‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 72 sur 84 · Phédre, v. 632, 101; Andromaque, v. 1359; Bajazet, v · texte numérisé non relu

Phédre, v. 632, 101; Andromaque, v. 1359; Bajazet, v

Ces vers remplacent la césure classique, qu’en réalité ils effacent, par une ou par deux autres césures diversement placées. Si celles-ci manquent ou sont trop faibles, la forme du vers tend ase perdre. C’est un écueil auquel on est moins exposé quand on ne compte pas sur la vieille césure réglementaire, comme si on la conservait, tandis qu’on la supprime. Aussi trouve-t-on chez Victor Hugo, ou depuis lui, un bien plus grand nombre de vers qu’on n’en peut signaler chez les classiques, de ceux qui offrent de tres belles cadences avec un groupe compact de syllabes supérieur a six, au milieu du vers. Exemples :

Je vois, — mais c’est déja posséder tout — que voir. Deux vier — ges, la justice et la pudeur, — vendues. Toi — que leurs majestés les vermi — nes dévorent... Gra — ve, il ne faisait plus 4 person — ne un reproche. L’Et — re parlant du haut du firmament — supréme...

Apres tant de détails techniques, il sera bon de citer un fragment de poeme ot tous les genres de beautés que comportent les nouvelles coupes si variées du grand vers se trouvent réunis. Prenons-le dans le Petit roi de Galice, & Vendroit ot les dix infants d’Asturie, conjurés pour cloitrer le petit roi leur neveu, proposent & Roland, pair de France, que le hasard met sur leur chemin,

un marché pour qu'il les laisse achever leur crime *.

« Nous allons vous signer ici votre patente; C’est dit. — Avez-vous fait ce réve? dit Roland. Et présentant au roi son beau dextrier blanc : .« Tiens, roi, pars au galop, hate-toi, cours, regagne Ta ville, et saute au fleuve, et passe la montagne. Va! » L’enfant-roi bondit en selle éperdument, Kt le voila qui fuit sous le clair firmament, A travers monts et vaux, pale, a bride abattue. « Qa, le premier gui monte a cheval, je le tue », Dit Roland. Les infants se regardaient entre eux, Stupéfaits. Et Roland: « Il serait désastreux Qu’un de vous poursuivit cette proie échappée: Je ferais deux morceaux de lui d’un coup d’épée, Gomme Je Duéro coupe Léon en deux. »

Le récit du combat est long : n’en prenons que les trails o& le mouvement rythmique est le plus remarquable, puisque c’est de rythme qu'il s’agit.

« Don Froila, caressant l’encolure De son large cheval au mufle de taureau, Crie: « Allons! —

1. On fait ici, pour un passage célébre de la Légende des siécles, Yessai d’abandonner la disposition accoutumée de Pécriture des vers, afin que le lecteur puisse se rendre compte de Veffet des rythmes nouveaux quand ils ne sont pas soutenus (ou contrariés) par la coupe matérielle des vers réguligrement alignés. Il sort de la, si je ne me trompe, une illustration particuliére de la métrique de Victor Iflugo.

Pas un pas de plus, Caballero! » Dit Roland. Et Vinfant répond d'un coup de lance; Roland, atteint, chancelle, et Froila s’élance; Mais Durandal se dresse, et jelte Froila Sur Pacheco, dont l’4me en ce moment hurla. Froila tombe, étreint par l’angoisse dernitre; Son casque, dont lépée a brisé la charniére, S’ouvre et montre sa bouche ou Vécume apparait. Bave épaisse et sanglante! Ainsi dans la forét, La séve, en mai, gonflant les aubépines blanches, S’enfle ct sort en salive a la pointe des branches...

« Comme sur ses deux pieds de devant l’ours s'abat, Apres s’étre dressé pour étreindre le patre, Ainsi Rostabat tombe; et sur son cou d’albatre, Lais nue avait moins d’escarboucles luisant Que ces fauves rochers nont de flaques de sang. Il . tombe : la bruyere écrasée est remplie De cette monstrueuse et vaste panoplie; Relevée en tombant, sa chemise d’acier Laisse nu son poitrail de prince carnassier, Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles, Et lon voit le dessous de ses noires semelles.

« Les sept princes vivants regardaient les trois morts.

« Et pendant ce temps-la, lachant rénes et ‘mors, Le pauvre enfant sauyvé fuyait vers Com-

postelle...

« Le Meurtre sur les morts jette les morts, et rit. Durandal flamboyant semble un sinistre esprit; Elle va, vient, remonte et tombe, se reléve, S’abat, et fait la féte effrayante du glaive : Sous son éclair, les bras, les cceurs, les yeux, les fronts Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons, Se courbent; et l’épée éclatante et fidele Donne des coups d’estoc qui semblent des coups d’aile; Et sur le héros, tous ensemble, le truand, Le prince, furieux, s’acharnent, se ruant, Frappant, parant, jappant, hurlant, criant: Mainforte! Roland est-il blessé? Peut-étre. Mais qu’importe? Il lutte. La blessure est l’altiére faveur Que fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur, Et la chair de Roland, mieux que lacier trempée, Ne craint pas ce baiser farouche de Pépeéec...

« Et la-bas, sans qu'il fit besoin de l’éperon, Le cheval galopait toujours a perdre haleine; Il passait la riviere, il franchissait la plaine, Il volait; par moments, frémissant et ravi, L’enfant se retournait, tremblant d’étre suivi Et de voir, des hauteurs du monstrueux repaire, Descendre quelque frére horrible de son pére.

« Comme le soir tombait, Compostelle apparut. Le cheval traversa le pont de granit brut Dont saint Jacque a posé les premivres assises. Les

bons clochers sortaient des brumes indécises; Et Porphelin revit son paradis natal... »

L’enfant descend de cheval et prie devant le crucifix, & la porte de la ville: « Vous m’avez envoyé ce paladin de France, Seigneur, et vous m’avez montré la différence Entre les hommes bons et les hommes méchants. J’avais peut-étre en moi bien de mauvais penchants, J’eusse plus tard peut-éire été moi-méme infame; Mais en sauvant la vie, 6 Dieu, vous sauvez Ame; Vous m’étes apparu dans cet homme, Seigneur; J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu lhonneur, Et jai compris qu'il faut qu’un prince compatisse Au malheur, c’est-a-dire, 6 Pere! a la justice. O Madame Marie! 6 Jésus! & genoux Devant le crucifix ol vous saignez pour nous, Je jure de garder ce souvenir, et d’étre Doux au faible, loyal au bon, terrible au trailre, Kt juste et secourable &

jamais, écolier De ce qu’a fait pour moi ce vaillant chevalier. Et j’en prends a témoin vos saintes auréoles.

«Le cheval de Roland entendit ces paroles, Leva la téte et dit & Venfant : « C’est bien, roi ». « L’orphelin remonta sur le blanc palefroi, Et rentra dans sa ville au son joyeux des cloches. » La qualité la plus caractéristique de ces vers est peut-¢tre le mouvement, et elle est due a la

28h - VICTOR HUGO

disposition des césures, qui, tantOt réguliéres, symétriques, tant6t plus espacées ou plus mulltipliées et précipitées, permettent les ralentissements et les envolées du vers. Il est manifeste que la subordination et effacement plus ou moins fréquent de la césure médiane est pour cela nécessaire. Victor Hugo a été particuligrement sensible a cette sorte d’effet d’enlevement que le vers, tel qu'il l’écrit, est capable de produire. Il définit ainsi le vers, comparé a la prose :

Tout autant que le vers, certes, la prose a droit A ia juste cadence, au rythme divin; soit;

Pouryu que, sans singer le métre, la cadence

S’y cache, et que le rythme austére s’y condense. La prose en vain essaie un essor assommant.

Le vers s’envole au ciel tout naturellement;

Il monte, il est le vers; je ne sais quoi de fréle Et d’éternel, qui chante et plane et bat de Vaile 1.

Ce que Victor Hugo entend, par la condensation du rythme dans la prose, en ce beau passage d’une courte pitce ot il blame le genre de la prose dite poétique, c'est vraisemblablement laiiure de son propre style de prosateur, 4 fortes et fréquentes coupures inégales; c’est que le nombre ne s’y fait pas sentir par des symétries et des repetitions, bien qu’il y ait toujours du

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