LE TEMPERAMENT DE V. HUGO
V. Hugo est né d'ancêtres robustes, sortis du peuple, quoi qu'il en ait pu penser, et il leur doit sans doute la puissante constitution qui lui laissa, jusqu'à l'extrême vieillesse, la plénitude de sa santé de corps et d'esprit. Chez les Hugo,, le trait dominant était la vigueur sanguine ; le général, père du poète, mourut d'apoplexie ; le poète lui-même a dû s'astreindre, aux environs de l'âge mûr, à des exercices violents et continus pour échapper aux dangers de la pléthore. Il était trapu, carré d'épaules, droit pourtant, bien que Henri Heine ait voulu le faire passer pour un demi-bossu : « Un tempérament prodigieux, ce Hugo, racontait Sainte-Beuve l ! Son coiffeur me disait que le poil de sa barbe était le triple d'un autre, qu'il ébréchait tous les rasoirs. Il avait
1. Conversation recueillie dans les Mémoires de MM. de Concourt, t. Il, p. 91.
des dents de loup-cervier, des dents cassant des noyaux de pêche. » — « V. Hugo a le teint coloré et les cheveux blonds », écrivait mélancoliquement Th. Gautier, qui ne pouvait s'empêcher de regretter que le prince souverain de la poésie romantique ne fût pas sombre et blême; « sans être de l'avis de M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de sa figure un caractère d'animalité très développé, nous devons à la vérité de dire qu'il n'a pas les joues convenablement creuses, et qu'il a l'air de se porter beaucoup trop bien.... Le monde et la redingote de V. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son ventre.... Il fait dans son assiette de fabuleux mélanges de côtelettes, de haricots à l'huile, de bœuf à la sauce tomate, qu'il avale indistinctement très vile et très longtemps. » Flaubert conclut : « C'est une force de la nature, il a de la sève des arbres dans le sang ».
Il y a en effet chez lui une surabondance d'activité native, instinctive, physique, qui s'épand dans son style et dans ses images, et qui révèle une richesse de sang populaire et presque brutale, dont la rançon est l'incapacité de saisir et de rendre les nuances les plus délicates de la sensation et du sentiment.
Avec cela une tête énorme, un peu lourde, un front monumental trahissant la prédominance des facultés d'impression et de réflexion. Par un privilège unique, son énergie cérébrale se trouvait égaler sa force sanguine : il tenait de sa mère cette constitution exceptionnellement nerveuse qui devait
s'exalter dans le frère et la fille du poète, frappés tous deux de démence. Mais en lui l'alliance des deux tempéraments opposés maintenait l'équilibre, et peu d'hommes ont gardé, durant toute leur vie, l'entière et parfaite possession de soi qu'il tint de la nature avant de la devoir à sa volonté.
Nous ne nous attarderons pas à marquer l'influence des « milieux » sur une organisation de cet ordre : l'esquisse que nous avons tracée de sa vie peut en donner l'idée. Aussi bien ne trouverions-nous guère qu'un moment où les causes extérieures aient agi sur lui au point de modifier la direction de son génie; c'est lors du coup d'E+at, quand le poète, poursuivi et banni, dut se réfugier dans les îles anglo-normandes. Sa juste colère s'augmenta de toute la surexcitation que causait à ses nerfs le voisinage de l'Océan. C'est le temps où Michelet disait : « Hugo a une force fouettée, la force d'un homme qui marche pendant des heures dans le vent, et prend deux bains de mer par jour ».
Les plus violentes pièces des Châtiments ont été ainsi composées, le poète éperdu parcourant à grands pas la grève, le poing tendu vers la côte française et criant ses vers irrités dans la bise :
Ah! tu finiras bien par hurler, misérable!
Si l'on ne sait pas cela, on ne comprend rien à l6o% où V « âpre athlète », le « songeur blême », le « mage effaré », menace d'aller par delà les « bleus pilas*
très », saisir la « comète par les cheveux », et de rugir à son tour, si la foudre aboie!
Il est facile de railler ces images et le sentiment qui les a fait naître, de traiter Hugo de « bourgeois hors des gonds»; mais ceux-là seraient des critiques à courte vue qui ne démêleraient pas les raisons multiples de cette profonde et sincère exaltation, où le tempérament eut autant de part que l'esprit.
Nous savons qu'elle fut de peu de durée : dans les Contemplations, la sérénité a déjà reparu et elle reste la marque du caractère de V. Hugo. Après sa rentrée de l'exil, sa gravité reconquise prit un caractère hiératique qui suggérait des pensées d'idolâtrie à la jeunesse enthousiaste. On est plus exigeant aujourd'hui ; on se demande s'il n'y a pas contradiction entre cette attitude majestueuse, qui fut celle de toute sa vie, et le ton outré, excessif, désordonné de sa poésie. On ne peut sans inquiétude rapprocher cette dignité impassible de la fougueuse imagination qui aurait dû, semble-t-il, se manifester normalement par des gestes et des discours torrentueux, par des incohérences d'action proportionnées aux discordances du rêve. Est-ce que Shakespeare, Byron, Edgar Poë, Musset n'ont pas vécu leur poésie, et ne sommes-nous pas en droit de soupçonner quelque artifice, en présence d'un partage si rare et d'un dualisme si parfait?
A cette objection, la réponse n'est pas facile si, l'on veut absolument l'accommoder aux vraisemblances
de l'expérience ordinaire; elle est toute simple, si l'on consent, dans le cas particulier qu'on a en vue, à ne tenir compte que des éléments qu'il fournit. La vie mentale de V. Hugo est concentrée tout entière en son cerveau, et chez lui le travail imaginatif est si intense qu'il absorbe toute l'énergie disponible. Chez la plupart des hommes, les mots sont des images effacées, de seconde main, où ils ne mettent rien de leur, sang ni de leurs rêves : le surcroît de leur activité s'échappe alors en des gestes, en des mouvements qui mettent en branle toute la machine corporelle. Chez V. Hugo, les mots sont des actes, les images des efforts, les phrases des desseins, les compositions des entreprises. Le mode d'expression de sa vie personnelle est presque uniquement verbal; toute sa force y passe, et elle ne descend aux événements extérieurs qu'autant que ceux-ci ont leur retentissement dans son art. Les questions politiques et sociales ne l'ont vraiment intéressé que par le côté où elles touchaient son imagination. Il aimait l'humanité, mais c'est Claude Gueux et les Misérables qui ont le mieux révélé et exprimé cet amour; il vécut en bon Français, mais c'est Y Année terrible qui Ta fait grand patriote.