‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 81 sur 84 · Clitandre, tragédie, 1632, acte IY, se. mu · texte numérisé non relu

Clitandre, tragédie, 1632, acte IY, se. mu

en jeu pour sympathiser avec les sentiments humains. Mais toute cette rhétorique est bien froide chez Corneille. Quelle différence quand le méme style poétique exprime l’émotion sincére, comme dans cet admirable envoi du livre des Contemplations, du fond de l’exil, A la morte, A celle qut est restée en France :

Va-l’en, livre, 4 ’azur, a travers les ténébres! Fuis vers la brume ow tout a pas lents est conduit! Oui, qu’il vole a la fosse, 4 la tombe, a la nuit,

Comme une feuille d@’arbre ou comme une Ame d@homme! -

Quwil roule au gouffre ot va tout ce que la voix nomme! Qwil tombe au plus profond du sépulcre hagard,

A cété delle, 6 mort! et que la le regard,

Pres de lange qui dort, lumineux et sublime,

Le voie épanoui, sombre fleur de ’abime!

La sincérité de l’émotion et de Vidée, chez Victor Hugo, devait naturellement étre contestée par la critique, et avec assez de vraisemblance, il faut en convenir, quand le doute portait sur cette partie de ses images favorites ot paraissent les visions d’outre-tombe et les hypothéses sur la condition des morts. Comment soutenir l’accusation, cependant, quand on voit des imaginations de cette nature s’appliquer & un sujet lié a la grande douleur, & la douleur durable du poéte, au souvenir de ce fatal accident de Villequier qui lui a inspiré des vers aussi altendris, certaine-

ment, qu’il soit possible d’en citer en toute langue, et d’une incomparable beauté :

Nayant pu la sauver il a voulu mourir.

Sois béni, toi qui, jeune, 4 l’age ott vient s’offrir L’espérance joyeuse encore,

Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,

Ayant devant les yeux V’azur de tes vingt ans Kt le sourire de Vaurore,

| A tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs, . Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs, Par qui toute peine est bannie, A Vavenir, trésor des jours a peine éclos, A la vie, au soleil, préféras sous les flots L’étreinte de cette agonie!

P Oh! quelle sombre joie a cet étre charmant De se voir embrassée au supréme moment, Par ton doux désespoir fidéle!

La pauyre ame a souri dans l’angoisse, en sentant A travers l’eau sinistre et leffroyable instant Que tu ten venais avec elle !!

On dira peut-étre que ces images ne sortent pas du genre ou des limites de celles qui furent de tout temps familitres 4 la poésie; ce sont des expressions d'une grande beauté, et relativement

-exemptes de mythologie, que celles de « doux désespoir fidéle », ou d’« étreinte de lagonie ». Mais que penser de ces vers du méme recueil, et

, 4. Les Contemplations, 1V, 11: Charles Vacquerie. Jersey, 4 septembre 1852.

hh VICTOR HUGO

4’ peu pres de la méme époque, de cette dédicace asa fille morte, qui termine les Conltemplations, dans laquelle Victor [Hugo applique & un sujet si douloureux des fictions sur la vie des morts, presque semblables a celles qui ne devaient passer que pour froide réverie, dans une pice des Orientales écrile un quart de sitcle auparavant : Les Fantémes?* Il se peut que, pour nous, ces sortes d’images semblent ne procéder que de la pure fantaisie, et nous laissenl. froids, tandis que les souvenirs de vie et de douleur réelles nous touchaient, parce que nous pouyons en avoir de semblables; mais le povte a du, lui, se trouver dans un élat que nous appellerons d’imagination vivante, approchant de la vision, quand il s'est souvenu des années oti il allait prier sur le tombeau de la morte, et quil a pensé tout dun coup 4 ce quelle était & présent et 4 ce quelle avail fail depuis ce temps dans la tombe :

Dis, qu’as-tu fait pendant tout ce temps-la? — Seigneur, Qu’a-t-elle fait? — Vois-tu la vie en vos demeures?

4. Dans cette piece qui offre un curieux mélange d’images du genre dit oriental, de fantasmagorie dans le gotit du moyen Age, et de sentiments fort occidentaux, on peul observer que les belles strophes ot les jeunes filles mortes sont évoquées par le po&te ont quelque chose de plus ému avee un rythme dune singulitre douceur: « Doux fantémes, c’est la... » et puis : « Mon 4meest une smur pour ces ombres si belles. »

A quelle horloge @ombre as-tu comple les heures? As-tu sans bruit parfois poussé autre endormi? Kt Ves-tu, m’attendant, réveillée & demi?

Tes-tu, pile, accoudée a Vobscure fendtre

De Vinfini, cherchant dans lombre a reconnaitre Un passant, & travers le noir cercueil mal joint, Attentive, écoutant si tu nentendais point Quelqwun marcher vers toi dans Pélernité sombre? Et Ves-tu recouchée ainsi qu’un mat qui sombre, En disant : Qwest-ce done? mon pére ne vient pas! Avez-vous tous los deux parlé de moi tout bas? t

| De telles hallucinations poétiques, et en un tel sujet, avec tant de vie prdlée aux idées et aux choses, ne permettent pas de douter du caractore, aussi sérieux que nous puissions le concevoir, dune pensée qui prend cette direction, et de plus en plus y perséybre, sans se laisser mener jusqu’a la folie. Doit-on, cependant, accepter simplement les impressions du podte, et ses douleurs pour les impressions et les douleurs de Vhomme? Doit-on prendre au pied de la lettre ce quiil dit, quoique avec tant de force et de conviction, en vers magniliques?

Lresprit c’est le coour; le penseur Soulffre de sa pensée et se brile a sa flamme, Le podte a saigné le sang qui sort du drame; Tous ces étres quwil fail Vélreignent de leurs nauds; Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux;

4. Les Contemplations: A celle qui est restée en France. = Charles Vacquerie et Léopoldine Hugo reposent dans le mame lombeau, & Villequier. L’audre endormié est Charles Vaequerie,

Dans sa création le poéte tressaille;

ll est elle; elle est lui; quand dans l’ombre il travaille. ll pleure, et s’arrachant les entrailles, les met

Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet Pétrit sa propre chair dans largile sacrée;

Il y renait sans cesse, et ce songeur qui crée

Othello d’une larme, Alceste d’un sanglot,

Avec eux péle-méle en ses ceuyres éclot.

Dans sa genése immense et vraie, une et diverse,

Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,

Sans épuiser son flane d’oti sort une clarté.

Ce qui fait qwil est Dieu, Cest plus Phumaniteé.

Il est génie étant, plus que les autres, homme 1.

Cette these éloquente qu’on pourrait qualifier de réalisme, non pas dans l'art ici, mais dans Vartiste, est-elle vraie? est-elle fausse? Le poéte est-il vraiment un souffrant, ou n’est-ce pas plutét au Paradoxe du comédien que nous devons donner raison en en transportant lexplication a toute personnalité d’artiste? La fine psychologie ne permet pas un jugement si simple. Diderot, dans le Paradoxe du Comédien, a parfaitement fait sentir Yincompatibilité de la douleur réelle, des larmes réelles, avec la représentation thédtrale de la douleur et des larmes, avec l’art qu'une telle représentation exige, avec impression méme du spectateur, laquelle tendrait 4 changer de nature, et risquerait souvent de passer du tragique au comique au moment ou ce qui doit étre zmtation

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