LES DERNIERES ANNEES
lesse. D'abord ses idées politiques et sociales , mûries dans l'exil et justifiées par la fin de l'aventure impériale , sortaient enfin des brumes de l'utopie, et semblaient entrer dans la voie de la réalisation pratique par le retour du régime républicain et l'avènement aux affaires de ceux qui se proclamaient ses disciples.
Ensuite la France voyait en V. Hugo l'image fidèle de son propre génie, une sorte de « héros » personnifiant l'esprit national dont une étrange prédestination le faisait, depuis trois quarts de siècle, le souple et constant interprète. Elle aussi avait cru aux Bourbons, à la puissance réparatrice de la légitimité, après la sanglante épopée napoléonienne; puis, comme lui, elle s'était aperçue qu'en changeant de maître, elle avait perdu la gloire sans retrouver la liberté : alors elle s'était attachée, à travers les changements de personnes et d'institutions, à poursuivre l'affranchissement toujours espéré de l'action comme de la pensée. D'abord enthousiaste des promesses de 1848, elle avait redouté l'explosion des passions démagogiques, tenté l'essai d'une organisation parlementaire de la souveraineté nationale, et vu tout à coup son rêve interrompu par le coup d'État. Enfin, elle se réveillait d'une torpeur de dixhuit ans, et retrouvait à son coté le conseiller fidèle qui l'avait plainte sans la maudire au temps de l'opprobre, et dont elle admirait maintenant la sagesse prophétique.
Il lui apparaissait ainsi, étant à la fois semblablç
à elle et meilleur qu'elle, comme une sorte de pontife chargé de lui montrer l'Idéal et d'en maintenir le culte. Un des hommes les plus pratiques, les plus positifs qui aient jamais existé, M. Thiers, a dit avec une raison profonde qu'il faut qu'il y ait des utopistes pour rappeler aux autres que la vie ne tient pas tout entière dans le moment présent, que l'humanité marche vers un but toujours fuyant, et qu'elle doit éternellement se révolter contre ce qui est par égard pour ce qui doit être. C'est ce que le sens commun semble parfois deviner lorsqu'il fait éclore des popularités semblables à celle de V. Hugo. Assurément les œuvres du maître n'étaient pas familières au million de personnes qui se pressèrent derrière son cercueil : combien ignoraient jusqu'au titre, jusqu'au sujet de ses romans et de ses poèmes ! Mais tous sentaient que quelqu'un de grand et d'utile disparaissait, et que ce jour de mai 1885 était un jour de deuil pour la patrie et pour l'humanité.
C'est à cette sorte de piété reconnaissante qu'il dut son apothéose, plutôt qu'à une prépondérance réelle et présente de son génie dans le monde de la pensée. La littérature s'était renouvelée, tandis qu'il semblait rester l'homme d'une formule et d'un système. Aussi l'expression sentimentale domina-t-elle dans let? adieux que lui firent les penseurs et les poètes : on ne marchait plus sur ses traces, mais on se souvenait qu'il avait ouvert la voie, on n'osa pas l'appeler « maître ».; on l'appela « père »I