‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 67 sur 84 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La révolution du rythme poétique.

La spontanéité du génic, aidée d’un fond de mépris pour les regles mémes qu'il s’était d’abord promis de respecter ', conduisit Victor Hugo — encore ne fut-ce bien pleinement qu’apres vingt ans d’exercice de l'art de la versification — & des inventions rythmiques autrefois manquées par les poétes de la pléiade, et dont leurs successeurs des xvir° et xvii’ siécles s’étaient écartés systématiquement. Les érudits du xvi’, instruils par la

4. « S’il est utile et parfois nécessaire de rajeunir quelques tournures usées, de renouveler quelques vieilles expressions, et peut-étre d’essayer encore d’embellir notre versification par la plénitude du métre et la pureté de la rime, on ne saurait

trop répéter que 1a doit s’arréter esprit de perfectionnement. Toute innovation contraire 4 la nature de notre prosodie et au génie de notre langue doit étre signalée comme un attentat aux premiers principes du gout. » (Préf. de 1824.)

comparaison des langues, s’étaient bien gardés de se prononcer absolument sur l’absence de l’accent tonique dans le frangais. Cette opinion vraiment étonnante de l’effacement, en ce cas unique, d’un caractvre essentiel de toutes les langues anciennes et modernes, ne laissa point de passer pour chose jugée, chez les grammairiens et les prosodistes des deux siécles suivants. Les pottes, dont lattention n’était appelée sur le rédle de cet accent dans le vers, ni par la rudimentaire versification des rimeurs du moyen Age, ni par une idée générale de ce que pouvait étre ou non une métrique des langues néo-latines, comparcées au grec et au latin, auraient cependant voulu, avant lespece de législation dont Malherbe fut l’auteur, élever leur art au-dessus dune routine bornée & quelques régles grossitres. Plusieurs chercherent, pour la construction du vers frangais, quelque disposition fixe et régulitre de douze syllabes, analogue & celle des six pieds de Vhexamétre latin. Mais ils firent fausse route en essayant de porter limitation sur les différences de quantilé des syllabes, différences que le francais n'a de fixes qu’en petit nombre, et tout & fait insuffisantes pour devenir le fondement d’une métrique, Celte méprise, qui devait se renouveler deux siécles encore aprés, tenait certainement &

la prolongation de la méme erreur sur Ja nature de l’accent tonique et sur son importance en poésie.

Un compte net de douze, une suspension de la Voix, ou repos, & la sixiéme syllabe, afin sans doute que l’existence du nombre fit bien sentie, c’était tout pour la métrique du grand vers; car les questions de rime, ou d’élision, d’hiatus, et autres plus légéres n’appartiennent pas, a vrai dire, & la prosodic. Avec cette manibre de voir si simple, avec l’habitude de prendre l’hémistiche en bloc, sans aucune considération d’accent intérieur assez marquée pour y faire sentir une mesure en le subdivisant lui-méme, et y introduisant des cadences variées suivant la place de cet accent, la sévérité de Malherbe, les critiques quil adressait aux mauyvais observateurs de la césure se comprennent facilement. Des vers comme ceux-ci, qu il reprenait chez Desportes :

Car, outre le tourment coutumier que j’endure,

ou :

Il me fait assez voir d’autres faits admirables,

ou:

Mais celui qui voulait pousser ton nom aux Cieux,

de tels vers, quoiqu’on s’en soit contenté souvent et de tout temps, parliculitrement pour la comé-

die, ne se remarquent pas aulrement que comme séparés de douze en douze syllabes par des rimes,

et ne se distinguent que par 1a de la prose la plus

commune. Ces vers des Plaidewrs de Racine, et

tant d’aetres semblables, la et ailleurs :

Il mvayait fait venir d’Amiens pour étre suisse,

Tous ces Normands voulaient se divertir de nous,

n’ont ni repos sur la sixieme syllabe, ni accent tonique sur aucune des syllabes du vers, qui soit assez fort pour marquer une division rythmique. Mais si l’exigence malherbienne de la césure médiane s’appliquait & tels autres vers de la méme comédie, par exemple :

Vite un flambeau! j’entends mon pére dans la rue, ou :

L’argent ne nous vient pas si vite que lon pense, ou:

Des chicaneurs viendront nous manger jusqu’a l’dme,

elle porterait & faux selon notre sentiment actuel, en ce quils ont leur mesure et leurs cadences marguées par des accents forts sur d’autres syllabes que la sixitme, et se contentent fort bien sur celle-ci d'un accent tonique ordinaire qui ne coincide point avec un repos de la voix. Ce repos ou légere suspension du sens a é6lé con-

fondu a tort, dans l’école de Malherbe et de Boileau, avec l’accent rythmique; ou, pour parler plus exactement, on a mis & la place de cet accent, dont on n’avait pas Vidée claire, ce point d’arrét de la récitation, qui n’engendre que monotonie quand il est observé, et qui peut fort bien étre suppléé pour le sentiment de la mesure. On aurait pu remarquer cependant, sans sortir de la forme binaire qu’on exigeait du vers, que cette forme était tout aussi saillante pour de certains vers ou le sens n’admet point de suspension que pour d'autres ot la phrase s’ouvre 4 une incidente aprés la sixiéme syllabe. Si, par exemple, le premier hémistiche est un adverbe en ment: « Compendieusement énoncer, expliquer », la coupe n'est pas moins forte pour loreille, malgré Pétroit lien grammatical de l’adverbe et du verbe, que dans le vers précédent du discours de 1'Intimé : « Je vais, sans rien omettre et sans prévariquer », ou le complément de je vais reste suspendu aprés le premier hémistiche. Un nom propre de six syllabes donnera un accent rythmique aussi marqué, pourvu que sa syllabe finale soit fortement accentuée, si elle est suivyie d’un hémistiche gouverné directement, que dans le cas ou cest une proposition incidente qui suit. « Nabuchodonosor était roi d’Assyrie » fait exac-

tement le méme vers, pour loreille, que « Nabuchodonosor, ancien roi d’Assyrie ».

Mais cette forme binaire elle-méme est-elle bien la forme ordinaire ou la plus caractéristique du vers de douze syllabes? Trois observations pouvaient se réunir pour rendre ce point plus que douteux, si l’habitude et la prévention ne s’étaient pas opposées a ce qu’on envisageat dans le nombre de ce vers quelque chose de plus que douze divisé par deux. Premierement, il était facile de remarquer que certains vers étaient plats, prosaiques et d’un nombre indistinct, quoique le compte y fut, et aussi la division a la bonne place. Pourquoi cette inégalité dans une égale obéissance & la regle? D’ou vient que des alexandrins comme ceux de cette strophe — je les prends a dessein dans la piece la plus renommeée de Malherbe :

Non qu’il ne me soit grief que la tombe posséde

Ce qui me fut si cher;

Mais, en un accident qui n’a point de reméde, Il n’en faut point chercher,

ressemblent moins a des vers (a n’y considérer que la forme, car c’est de cela seulement qu’il s'agit) que d'autres, tels que :

Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin, Ou ¢

La mort ades rigueurs a4 nulle autre pareilles; On a beau la prier,

ou, en un mot, presque tous les grands vers de la méme piéce ‘? On ne trouvera de réponse a cette question que dans la considération des accents toniques, qui, se trouvant a telle ou telle place dans l'intérieur d'un hémistiche, y peuvent | prendre assez de valeur dans la récilation pour y introduire certaines cadences qui égalent et souvent surpassent en importance celle de la sixieme syllabe.

Deuxiémement, si l’on réfléchit & la question psychologique de la perception des nombres par Yoreille, on se conyvaincra sans peine que, de méme que le nombre dowze devient sensible dans un vers, pour la division mentale qui s’en fait en deux parties égales, quand on observe la régle du repos a hémistiche, de méme le sentiment du nombre szxz dans l’hémistiche exige une certaine division mentale pour se produire; et cette division, ce sont les accents toniques qui la rendent possible sans qu’on applique l’attention a les compter; et ce sont eux encore dont les dispositions variées établissent différentes cadences du vers, quand ils prétent aux syllabes accentuées

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