n’est plus de la chevalerie. Le Cid et Bayard, aux Champs-Elysées, auraient retenu leurs félicitations.

En opposition avee cette erreur morale, il est juste de rappeler tant de grands et nobles sentiments, et tant de beaux discours qui sont des actes, et ot l’on trouverait beaucoup 4 citer, si Vabondance méme n’était pas un empéchement.

On reproche, il est vrai, l’étalage d’une personnalité excessive et quelque chose de théatral a

ces manifestations de parti pour lesquelles on faisait appel a l’éloquence toujours préte de Victor Hugo. Le méme défaut choque des personnes de gout dans ces actes dintervention spontanée pour des causes d’humanité, surtout contre la peine de mort, auprés des souverains ou des peuples. Son Gloquence politique a déplu a bien des lecteurs ou auditeurs, ct & des admirateurs méme, et n’a di convaincre que bien peu de ceux qui avaient besoin d’étre convaincus, parce quelle est apprétée, vise trop aux effets dramatiques et manque de naturel. Enfin, l’excts de personnalité nous offusque, l’audace nous confond, dans certaines pieces de poésie, ou ce nest pas seulement que l’écrivain — ainsi quwil arrive souvent 4 Chateaubriand, par exemple, dans ses Mémoires doutre-tombe, — semble sétonner de la vie, et de la mort, et de la destinée, en cela surtout qu'un homme comme lui se trouve soumis au sort commun, mais ow il s’attribue un role étrange et surhumain ala poursuite du souverain probleme, une action historique et providentielle pour la conduite des esprits. Tous ces reproches, quoique partant d’un principe commun, veulent étre distingués.

Le dernier, en dépit de l’apparence contraire, nous parait le moins grave. Nous pensons qu'il

disparaitra quand l’ceuvre et le génie de Victor Hugo, vus 4 distance par la postérité, permettront de ne faire qu'un corps de ce génie poétique et de Vimagination extraordinaire que le songeur a portée dans la contemplation du monde, de la vie, de l'histoire, et des grands hommes et de sa propre personne. Le ridicule, nous Vavons dit ailleurs, n’existe que pour les contemporains. A un éloignement suffisant, on voit le grand fait psychique du génie, a la fagon d’un phénoméne naturel qui touche esthétiquement, malgré les effets de perturbation qui de pres s’y peuvent attacher, et auxquels on ne pense point. On néglige de méme les erreurs qui se trouvent alliées aux beaux sentiments et aux images sublimes, et on permet au poéte consacré par le temps tous les agrandissements de perspective, et l’orgueil du trépied sur lequel il monte pour écouter le Dieu et le traduire a la foule.

Pour ce qui est de l’éloquence politique, il faut passer condamnation sur un point. Celle de Victor Hugo n’est certainement pas de la bonne et sage éloquence parlementaire. Le plus beau de ses discours est un monument de combat. Aucun ne brille par le raisonnement ni par les qualités persuasives. Les vérités mémes et les belles pensées prennent volontiers dans tous un air pro-

yocant, ow un caractere antipathique au sens commun. Le syle en est éclatant, et l’orateur, quoique sa parole fit évidemment composée d’avance, était prét a la riposte et ne se laissait pas troubler par les interrupteurs. Somme toute, cette

-éloquence est d’un genre qui tient plus du

théatre que de la tribune. Le discours de l Homme qui rit’, a la Chambre des lords, en est la charge admirable : un réve que le merveilleux artiste a fait de ce que pourrait bien dire dans une assemblée de grands seigneurs un ex-misérable de génie,

qui, y prenant sitge a l'improviste, aprés trois

jours dexcitation et de jetne, monterait déchar ger son cceur a la tribune sur les souffrances du peuple et la mauvaise conduite des grands.

Restent maintenant les discours sur les tomhbes, les lettres sur des questions d’humanité, sur des circonstances politiques ou la passion a naturellement un réle; en tous ces actes et paroles destinés a la publicité, un certain apparat est recu et inévitable. Que Victor Hugo, toujours prét aux appels généreux, ait di plus d’une fois manquer de mesure, ou rencontrer des images moins heureuses ou trop forcées, dans la multitude de celles

1. Dans le roman plein d’extraordinaires beaut¢és qui porte ee titre, t. VIIT, § 4.

qui jaillissaient incessamment de son esprit voyant et exubérant, vraiment cela va de soi. Il n’y aurait de juste reproche ici, qu’au cas ou l’on penserait que l’orateur, coupable de certains procédés d’une rhétorique a lui, dans laquelle il n’entre guére d’émotion, parce que l’émotion veut du naturel, n’a pas assez vivement et sincerement ressenti les malheurs publics ou les douleurs des particuliers dont il avait & paraitre touché. Mais cette opinion est démentie par toute la carriére de ’homme et par des parties de l’ceuvre poétique ott se font entendre des accents plus réellement émus méme que l'art n’a coutume d’en admettre. Car il ne faut pas oublier que, de méme que Vart est toujours un jeu, un jeu Wordre supérieur, allant au beau et au sublime au lieu d’amusement, de méme Ulartiste, celui de la parole, éminemment, que ce soit sur la scene ou hors de la scéne, est, sur le point capital, assimilable a l’acteur. I] est dans la nature des choses, et c'est d’ailleurs une vérilable exigence professionnelle, que l’émotion de J’acteur ne soit pas semblable & celle de Vintéressé direct dans les événements de la vie. Victor Hugo faisait acte de poéte public, quand il parlait ou écrivait a la demande d’une occasion ou d'un parti. Il était donc juste, et il ne se pouvait autrement, que ses

LIOMME POLITIQUE Or

actes et paroles fussent en grande partie ceux dun poéte et d'un acteur. Si cependant quelqu’un youlait conclure de 1a que la vraie place d’un tel homme wétait pas dans une assemblée délibé- rante, nous n’y contredirions pas. Kt la n’est pas dayantage la place d’un philosophe. Nous parta- -geons en ceci — pour des raisons bien différentes | des leurs — la manitre de voir des hommes

. « praliques » qui méprisent ia poésie et la phi-

Page 1