‹ Victor Hugo, le poèteChapitre 82 sur 84 · Les Contemplations, I · texte numérisé non relu

Les Contemplations, I

deviendrait réalité chez l'acteur. Cette these dont la vérité ne frappe pas tout le monde, ou de prime abord, devait étre pour la premiere fois apercue par un écriyain tres artiste et dont le tempérament tenait beaucoup du comédien. Mais il faut tenir compte du jugement en apparence opposé, et qui est de sens commun, celui-ci, qui affirme que seule, l’émotion de lartiste est communicative. Emotion réelle, c’est bien ce que semble dire cet adage directement contraire au paradoxe de Diderot: Sz vzs me lugere, lugendum est prumum ipsi tibi. Mais la contradiction n’est que dans la lettre; l'antinomie est résolue par la théorie de Tart en tant que jeu.

L’émotion de l’artiste est une émotion sui generis, et qui ne laisse pas d’étre communicative, et méme la seule communicative dans le domaine de l'art, la ot il n’y a ni intérét personnel ni passions personnelles éyeillées, soit du cété de l’artiste, soit du cdté de son public. Le pote, le génie est, comme le dit Victor Hugo, Vhomme le plus homme, celui qui a le plus @humanite, le Dieu, comme il le dit aussi par un sentiment profond de ce qu'il nous est donné de comprendre dune nature de Dieu. Seulement, il n’est le plus homme qu’a titre de représentation de Vhomme et non comme homme lui-méme. En ce sens, il est

bien homme en général, tout homme, les hommes particuliers dans leurs jo.es ef dans leurs douleurs, mais il ne fait qu’¢miter leurs émotions, les reproduire; et les sienncs propres peuvent lui devenir, grace 4 la force de ce caractére de poéte, presque aussi objectives que lui sont les émotions d’autrui, s’atténuer par la méme au fond, en paraissant davantage extérieurement. C’est le phénoméne bien connu des douleurs qui s’apaisent en s’exprimant, en se transmettant. Généralisons ce phénomene, et nous reconnaitrons qu’il consiste & se donner & soi la représentation de ce que l’on éprouve, et & s’en décharger d’une certaine maniere en le projetant au dehors. Il y a done, chez l’artiste, un degré spécial et plus ou moins accusé de ressemblance entre l’émotion qui part de son propre fond et des choses de sa vie, et celle qwil se rend propre dans les sentiments et les pensées qui lui viennent du spectacle du monde. L’une qui est d’abord intime prend un caractere thédtral; l'autre qui vient pour ainsi dire de la scene, comme tout ce qui procede d’observation externe, devient intime, et toutes deux se rencontrent dans un état commun de la sensibilité ot elles se concilient avec le désintéressement, cette condition premiere de lart. Il suit clairement de cette analyse, qu’on ne doit dire ni

que le poete étrouve comme le commun des hommes l’émotion qu'il exprime, ni que cette émotion, chez lui, n’est pas sincere et ne répond pas a des sentiments réels.

Ce caractére de |’émotion artistique, en quelque

sorte objectivée et généralisée afin de bannir & la fois Vacuité improductive et l’égoité intransmissible des intéréts et des passions d’une personne, est une condition nécessaire de la conservation de soi du poete, car il ne se pourrait pas, sans danger pour sa raison, qu il éprouvat purement et simplement ce qu'il nous représente de sentiments humains et d’événements, et que les images dont se compose le cours de sa pensée fussent pour lui de réelles visions. Cette observation s’applique essentiellement a Victor Hugo, ce grand voyant, et de qui, en outre, l’imagination se porta de bonne heure et de plus en plus, & mesure qu'il avangait en Age, sur ce qu'il y a de plus troublant pour Yame dans le spectacle de la vie. L’homme a pu chez lui cétoyer la folie; le poete a pu s’en -garder, précisément parce que pote. Son frére Eugene, dont la raison s’égara, avait apporté, assure-t-on, les mémes dons en naissant, mais non pas, sans doute, avec ce degré de désintéressement, de supériorité esthétique a ses propres représentations, qui est un caractére du véritable artiste.

Et ce grand artiste, Victor Hugo, n’a pas été un pur artiste, cependant. Nous avons expliqué, par cela méme quil n’a pas été un pur artiste, les graves défauts de son ceuvre dramatique, et il n’en ressort pour nous aucune contradiction, mais seulement cette conséquence, quil y a eu chez lui, & cété du poete, le moraliste, avec les défectuosités et les lacunes qui tenaient & l’infirmité logique et au manque d’études, mais avec tout le sérieux du sentiment et avec tout Vhonneur et le mérite des plus hautes aspirations morales. Nous avons admis sous certains rapports la comparaison qui se fait toujours de Victor Hugo 4 Corneille; elle est valable a légard de certains défauts communs aux deux écrivains et d’une éminente qualité commune, d’une seule, — encore que l’inégalité entre eux soit grande sur Vun et l’autre point; — mais, si de la forme nous passons au fond, quel abime entre les pensées de ce faux Romain du siécle de Richelieu, quin’a presque jamais peint que l’ambition et Vorgueil, méme dans l’amour, et qui a rempli ses vers de témoignages d’adoration monarchique et d’alroces maximes de raison d’Ktat, et notre grand Songeur, toujours & la poursuite du but moral le plus élevé, arrivant méme a gater son ceuvre, 4 en compromettre le succes, pour vouloir viser trop

directement & l’enseignement et & la moralisation, ouvert enlin jusqu’au délire aux plus hautes conceptions et aux illusions dont s’est halluciné le millénarisme socialiste de son temps!

Rien de plus aisé que d’enyisager ces illusions par le petit cdté, et de les rendre ridicules; on peut rappeler que Victor Hugo et Louis Blane avaient adopté un systeme de glorification mutuelle, et quil leur arriva de préter a rire en échangeant, dans les réunions, leurs petits noms: Louis, Victor; on peut parler de camaraderie et de vanité vulgaire; on peut expliquer les flatteries 6normes & l’adresse de Paris, et les actes de faiblesse dans quelques jugements portés sur la Commune, par la passion de la popularité, par le désir de ne laisser & qui que ce fit 'honneur de paraitre plus avancé que soi et plus entreprenant dans la yoie des revendications populaires et des aspirations humanitaires. Mais toutes ces raisons de psychologie terre a terre partent d'un point de yue insuffisant sur la cause et la nalure de l’extraordinaire orgueil du povte. Il faut, pour étre dans le vrai, considérer, d’une part, la croyance a laquelle il céda réellement en celte partie de sa carriére qui suivit l’exil, et, de lautre, la forme poétique étonnante qu'il donna & sa contemplation et & sa poursuite idéale de l'avenir humain

de bonheur et de paix. Cette contemplation , celte poursuite figurent dans Vimagination du pote, comme si lui-méme était le chasseur acharné qui doit saisir la loi sublime dans l’univers ow elle fuit et se dérobe. Tel est le sens de la piece intitulée : 60, dont on ne saurait assez admirer ni le souffle puissant, ni la sublimité, ni les effets rythmiques. Elle mérite une analyse approfondie, un commentaire, dans toute la force classique du mot.

Il est difficile d’obtenir pour une ceuvre contemporaine ce reculement et cet effet de lointain qui donnent a l'objet toute sa valeur idéale, en permettant au critique d’échapper aux relations du temps et aux circonstances troublantes du milieu. Mais imaginons qu’a l’époque de la Renaissance, on eut présenté a un érudit, tel que parfois il en peut exister un, et, avec cela, dans la disposition d’admiration ou ils étaient tous envers les ceuvres de Vantiquité; imaginons qu’on lui ett, disons-nous, présenté, en vers grecs, sous les apparences d’un manuscrit ancien, la traduction exacte des vers frangais que voici. Arrétons-nous de strophe en strophe, afin de nous rendre compte, & mesure, des impressions du lecteur.

Dites, pourquoi, dans l’insondable, Au mur d’airain,

Dans Vobscurité formidable Du ciel serein,...

Il ne faut pas une grande pénétration pour deviner que cette pensée inachevée a trait a lénigme du monde, et le lecteur est frappé tout dabord de la force des expressions. Cet insondable, pris absolument, ce mur d’airain, image de ce qu’on ne peut franchir, lui dénoncent par | énergie et la concision un poete du plus haut vol, un veritable ancien. Mais en passant a « l’obscurité formidable du ciel serein », c’est encore autre chose; il est saisi, tout en se demandant peut-étre sil a bien compris, de la sublimité d@une antithese pleine de sens, ot la sérénité charmante de la plaine éthérée, la clarté de Zeus, sa radiation immortelle, va se prendre pour le sujet méme de l’obscure énigme d’un monde sur lequel se projettent tant d’ombres. II continue :

Pourquoi, dans ce grand sanctuaire Sourd et béni,

Pourquoi, sous ’immense suaire De Vinfini,...

Il voit qw’il ne s’est pas trompé: le monde est pour la foi du potte un sanctuaire, et ce sanctuaire est béni; mais ce sanctuaire est sourd, car

il ne répond pas, de méme qu’en s‘illuminant, tout a lheure, il n’éclairait pas. Ce n’est point une sphere dont I’ceil ou la pensée puissent faire le tour, un quelque chose de fini, d’accompli et de parfait en ses proportions, un beau temple ou s’entende, aux sons de la musique, une formule d’oracle; non, c’est cet infini, & la fois le symbole et la réalité de tout ce qui est insondable, innumérable, obscur, soustrait & la connaissance. Kvidemment le po&te pythagorise, comme l|’a fait une fois Pindare, en un passage célebre sur les métempsycoses. N’aurions-nous pas affaire 4 Pindare lui-méme? Il est vrai qu'il n’arrive pas souvent a ce poete de s’élever 4 pareille hauteur. Mais arrivons a la fin de la période :

Enfouir vos lois éternelles Kt vos clartés?

Vous savez bien que j’ai des ailes, O vérités!

Nous sommes tout a la pensée et nous ne prétons qu’une attention distraite aux beautés de ce rythme iambique si admirablement terminé.

Voila done le poéte qui entre en scene et qui affirme qu’il a des ailes pour la poursuite du vrai. Il s'indigne contre ces ombres de la nature et de la vie, qui arrétent l’essor de la pensée vers la lumitre et confondent le penseur :

es

Pourquoi vous cachez-vous dans Vombre Qui nous confond?

Pourquoi fuyez-vous VPhomme sombre Au vol profond?

Cette épithete, Vhomme sombre, est bien remarquable : elle signifie sans doute que le poete aw vol profond a dit sentir son Ame assombrie quand, plongeant au-dessus du ciel azuré, il a ouvert les yeux dans l’abime. Certes, se dira notre lecteur, un poete moderne n’oserait parler comme celui-ci,

qui, en effet, va se nommer dans un moment le qui, ’

songeur, le pensenr, le mage, et faire de lui-méme une personnification poétique de la force intelligente, irrésistible, et du devoir. Mais ces anciens ont des priviléges, et tel qui, de son temps, sans doute, fut moqué des niais et de quelques gens desprit (nous pouvons en juger d’apres nos contemporains) passe a bon droit devant la postérité pour n’avoir que rempli sa fonction de pozéles et de vatés en élevant la poésie jusqu’a la prophétie, et le pote en sa personne jusqu’aux astres.

- Notre lecteur est donc tout entier a l’admiration. Mais l’impression du sublime sous laquelle il s’est

trouvé placé des le début l’envahit décidément,

quand tout a coup le pote, en termes rapides, fait de son élan vers le supréme mystére, un vol vers la justice, comme Dante, mais avec plus de

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fierté encore, avec toutes les ardeurs de l’insurrection sainte contre Viniquité qui régne. « Ne savez-vous pas, dit le povte toscan, ne savez-vous pas que nous sommes des vers nés pour former le papillon angélique qui vole a la justice sans tache! » Celui-ci pense au mal qui, rampant, poursuit en dessous, dans l’ombre, des ceuvres de destruction, et & cet autre mal, ravisseur et violateur, qui exécute les sanglants coups d’Etat, sacre les empereurs, batit les constitutions imposées; et ce qu'il veut, c’est aller droit au Juste, quoi quil en soit, quoi qu’il en puisse advenir.

Que le mal détruise ou biatisse, Rampe ou soil roi,

Tu sais bien que jirai, Justice, Jirai vers toi!

N’arrétons pas encore nolre attention sur ces vers pleins, serrés, substantiels, intenses, qui ajoutent tant de force a lasublimité du sentiment, ni sur ce merveilleux redoublement du mot j’¢rai, dans Jinyocation & la justice. C’est un effet superbe, et qui se répétera sur d’autres mols, d’une maniére saisissante. Mais suivons le cours de la pensée. Celle du povte, qui, d’une strophe a Vautre, franchit des intermédiaires, ainsi que Vinspiration le veut, passe de la justice 4 Vidéal;

et le pas ceite fois est plus court, puisque la justice est Vidéal méme qu'il poursuit. Mais il le contemple sous des noms, avec des attributs divers. C’est Amour, c’est la Raison, dont il voit poindre Yaurore dans le monde; c’est la Foi, qu’il se représente avec son beau symbole de la ceinture d’étoiles; c'est le Droit, apanage de tous les vrais humains et leur premier bien moral; et c’est la Liberté dont la statue est presque toujours voilée, méme parmi ceux qui lui youent un culte; et c’est avant tout la Beauté : la Beauté, c’est-a-dire objet propre de l’aspiration et le but dernier, pur, parfait, désintéressé, serein, qui souvent se révele dans la douleur, et qui assure l’esprit dans sa voie, le coeur dans sa haute certitude :

Beauté sainte, Idéal qui germes Chez les souffrants,

Toi par qui les esprits sont fermes Ent les coeurs grands,

Vous le savez, vous que j’adore, Amour, Raison

Qui vous levez comme l’aurore Sur V’horizon,

Foi, ceinte d’un cercle d’étoiles, Droit, bien de tous,

Jirai, Liberté qui te voiles, Jirai yers vous!

{Il sera difficile, ici, que le lecteur ne s’arréte pas un moment sur Vincomparable beauté de la

construction de celte phrase. La rigidilé ordinaire de la langue francaise, assouplie et vaincue par Vécrivain, ajoute au mérite de ces douze vers éclatants, de ces vers sans tache, absolument adéquats a la pensée, et cependant tout formés d'images; mais ce seraient de grandes beautés en toute langue que ces f02, et ces vous, et ces 72rat, si bien entrelacés, entre lesquels chaque figure évoquée se leve a sa place avee son attribut.

La strophe qui suit nous raméne a la pensée principale, a l’antithese du lumineux et de Vobscur, en cet unique sujet, lazur; et l’explorateur de l’abime se présente & nous sous les images d’abord charmantes, puis terribles, de l’oiseau, du monstre ailé, dont ce merveilleux peintre nous fait saillir la figure en perspective au milieu des rayonnements :

Vous avez beau, sans fin, sans borne, Lueurs de Dieu,

Hlabiter la profondeur morne Du gouffre bleu,

Ame a V’abime habituée Dés le berceau,

Je n’ai pas peur de la nuées Je suis oiseau.

Je suis oiseau comme cet étre Qu’Amos réyait,

Que saint Mare voyait apparaitre A son chevet,

a te

Qui mélait sur sa téte fire, Dans les rayons, Laile de laigle a la criniére Des grands lions.

Il reprend avec cette énergie, celte concision, cette plénitude du sens, que jamais poéte en notre langue n’a égalée, et que la foule des versificateurs ignore :

J’ai des ailes. J’aspire au faite; Mon vol est sur;

J’ai des ailes pour la tempéte Et pour Pazur.

ri

Puis il redescend et passe a d'autres images. Ce n’est plus le vol ou tranquille ou impétueux de la Poursuite qui peut compter sur ses ailes. Le tableau changeant qui se déroule & nos yeux fait place 4 Vunique figure, triste et sévere, du marcheur humain qui monte péniblement les degrés du savoir; du marcheur infatigable qui, de lumiéres en lumitres apercues, va sans repos, et voit s’assombrir devant lui l’horizon dernier. Mais ja longueur, l’obscurité et les terreurs du chemin deviennent elles-mémes des stimulants pour l’ardeur du sublime ascensionniste qui se sent enlevé par le Divin et se fait une échelle de Jacob des mysteéres sur lesquels il doit mettre le pied. Quelle harmonie imitative dans ces premiers vers ot la

marche est si lourde et le courage si résigné! ensuite quel mouvement, enfin quelle définitive assurance!

Je gravis les marches sans nombre.

Je veux savoir;

Quand la science serait sombre Comme le soir!

Vous savez bien que l’ame affronte Ce noir degré,

Et que si haut qwil faut qu’on monte, J’y monterai!

Vous savez bien que Vame est forte Lt ne craint rien

Quand le souffle de Dieu !’emporte!

Vous savez bien

Que j‘irai jusqu’aux bleus pilastres, Et que mon pas,

Sur échelle qui monte aux astres, Ne tremble pas!

Il était impossible que le poete s’inspirat ainsi de Vidée d’une science conquise sur le destin, et quwil ne songeat point au mythe illustre de Prométhée, ou méme a cet autre mythe, plus obseur, de la Genése, ou Les Dieux expriment la crainte que l’étre formé du limon devienne semblable & Cun @eux, ayant oS du fruit de Arbre de la science :

L’homme, en cette époque agitée, Sombre océan,

Doit faire comme Prométhée Et comme Adam,

Il doit ravir au ciel austére L’éternel feu;

Conquérir son propre mystére, Kt voler Dieu.

Mais voila que par un brusque retour et une chute saisissante, aussi belle en poésie que difficile peut-étre a expliquer logiquement, le poete ouvre son esprit a Vimage de homme infirme, ignorant, misérable; non plus de l’audacieuse créature qui sélance vers le portique aux bleus pilastres, mais du triste habitant d'une pauvre chaumiére, et de l’dme affaissée qui ne porte en elle-méme ni savoir, ni vertu, et ne ravit pas le ciel par violence, hélas! mais qui attend d’une loz son instruction et jusqu’a sa vertu :

L’homme a besoin, dans sa chaumiére, Des vents battu,

D’une loi qui soit sa lumiére Et sa vertu.

Toujours ignorance et misére!

L’homme en vain fuit, Le sort le tient; toujours la serre!

| Toujours la nuit!

__ Mais la pensée de revendication et de conquéte revient aussitét et contredit celle de la fatalité de la Serre et de la Nuit. Le potte exige impérieusement la découverte d’ou naitra le salut; et, regar-

dant du cété de Vhorizon, il voit les destinées futures dessinées par lAmour dans l’ombre sur le fond noir du temps.

li faut que le peuple s’arrache Au dur décret,

Et qu’enfin le grand martyr sache Le grand secret!

Deja amour, dans Vére obscure Qui va finir,

Dessine la vague figure De Vavenir.

Les lois de nos destins sur terre, Dieu les écrit;

Et si ces lois sont le mystére, Je suis l’esprit.

Le poéte, s’'identifiant avec l’esprit, comme c'est son droit de vatés, et mélant, comme c’est aussi le droit éternel de la poésie, les traits de sa personne et de son ceuvre avec ceux du Prométhée moderne, revient 4 la note fondamentale : jirat, qui fait unité de sa piece; il la reproduit dans ces strophes précipitées qui semblent vraiment s’élancer de sa bouche avec des flammes :

Je suis celui que rien n’arréte, Celui qui va,

Celui dont l’4ame est toujours préte A Jéhovah;

Je suis le poéte farouche,

Lhomme devoir, ‘ Le souffle des douleurs, la bouche

Du clairon noir;

Le réveur qui sur ses registres Met les vivants,

Qui méle des strophes sinistres Aux quatre vents;

Le songeur ailé, V’apre athléte Au bras nerveux,

Et je trainerais la cométe Par les cheveux.

En défiance du prosaisme accoutumé du milieu,

la critique admirative est tentée, ici, d’entamer

une apologie en plusieurs points, si toutefois elle

ne se laisse pas intimider par certaine clameur de

haro, partie du sein d’une littérature sage ot l’on

ne permet a l'image d’étre hardie qu’a la condi-

tion de ne plus le paraitre, a force d’étre usée;

ou on lui commande de ne peindre que des

actes de bon sens, et de n’oublier jamais que les

cheyeux des cométes sont des brouillards vague-

ment éclairés. Pour nous, aprés tout ce que nous avons dit de l’extraordinaire don mythologique de notre poéte, il nous suffira de remarquer que

la cométe peut se prendre pour une sorte de per- ‘sonnification du monstre que doit vaincre le ravisseur du grand mystere, et qu'une cométe

personnifiée est incontestablement une figure qui

a des cheveux, par lesquels ce ravisseur peut la

trainer. Si le lecteur n’est pas convaincu, quil se mette a la place du critique érudit dont nous par-

lions tout a ’heure; qu’il imagine que cet ancien dont il a sous les yeux les vers (en grec) est un Archiloque : non pas cet Archiloque dont les iambes forcerent son ennemi personnel a se pendre, mais de quelque autre qui aurait sonné du noir clairon contre les assassins de sa patrie, qui, ouvrant l'immortel registre de sa poésie aux noms’ des scélérats politiques de son temps, en aurait ensuite livré les feuillets sinistres a tous les vents de la renommée pour les répandre dans le monde, et qui enfin ayant vécu vingt ans dans l’exil pour ne pas subir la présence du tyran, aurait ce droit qu’un ancien pouvait prendre et qu’on ne lui refusait pas, de porter le nom du a son mérite, et de personnifier le devoir. Prenons la peine de changer ainsi notre point de vue, les cheveux de la cométe cesseront de nous scandaliser, et nous ne serons peut-étre pas bien loin de sentir le frisson du sublime nous prendre, 4 notre tour par les cheveux, quand le poéte marchera, méme en francais, tirant la comete apres lui, a travers les eaux de l’abime et les feux de l’éther, a la conquéte, a la violation du grand sanctuaire sourd et bént ou se cachent les lois profondes :

Done, les lois de notre probléme, Je les aurai;

Jirai vers elles, penseur bléme, Mage effaré!

Pourquoi cacher ces lois profondes?

Rien n’est muré.

Dans vos flammes et dans vos ondes Je passerai;

Virai lire la grande bible; Jentrerai nu

Jusqu’au tabernacle terrible De Vineconnu,

Jusqu’au seuil de l’ombre et du vide, Gouffres ouverts

Que garde la meute livide Des noirs éclairs,

Jusqu’aux portes visionnaircs Du ciel sacré; Et, si vous aboyez, tonnerres, Je rugirai.

Il n’y avait pas d’issue possible & l’impulsion de cette poésie formidable. Elle s’arréte sur un trait qui n’est pas bien heureusement trouvé, un de ceux ou l'on peut craindre que ne soit franchi ce pas qui sépare, dit-on, le sublime du ridicule. Mais considérons l’ensemble. Le mouvement qui, du premier vers au dernier, nous entraine nous fait penser 4 une autre piece, de la jeunesse de Vauteur, celle-ci, et peut-étre plus communément

citée et admirée, qui peint avec des rythmes

-yariés, la tempéte aérienne des Djinns qui passe.

La il y a un commencement et une fin, un cres-

-cendo et un decrescendo, conduits avec un art parfait et que sépare ce beau temps de repos :

Prophéte, si ta main me sauve...

Mais, dans Jvo, il n’y a pas a décrire un tourhillon matériel, un cyclone ayant ses extrémités et son centre; c’est une poursuite haletante, sans tréve et sans fin, & laquelle nous sommes livrés. La lassitude seule doit mettre fin a la répétition variée des mémes effets. Telle est la signification rythmique, et tel est, pour ainsi dire, l’esprit de cette piéce dont le sens est donné par ce titre caractéristique : [bo *.

C’est qu’en effet la poursuite des lois profondes ne peut ouvrir au mage effaré le tabernacle terrible. Le mur d’airain est toujours la, en dépit de Vaffirmation : Rien n'est muré. Le grand effort du Songeur ne peint que son impuissance; il se termine sur un cri de rage; et peut-étre ce cri est-il d'autant plus en situation que le lecteur finit par étre tenté den rire.

L'impression du lecteur ne risque pas de dégénérer ainsi, malgré la grandeur étrange des images, la ou le poéte, au lieu de peindre son propre vol, a travers les flammes et les ondes, vers les portes visionnaires du ciel, rapporte sa vision prophétique du vol de l‘humanité enlevée dans les plaines de l’éther. Il s’agit du navire symbolique qui va de la nuit au jour, emportant

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