‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 78 sur 84 · L’ Année terrible, juin, XIl, Les fusilids · texte numérisé non relu

L’ Année terrible, juin, XIl, Les fusilids

Le vers informe ou prosaique, ainsi encadré, est un produit de l’art le plus grand, ou du plus étonnant instinct des effets du rythme varié.

Il est facile de voir, par les exemples cités, que presque tous les cas de vers décidément prosaiques, liennent & ce qu’un groupe de cing syllabes, assez cohérentes par le sens et laccent, prend place au commencement ou a la fin du vers. Quand ce groupe de cing occupe le milieu, il subsiste entre les groupes trois et quatre, placés, ’un & une extrémité, l’autre a l’autre, un certain balancement dont l’oreille prend aisément Vhabitude; comme quand c’est le groupe six qui occupe le centre, avec balancement entre les groupes trois et trois symétriquement disposés. . Ces groupes donnent donc de bons vers franchement ternaires. Mais quand le groupe cing se place a la téte ou a la queue, la césure précede ou suit immédiatement la syllabe qui terminerait Vhémistiche, dans un vers de construction classique, et de la résulte une asymétrie bien décidée, un manque de mesure, qui est porté a l’extréme quand les deux groupes composants, cing et sept, ne sont intérieurement divisés que par des accents faibles.

Si ces vers informes peuvent étre, comme nous l’avons vu, des produits de lart, ils peu-

vent aussi, cela est clair, procéder de | inattention et de la négligence, surtout chez un poéte, quelque admirablement doué qwil soit, qui a rejelé toute regle et ne s’est point donné de regle & lui-méme, mais seulement a sa liberté des habitudes. Il est donc arrivé & Victor Hugo, et cela non pas tres rarement, dans ses derniers poemes, d’écrire de ces vers informes qui sont décidément des vers mauvais ou nuls, tout pareils 4 ceux ou se complaisent maintenant nos zmpressionnistes et nos décadents. Quandoque bonus... La liberté ne

défend pas le poete des mauvaises césures, non —

plus que ne faisaient les regles autrefois; car elles abondent chez les classiques, chez tous; et Boileau lui-rméme en a‘, et Racine; mais Racine

n’ayait pas & craindre autant que Boileau de manquer & toute cadence en manquant a celle que voulait le reglement.

Je n’ai trailé si longuement la question du

rythme dans le vers, sans presque m’occuper des

1. Exemple, le second de ces quatre vers qui ne sont, sous aucun rapport, des meilleurs de l’ Art poélique :

J’aime mieux Arioste et ses fables comiques

Que ces auteurs toujours froids et mélancoliques,

Qui dans leur sombre humeur se croiraient faire affront, Si les graces jamais leur déridaient le front.

Et dans Racine (Bajazet, v. 604) :

Son esclave trouva grdce devant ses yeux.

ith

combinaisons de vers de différentes mesures, ou strophes, que parce que ce dernier point ne demande que peu d’explications, au lieu que Yautre semble encore imparfaitement éclairci, méme dans le monde de la crilique et des hommes de lettres. Les théories sont, pour l’artiste, d’un faible usage direct, mais l’influence exercée sur lui par le milieu pensant et par l’enseignement technique des écoles est au contraire grand, et il mest pas indifférent de laisser croire aux jeunes gens pris de la passion des vers que le temps des regles est passé, et que la liberté du génie de chacun, d’une part, le gottt ou la fantaisie du public, de l’autre, ont réponse a tout; quils suffisent pour conserver & une nation le trésor intact de sa langue cultivée et de sa poésie.

Je serai trés bref maintenant sur la question de la rime, mais elle tient de trop prés a celle du métre pour qu’on ne s’inquiéte pas de ce qu'elle devient dans la révolution de la métrique.

Il n’y a pas a se dissimuler que la rime, considérée en elle-méme, est un procédé poétique inférieur. Historiquement, dailleurs, elle est d’origine barbare. Mais le pire, c’est qu’elle crée a la bonne versification tant et de si grandes difficultés, qu'elle est cause que lidéal des bons vers est rarement atleint par des talents méme supé-

rieurs. Fénelon, opposant a nos vers héroiques, gui « fatiguent, disait-il, l’oreille par leur uniformité », Vinfinité des inversions et des cadences du latin, ajoutait, ce qui est difficilement contestable : « La rime géne plus qu'elle n’orne les vers. Elle les charge d’épithétes; elle rend souvent la diction forcée et pleine d’une vaine parure. En allongeant les discours elle les affaiblit. Souvent on a recours & un vers inutile pour en amener un bon. Il faut ayouer que la sévérité de nos regles a rendu la versification impossible ‘. » Mais malgré tout, en examinant la raison, ou lune des raisons de lVintroduction de Ja rime dans les vers des langues néo-latines, il est facile de se rendre compte de son utilité, de sa nécessité méme. En ce qui est du plaisir que- Voreille éprouve au retour des sons, puis des raffinements cherchés dans les croisements et autres combinaisons diverses de ces sons répétés, le mieux est peut-étre d’appliquer le dicton : On ne doit pas disputer des gouts. On est tenté cependant de trouver de la puérilité dans la satisfaction causée par une musique yocale si pauvre. Mais si lon réfléchit au besoin de marquer la mesure

4. Lettre de Fénelon, publiée dans les Réflexions sur la critzque, de La Molte, édit. de 1715, p. 98.

dans la poésie d'une langue qui a presque entitrement perdu la quantité syllabique, ancien moyen de mesurer le vers, la question change de face.

Le plus ancien vers francais héroique, c’est-adire le décasyllabe, se contentait de rimes souvent tres pauvres; c’est que ce vers était fort monotone avec son continuel balancement de quatre et de six syllabes; et puis la méme rime servait quelquefois pour tous les vers d'une stance : il n’est pas douteux que les oreilles simplistes des hommes de ce temps ne fussent agréablement affectées par le retour incessant de ce quatre et six, bien découpé et accusé, renforcé encore par l’arrivée d’une consonance 4 chaque fois. Quand on composa des vers d'une autre.

mesure, auxquels on permit des césures plus variées qu’au vers de dix, et, a plus forte raison, quand on en méla qui étaient de différentes mesures, la rime devint indispensable pour discerner les uns des autres ces vers qui, ne formant plus entre eux des coupes uniformes, pouvaient, il est vrai, faire sentir des nombres, un certain rythme, par la disposition de leurs accents, mais n’avaient plus que leurs consonances pour moyen de constitution et de reconnaissance en qualité de personnes poéliques distinctes, si lon peut ainsi parler.

Les mémes remarques s’appliquent au vers de douze syllabes, ou alexandrin, qui, introduit au xm° siécle, a pris a la longue la premiere place, dans le frangais. Ce vers aurait pu a la rigueur étre dispensé de la rime, alors, et avec d’autant plus d’apparence de raison qu’on le voulait plus uniformément constitué, avec une césure fixe, observée scrupulecusement. Cest dire qu’en ce cas la rime servait seulement a relever par lagrément, quel qu’il fut, des consonances, la monotonie des sixains de syllabes successifs, et a les grouper deux & deux. Toutefois, on peut ajouter que les vers blanes réguliers et parfaits eussent été trop faciles & faire : défaut sérieux, quand on réfléchit. que rien de beau, en art, ne se rencontre qu’au prix de difficultés vaincues. Nous avons dit plus haut que l’école classique en poésie avait adoplté le principe de l’entiére subordination de la rime au sens; mais il aurait fallu faire une exception pour le fondateur méme de celte école, pour Malherbe. Malherbe, qui avait de réelles qualités d’artiste, malgré sa vulgarité en plus d’un point, sentait fort bien que la monotonie, défaut qui devait augmenter nécessairement en raison de la symétrie plus exacte du vers, demandait a étre rachelée par quelque beaulé d’une autre espéce; et, pour trouver cette

beauté dans la rime, en outre du pur et simple retour d’un méme son (qui méme lui semblait mauyais quand il portait sur des mots ayant entre eux de la convenance, tels que bonheur, malheur ; prometire, commettre; temps, printemps, etc.), il était amené a des idées fort semblables a celles qui regnent aujourd’hui. « On trouve, disait-il, de plus beaux vers en rapprochant des mots éloignés qu’en joignant ceux qui n’ont quasi qu'une méme signification. I] s'éludiait a chercher des rimes rares et stériles, dans la créance quil avait qwelles le conduisaient a de nouvelles pensées, outre qu'il disait que rien ne sentait davantage son grand poete que de tenter des rimes difficiles ‘. » C’est « sur Ja fin », nous dit son biographe, que Malherbe était arrivé a cette maniére de voir, et nous savons qu’il n’y fut pas suivi par Boileau, non plus d’ailleurs que dans Vespéce de dilettanlisme que nous exprimons aujourd'hui par cette formule : lart pour Vart, et qui parait bien avoir été le réel point de vue de Malherbe en ces questions; car il comparait tout criment le bon poete, arrangeur de syllabes, a un bon joueur de quilles.

Aujourd’hui que nous avons rejeté la régle

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