CHAPITRE III
La sensation de la forme plastique ne résulte pas seulement d'une modification passive de la rétine, comme la couleur : elle suppose une série d'actions positives qu'exécutent les muscles de l'œil, telles que l'appropriation de l'appareil à la distance voulue, le changement de courbure du cristallin, le parcours de la surface éclairée du corps. D'où il suit, qu'un œil naturellement disposé à la tension et à L'effort doit se trouver plus facilement impressionnable aux reliefs et aux contours qu'un œil délicat exercé à l'appréciation des nuances colorées.
Les traits que nous venons de noter en étudiant la nature de la vision chez Hugo nous permettent donc d'affirmer que le poète devait être très sensible aux Impressions plastiques. Mais, réduite à cette induction, la remarque serait sans intérêt. L'important est de déterminer le caractère Spécial de celle scn-
sibilité tournée vers la forme, par une série d'analyses portant sur l'œuvre où elle s'est exprimée. C'est par leurs figures, non par leurs couleurs, que les êtres se définissent aux yeux et à l'esprit; et dire en quels linéaments typiques se résout, pour V. Hugo, le chaos lumineux que la nature offre à ses regards, c'est marquer non pas seulement ce qu'il voit du monde, mais ce qu'il en dégage et, d'un mot plus clair, ce qu'il en comprend.
Ici encore les dessins du poète fourniront les premières indications, qui sont assez nettes pour qu'on ait tôt fait d'en dresser la formule : des lignes heurtées et compliquées, des contours anguleux et déséquilibrés, des reliefs portés en avant et accentués par une lumière crue qui brise les plans et, çà et là, troue le tableau : voilà ce qu'on trouve pareillement dans les paysages, les marines, les tours féodales, les châteaux fantastiques, les figures grimaçantes, démesurées, qu'il s'est amusé, pendant trente ans, à griffonner au hasard de ses promenades ou de ses rêveries. Pendant trente ans il s'est contenté d'imiter les « cauchemars » de Goya ou la « terreur architecturale » de Piranèse, et n'a pas une fois essayé d'esquisser une forme harmonieuse ni un beau visage. Sa main, assez gauche quoi qu'on en ait dit, n'est à l'aise que dans les incorrections que supposent, à des degrés divers, le pittoresque et la monstruosité; elle glisse à la caricature dès qu'elle cesse de chercher le grandiose, quelquefois même alors qu'elle le cherche encore.
Cette fantaisie plastique, qui n'a pris conscience d'elle-même qu'au temps de l'exil, s'est donné librement carrière dans les Travailleurs de la mer, où l'artiste a souligné si curieusement les procédés du poète. A le voir se complaire dans les figures anormales empruntées au monde de la légende ou du rêve, « les Sarregousets » , le « Roi des Auxcriniers », la « Pieuvre », on sent que ce qui frappe et arrête de préférence son imagination comme son regard, c'est la difformité emphatique ou mystérieuse qui évoque l'idée du symbole. Ainsi « le rocher Douvres- Apparot » est une griffe, le « rocher Ortach » est une gueule : tous deux font rêver d'un monstre qui n'est sans doute que le Génie de la mer. La « tête de Giliatt » semble un morceau d'écueil arraché par le flot, et le « Vieux Saint- Malo » a l'air d'une falaise déchiquetée par la tempête, comme la « falaise » de la page voisine rappelle l'amas des murailles écroulées d'une citadelle féodale.
Il semble qu'il y ait là les éléments d'une réponse suffisante à la question posée, et que le sens dans lequel s'exerce la vision plastique de V. Hugo apparaisse dès à présent avec évidence. Mais il reste à étudier la transposition littéraire qu'ont reçue dans l'œuvre écrite les données proprement plastiques. On peint ce qu'on voit, on n'écrit j>as ce qu'on voil — ou plutôt, dans ce dernier cas, l'expression n'est ni immédiate ni adéquate. Pour rendre par des mois une impression visuelle, il faut un effort de préci-
sion et de distinction où se détermine à nouveau, et peut-être autrement, le caractère de l'image. Revenons aux livres de Hugo, et cherchons quel commentaire ils nous offrent de ses dessins.
Il en est des impressions de forme comme des impressions de couleur : elles ne passent pas d'emblée dans le style. Il faut aller jusqu'aux Souvenirs d'enfance pour trouver trace d'une influence positive du sens plastique sur l'imagination de Hugo. En revanche, l'élément figuré domine dans ces souvenirs au point que le jeune homme semble n'avoir gardé de son passage en Espagne que des images de saillies et d'arêtes. Il ne revoit de Burgos que les « gothiques aiguilles » de sa cathédrale, d'Irun que ses « toits de bois », de Vittoria que ses « tours ». Cette disposition évidemment naturelle se trouva favorisée encore par l'entrée de V. Hugo dans le romantisme.
On parle toujours de la « couleur romantique », et il est bien certain que les peintres rattachés à l'école, comme Géricault, Delacroix, Devéria, se posèrent surtout comme coloristes en face des dessinateurs comme David, Regnault et Ingres. Mais si l'on considère la littérature, et si l'on fait abstraction du clinquant dont il fut de mode de bigarrer le style aux environs de 1830, on reconnaîtra que la rénovation de l'imagination française se fit senlir bien plutôt dans le domaine des formes et des lignes. Au sentiment de la mesure et de l'harmonie interprété par les néoclassiques dans le sens de la
platitude et de l'effacement, les romantiques avaient substitué le goût des plans heurtés, des surfaces tourmentées, des figures incohérentes, plus propres, selon eux, à exprimer l'énergie, l'originalité et, comme on disait alors, « le caractère ». Dès le premier éveil de sa sensibilité personnelle, V. Hugo s'était trouvé à l'unisson : « Son œil, dit Sainte- Beuve , ne rencontre jamais une tour qu'il n'en compte les angles, les faces et les pointes. » Il n'est pas difficile de deviner comment cette faculté d'analyse optique a pu contribuer à donner au romantisme le tour qu'il a pris.
C'est également entre 1830 et 1840 que le sens de la forme atteint chez lui son équilibre, non plus dans les fantaisies d'art où il s'est d'abord complu, mais dans la contemplation et l'interprétation directes de la nature. Après les Orientales et Notre-Dame, c'est à la Démiurgie divine, au ciel, à la montagne et à la mer, qu'il demande le secret des formes par où se traduit la vie universelle.
Et à mesure que s'achève le développement de ses facultés natives, la « figure » devient l'élément prépondérant de ses impressions, le signe exclusif des choses évoquées à sa mémoire, le principe unique des images que son cerveau prête à sa pensée. Cela est au point qu'« il ne dicte jamais, ne rime jamais de mémoire et ne compose qu'en écrivant : car il estime que Tecriture a sa physionomie et veut voir les mots ' ».
1. Charles Monselet {Monde illustre, 1877; à propos de la reprise d' lleriumi.
Gautier, qui le connaît et le comprend si bien, dit : « Moi aussi je crois qu'il faut surtout dans la phrase un rythme oculaire. Un livre est fait pour être lu, et non parlé à haute voix.... Flaubert a tort de se g... les siens à lui-même1. »
L'atlas cérébral de V. Hugo, pour parler comme M. Taine, arrive bientôt à ne contenir que des lignes. En voici un curieux exemple : ne semble-t-il pas qu'une plaine, aux approches de l'automne, attire et retienne l'œil surtout par la bigarrure des herbes ou par la riche variété des tons dont commence à se rouiller la forêt? Olympio ne voit rien de tout cela, en retrouvant les lieux aimés où le regret le ramène; il contemple seulement
Les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques.
Toutes les métaphores accusent la même préoccupation de l'apparence figurée des objets, et trahissent la particularité de la vision. De là ces transpositions poétiques qui font passer une image d'un ordre de sensations dans un autre : la flûte épanouie montant sur l'alto « comme sur la colonne un frêle chapiteau Les dentelles du son que le fifre découpe....
Le contour des vagues mélodies... », et jusqu'à cet audacieux hypallage, Yétoile des éperons de Napoléon servant d' « astre » à son armée.
Cette prépondérance de l'élément plastique qui perce ainsi à travers toutes les impressions et les