Les Feuilles d’'automne : Ce siécle avait deux ans
les ouvrages d’une époque avancée de sa vie, dans lesquels il était parvenu a tirer de l’emploi de plus en plus constant du grand vers les effets de rythme les plus variés, qui semblaient devoir suffire 4 tout. Car il importe de remarquer que son talent rythmique s’est conservé sans aucun affaiblissement dans les poemes de la seconde série de la Légende des siécles, et méme dans ceux qui ont suivi, alors que son génie poétique achevait de perdre la mesure 4 d'autres égards, et se brouillait décidément avec le beau, ne trouyant plus rien de trop extravagant pour étre offert a Vimagination. Les strophes de VHymne : La terre, dans cette seconde série de la Légende (publiée en 41877), sont aussi belles de forme, aussi bien faites pour donner par leurs cadences appropriées aux images le sentiment du sublime, que celles de la premiere série (1859), intitulées Vingtiéme siécle, les plus admirables peut-étre qu’il ail écriles. Et, dans le dernier volume encore de la Légende (1883), il serait facile de citer des strophes, ainsi que des couplets de grands vers, ou se retrouvent les mérites habituels du pote quand on ne considére en lui que l’ouvrier, comme aussi beaucoup d'images grandioses qui ne pechent pas toujours par exces d’ « énormité ». Mais, pour nous en tenir au second de ces recueils, des pieces
telles que Tout le passé et tout Vavenir, ou l E'popée du ver', dans lesquelles l’étrange et lénorme atteignent des proportions inouies, sont, au point de vue du rythme, parfaites, et pleines de vers d’une grande facture, dont les cadences rendraient merveilleusementles sentiments que veut éveiller Yauteur, si d’autres causes, si, disons-le, le vice de Vidée en bien des cas et, & tout moment, la violence de effort qu'on veut exercer sur lui ne faisaient pas le lecteur se rebeller.
A part les effets propres 4 ces strophes, qu'il n'a point créées, mais qu’il a maniées d'une facon supérieure, le mérite de linvention rythmique chez Victor Hugo est tout entier dans la construction nouvelle du grand vers, et non pas seulement ni précisément dans la liberté donnée a ses
-allures, mais dans la multiplicité des formes fixes et bien dessinées qu'il peut recevoir, avec des cadences que la régle ancienne condamnait et auxquelles il fallait accoutumer loreille. On a été longtemps & s’en rendre compte. La nature défi-
nitive des changements apportés 4 la prosodie n’a
pas été comprise par les critiques qui en ont recherché lorigine, et notamment par Sainte- Beuve, que sa qualité de poete, et auteur a son
4, La Légende des siicles, 2° série, XI et XIX.
nites A ait a tila
heure de tres jolis vers, bien oubliés, aurait da rendre plus perspicace.
« En secouant le joug des deux derniers siécies, écrivait Sainte-Beuve‘, lanouvelle école francaise a du sinquiéter de ce qui s’était fait auparavant, et chercher dans nos origines quelque chose de national a quoi se rattacher. A défaut de vieux monuments et de dates imposantes, il lui a fallu se contenter d’essais incomplets, rares, tombés dans le mépris; elle n’a pas rougi de cette misere domestique, et a tiré de son chétif patrimoine tout le parti possible avec un tact et un gout qu’on ne saurait trop louer. André Chénier, de qui date la réforme, parait avoir lu quelques-uns de nos anciens poetes * et avoir compris du premier coup que ce qu'il y avait d’original en eux, c’était linstrument. En le reprenant sans facon, par droit dhéritage, il l’a dérouillé, retrempé et assoupli. Des lors une nouvelle forme de vers a été créée, et ses successeurs ont été affranchis du moule étroit et symétrique de Malherbe et de Boileau. Depuis André Chénier, un autre perfectionnement a eu lieu. Toute sa réforme avait porté sur
4. Tableau historique et critique de la poésie frangaise au XVIP siecle, édit. de 1843, in-18, p. 286.
2. «Je me suis arrété depuis 4Vopinion qwilles a peu connus; mais il a fait mieux, il les a retrouvés. » (Nole de Sainte- Beuve.)
290 VICTOR HUGO le vers pris isolément; il restail encore & en essayer les diverses combinaisons possibles et, sur les débris de la vieille « stance », & reconstruire la « strophe » daprés un plus large plan, Ddéji Ronsard et ses amis avaient tenté beaucoup en ce point; mais leurs efforts mavaient pas toujours réussi, ou bien Malherbe n’en avait pas assez tenu compte. L’honneur de recommencer el de poursuivre ce savant travail de mécanisme élait réservé & Victor Hugo. Ge qu’André Chehier avait rénové et innové dans le vers, notre jeune contemporain l’a rénové et innové dans la strophe; il a été et il est harmoniste et architecte en poésie... L’on peut dire que, partie instinct, partie étude, ’école nouvelle en France a continué Vécole du xvi° sivele sous le rapport de la facture et du rylthme. »
Ces jugements sont erronés et inexplicables.
La vérilé est que, si lon peut regretter des libertés et des graces qu’avait la langue de Ronsard, et que la raideur de nos classiques a traitées durement, s'il faut reconnaitre les mérites de la — veine poétique de la Pléiade, un certain génie — méme, chez le chef et coryphée, les vers de ce dernier — les grands vers — ont communément les mémes coupes réglementaires et la méme allure monotone auxquelles Malherbe n’a reproché
LA REVOLUTION DU RYTHME POETIQUE 294 a ces pottes d’avoir parfois manqué, que précisément parce que @habitude ils s'y conformaient. Qu’on lise les Discowrs, les Eglogues, les Llégies, les Hymnes de Ronsard, partout on trouvera des vers bien quaternaires, avec la césure médiane plus exactement observée qu'elle ne l’a été de Moliere, par exemple; une versification, par conséquent, fort monotone, et les coupes exceptionnelles, — quand il s’en rencontre, — offrant un rythme moins distinct qu’elles ne font dans les vers anormaux que nous savons aujourd’hui remarquer chez Racine. La variété dans une harmonie parfaite est aussi grande, chez Racine, qu’elle pouvait le devenir & moins de répudier la régle de la césure uniforme, et beaucoup plus grande que chez Ronsard, et peut-étre avec un plus grand nombre de vers, de ceux qu’une récitation non astreinte au repos du milieu peut faire sortir du constant mode quaternaire. La principale licence — il nest ici question que de rythme — est celle des rejets ou enjambements; encore ne sont-ils pas tres fréquents, et ils ne sont pas ordinairement tels qu’il en résulte un changement du metre pour chaque vers pris a part.
C’est également a l'emploi des rejets, et non point 4 des coupes nouvelles, que la poésie d’André Chénier a di ses beautés les plus citées.
Or ce sont la deux choses trés distinctes. On n’a jamais regardé le fameux Réczt de Théraméne comme un modéle des innovations romantiques!
Voici cependant des effets de rythme qui s’y trouvent, sans que la régle classique de la césure soit le moins du monde violée; seulement, certaines des césures sont plus fortes que la médiane, et elles sont placées aux premieres syllabes des vers, et cela, parfois, sans aucun repos, si ce n’est factice, & la derniére syllabe du vers précédent :
Tout fuit; — et sans s’armer d’un courage inutile,...
Pousse au monstre, — et d’un trait lancé d’une main SUPE. Se roule, — et leur présente une gueule enflammée;
Ils courent. — Tout son corps n’est bientot quune plaie; Elle approche : — elle voit ’herbe rouge et fumante.
Ces effets sont du méme genre que ceux de ces vers si curieusement travaillés de l’Aveugle de Chénier :
Le quadruptde Hélops fuit; agile Crantor,
Le bras leve, l’atteint; Eurynome Varréte;
D’un érable noueux il va fendre sa téte,
Lorsque le fils d’Egée, invincible, sanglant, Dapergoit, 4 Vautel prend un chéne brilant,
Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, S’élance, va saisir sa chevelure horrible,
L’entraine, et quand sa bouche, ouverte avec effort, Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort 4,