Les Contemplations, I, 7 et
loiscau qui prend son vol en un vers charmant, ce n’est pas encore dire que de nouvelles formes et une harmonie nouvelle s’ajoutent aux formes anciennes et en corrigent la monotonie, et qu’il y a, pour trouver des vers nouveaux, quelque chose de requis de Voreille et de art du poéte, quelque autre chose que des libertés & prendre et des regles a enfreindre. Or cela, Victor Hugo ne le disait pas, et je crois bien qu'il ne l’a jamais dit.
La réforme, ainsi que Sainte-Beuve l’appelle, cetle réforme qui date d’André Chénier, dit-il, la trouvons-nous faite dans le drame de Cromwell écrit en 1827, huit ans aprés que Victor Hugo avail lu et admiré les vers de ce poete? Nullement, et pas méme commencée. Ce drame, intéressant par la fameuse préface dont nous avons parlé, intéressant sous un tout autre rapport, par Yabsurdité de sa conception, l’est encore par sa versification, quand on l’examine aujourd’hui froidement, et qu’on la compare avec celle des drames en vers qui suivirent & deux ans dintervalle. Les contemporains, classiques et romantiques, furent mis en émoi par un certain nombre d’audaces voulues et systématiques : enjambements saillants, tournures comiques, grosses plaisanteries, noms bizarres, dates et chiffr es mis en vers, chansons des fous; mais le fait est qne les vers, pris
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en eux-mémes, sont presque tous jetés dans le
~moule classique, qu'un petit nombre d’entre eux
se dislinguent par des licences telles que celles de la comédie des Plaideurs, de Racine, et que ceux-la mémes, le plus souvent, ne donnent point lieu par l’affaiblissement de I’hémistiche & des coupes particulitres d’une harmonie bien déterminée. Il faut méme dire que les enjambements, qui étaient alors la nouveauté la plus affectée et la plus remarquée, sont plutét faits pour nuire au dégagement de ces formes nouvelles du vers que pour le favoriser.
C’est dans les Orientales (1828) que ces formes commencent a s’imposer 4 l’attention, non pas encore bien multipliées, mais par ceci surtout qu'un nombre notable de vers s’y montrent avec une césure médiane ou simplement ou & peine passable, au point de vue de ce que lusage classique autorisait, qui deviennent des vers harmonieux et superbes, quand on les récite en s’atlachant exclusivement et au sens et 4 l’accentuation des mots dans le mouvement de la phrase, sans tenir compte de l’ancien usage et des régles de Malherbe et de Boileau. Ce sont des vers comme ceux-ci ':
4. Nous soulignons en chaque vers le membre de phrase qui forme deux césures, en supprimant la médiane.
Grave et serein, avec un éclair dans les yeux; Vaincu, chauve, courbant son front noir de nuages; Son pied colossal laisse une trace éternelle;
Essaim doré gui wa quwun jour dans tous nos jours.
Ils se multiplient dans les premiers drames joués, dans Marion Delorme, et encore plus, grace au feu du travail plus rapide, dans Hernant (1829-1830). Citons-en quelques spécimens; ils ne seront pas inutiles, tant de lecteurs encore a présent, et quelques poétes aussi, el non pas toujours sans talent, n’ayant qu’une idée imparfaite de ce que la réforme (toujours le mot de Sainte- Beuye) a comporté de plus que le déliement de la regle.
C’était charmant! Un jour a tout perdu. Chére ame! Combien m’avez-vous dit de fois en mots de flamme... Plutdt que de ne pas dire & cet homme honnéte... Plutét qu’éire a ce point perfide, ingrate et fausse, Jeusse aimé mieux creuser de mes ongles ma fosse; Et j’ai mérité plus que haine et que risée;
Eh bien! non! Non, mon ceur se brise. C’est horrible! Celle que j’aime, celle a qui reste ma foi;
Ecoutez tous. A l'heure ow ye suis, cette terre...
Un édifice avee deux hommes au sommet;
Ils font et défont. un délie et Vautre coupe, L’un est la vérité, ?autre est la force. lis ont...
Mais, moi! qui me fera grand? Qui sera ma loi? Jai vu Sforce, j’at vu Borgia, je vois Luther ;
Il vous dira qwil est proscrit, il vous dira...
Des bandits morts 7 reste wn chef. Qui le rectle?
A partir de ce moment, on ne voit de progrés sensible, dans !es innovations rythmiques, ni dans les trois recueils publiés de 1831 & 1840, ni dans le Rot s’amuse, le premier drame écrit apres Hernani. Crest plutdt le contraire, et le fait est singulier. Ruy Blas et les Burgraves, grands chefsd’ceuvre de versification et de style (1838 et 1843), sont les ceuvres dans lesquelles se poursuit le travail des rythmes nouveaux; il faut ensuite aller jusqu’a la période de l’exil pour trouver cette sorte de création poursuivie dans les Contemplations, achevée dans la Légende des siécles.
Si done il n'est pas croyable, ce que dit le « témoin de sa vie », que Victor Hugo ait appris seul a faire des vers, il est en revanche vrai qu’il a appris seul a faire des vers nouveaux, mais par longueur de temps, sans systeme, sans réflexion, pensant uniquement se donner des libertés avec
le type ancien, qu'il savait d’ailleurs manier et varier d'une fagon supérieure, et qu'il éprouvait
le besoin de foreer & des beautés d’expression qui n’avaient pas été encore obtenues. Il multipliait -inconsciemment des formes rares que le méme sens exquis du nombre avail suggérées autrefois a Racine, mais dont le vrai caractére n’avait point 616 observé. Cette production rythmique spon-
tanée de notre potte, si différente de tout ce qui
est licence ou anomalie, est d’autant plus remarquable, que bien peu d’entre ceux des poétes contemporains qu’on peut appeler ses disciples manient avec aisance les formes qu il a créées, et que ceux qui se croient novateurs apres lui, plus que lui, n’arrivent qu’a détruire le moule du vers, parce que l’oreille, chez eux, ne supplée pas a des regles toutes indistinctement rejetées.
Il yaun écueil aux rythmes créés sans réflexion, qui n’apportent pas avec eux des modes fixes et des regles, mais que leur auteur ne justifie qu’en alléguant sa liberté; c’est que, parmi les vers issus de la liberté sans limites des combinaisons, il s’en trouve naturellement qui, pour cause de rareté trop grande, défaut d’habitude du lecteur, ou mauyaise inspiration du poéte, n’ont pas de nombre suffisamment appréciable. De la des vers informes. Ils’en rencontre de ce genre chez Victor Hugo, surtout dans ses derniers ouvrages, soit négligence, extréme laisser-aller de sa part, soit aussi qu une certaine récitation mentale les accompagnat dans sa pensée, pour les rendre propres & un genre d’expression particulier. Ce dernier cas est certain, et assez fréquent, en ce qui concerne des vers volontairement prosaiques. L’exemple le plus frappant est celui des vers qui, aprés un repos marqué typographiquement, terminent une longue
période dune harmonie irréprochable et puissante, et produisent une véritable détonnation. Exemple : « Et que tout cela fasse un astre dans les cieux!‘» L’intention du poete ne saurait étre plus manifeste. Des qu’on est averli de ce genre d’effets, on les retrouve sans peine en beaucoup d’endroits.
On peut d’ailleurs y comprendre tous les vers qui, au moyen de quelqu’une des formes les plus insolites, commandent une récitation hors du rythme habituel et augmentent lexpression.
Citons au hasard :
Tout est monstre, excepté homme, esprit solitaire. Non a Vidéal, non a la vertu : Pourquoi?
Mais vous n’étes pas hors de Dieu complétement. La création n’a qu’une prunelle trouble.
Et Vange lui dit : Dieu désire ta présence.
Bon chevalier,
Qu’est-ce que vous venez faire dans ce hallier? [vivre. Pour eux le ciel ment, ’homme est un songe et croit On tuera demain ceux qu’aujourd’hui l’on opprime. Te pauyre enfant-roi, hors de la raison humaine...
Au dela de tout ce qui ressemble.
A la forme de quoi que ce soit. — I] viyait.
Quelqu’un osera faire encor lever les astres!
4. Les Contemplations, Il, 12. — La piece est citee ci-dessus tout entiére.
304 VICTOR HUGO ll est grand et blond, Vautre est petit, pale et brun. Avoir Vinfini, c’est avoir Végaliteé. Ce nom : Jéhovah, comme a travers des éclairs... O bandits, et toi, fils d’Hortense de Saint-Leu,...
Voila bien assez, si ce n’est trop, d’exemples recueillis sans beaucoup de choix et sur les sujets ou dans les genres les plus divers, pour montrer que ce nest pas accidentellement, mais bien pour obtenir des effets particuliers de surprise ou de contraste, que se rencontrent, souvent au milieu des vers les plus harmonieusement balancés, ces vers irréguliers et désharmoniques avec leurs cadences de prose. L’intention du poete est visiblement qu’on accuse, en récitant, et non point qu’on dissimule aux dépens du sens, et par une accentuation fausse, ces especes de sorties de la forme poétique. Quelquefois il ne sort ainsi du ton que pour y rentrer aussil6t dans un « vers @airain » d'une pleine et forte harmonie, comme quand il dit, & propos de ces combattants de mai 1871 qui rient en allant au mur pour étre fusillés :
Que leur rire est terrible entre tous les symptémes, Et qwil faut trembler, tant qwon naura pu guérir Cette facilité sinistre de mourir ?.