‹ Victor HugoChapitre 23 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'image qui arrive au cerveau porte déjà l'empreinte du moule sensoriel par lequel elle vient de passer. Les analyses qui précèdent nous permettent donc une détermination immédiate.

L'image originelle est précise, crue, sans nuances, parce qu'elle s'est formée par une série de contrastes. Elle est violente, parce qu'elle résulte d'un effort, ou tout au moins qu'elle correspond à une expansion surabondante d'énergie cérébrale. Enfin elle est concrète et donne l'impression de la vie, parce qu'elle résume une tentative d'aperception immédiate et totale. Voilà des caractères que l'imagination ne pourra changer, et qui persisteront dans la transposition même qu'elle entraînera.

Ainsi le travail Imaginatif amènera fatalement la simplification de la donnée sensible; car les détails fortement tracés par le sens subsisteront seuls, 1rs

autres s'élimineront. Bien entendu, cette simplification n'a rien de commun avec celle que poursuivent les classiques, et qui est un véritable choix, une sélection des traits considérés comme les seuls dignes d'être retenus d'après une règle quelconque; il s'agit ici d'une réduction toute mécanique, ne gardant de l'impression que ce qui a accidentellement frappé le sens. L'office de l'imagination sera alors de compléter l'opération. Elle effacera tout ce qui laisse indifférente l'énergie intérieure » (dont la sensibilité n'était qu'une première manifestation); tout ce qu'elle retiendra sera expressif, significatif, conforme au génie personnel de l'artiste.

De là une conséquence assez curieuse : comme toute image évoquée devient une véritable force agissante clans l'esprit, son action se trouvera modifiée par la déviation même qu'elle aura déjà subie; non seulement les êtres représentés seront simplifiés, mais ils agiront dans le sens du caractère simple qui leur aura été conservé. Les monts sont « chauves », donc graves, sévères, philosophes. L'intestin a la forme d'un reptile : donc c'est le serpent dans l'homme, la trace de la malice native, etc.

Dans la création résolument imaginaire où le poète n'est plus embarrassé par les éléments réels venus de la sensation, cette simplification s'opère d'une façon saisissante. Les personnages des drames sont absolus de deux façons : les uns par l'unité de leur nature, bons ou méchants, grands ou vils, puissants ou faibles, sans nuances ni rémission; les

autres, par le contraste de leur nature, par l'antiihèse qui fait le fond de leur vie intellectuelle ou morale. Quelquefois, par une brusque conversion, l'un d'eux passe d'une catégorie dans une autre ; mais nul ne s'attarde jamais sur la limite du bien ou du mal, dans le domaine indécis où les contraires sont possibles. Ainsi toutes les âmes des héros sont simples — même les âmes doubles où V. Hugo a eu l'illusion de croire qu'il avait exprimé la complexité de la vie.

Même procédé pour l'histoire, qui n'est pour lui qu'un drame à décoration fixe, où son imagination transporte les éléments qui obsèdent sa pensée.

On comprend par moments l'impatience de la critique, en présence d'une interprétation aussi sommaire du passé, et l'on excuse le mot « guignol apocalyptique » qu'elle a provoqué. Mais on se rappelle aussitôt que l'imagination seule règle ces conceptions, et l'on n'y cherche plus qu'une vérification de la théorie.

Ces tendances simplistes révèlent le mathématicien sous le poète, et je ne m'étonne pas trop de lire dans le récit du Témoin de sa vie qu'il avait montré, à la pension Cordier, une réelle aptitude pour les constructions abstraites et symétriques de la géométrie. Il a d'ailleurs conservé, de sa courte préparation à l'Ecole polytechnique, un goût évident pour la précision des formules, les oppositions, les équations, les proportions : « Puissance égale Bonté. » — a Le Roi est le Uoi et le Gid est le Gid. » « Le

Cid plus grand que le Roi. » Ses accumulations et ses dénombrements affectent toujours l'apparence numérique; ses raisonnements, surtout dans les ouvrages de prose à prétentions doctrinales [Claude Gueux, le Rhin, les Misérables), visent à la rigueur du théorème. Il aime l'allure logique, dialectique, syllogistique. Charles-Quint et Ruy Blas, Robespierre, Marat et Danton, ont tous un monologue réservé, où ils parlent ainsi que des docteurs du moyen âge, discutant pied à pied contre un contradicteur qui compte les arguments comme avec les grains de lupin traditionnels.

La simplification mène toujours à Y amplification : car ce qui amoindrit les êtres et les figures, c'est ce qui les complique, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique. Vu de loin et sans nuances, Charlemagne paraît énorme. Toute image d'Epinal ressemble à une fresque. Moins il y a de traits marqués, plus ils se détachent et s'exagèrent.

A cette cause de grossissement, ajoutez l'extrême énergie réactive qui caractérise le cerveau du poète. Dès 1826, Sainte-Beuve signalait déjà cette pléthore : « Que M. Hugo se garde surtout de l'excès de sa force,... qu'il consente, s'il le faut, à rester au-dessous de son idéal plutôt que de le dépasser, ce qui est la pire manière de ne pas l'atteindre. Si dans cet abus l'auteur porte parfois de la combinaison et du calcul, le plus ordinairement néanmoins la faute n'en est qu'à son imagination. »

Il est certain en effet que la puissance du tempe-

rament cérébral s'exprime par 1 ampleur des images, et que V. Hugo en est un prodigieux exemple : « Job, selon lui, a au-dessus de sa tête cet affreux soleil arabe éleveur de monstres, exagérateur de fléaux qui change le chat en tigre, le lézard en crocodile, le pourceau en rhinocéros, l'anguille en boa, l'ortie en cactus, le vent en simoun, le miasme en peste ». C'est bien ce soleil-là qui l'éclairé, lui aussi, et qui démesure sa vision.

Le type de ce genre d'outrance, confinant parfois au ridicule, se trouve dans Eviradmus :

Cette salle à manger de Titans est si haute, Qu'en égarant de poutre en poutre son regard, Aux étages confus de ce plafond hagard, On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.

Le ton du discours se hausse en conséquence :

Si la mer prononçait des noms dans ses marées, 0 vieillard! ce serait des noms comme le tien!

Les lions sont les porte-paroles ordinaires du penseur ainsi « dilaté en voyant » :

i Fils », dit l'un d'eux, le lion des plages,

J'ai coutume,

En voyant la grandeur, d'oublier l'amertume, Et c'est pourquoi j'étais le voisin de la mer. J'y regardais, laissant les vagues écumer, Apparaître la lune et le soleil éclore, Et le sombre Infini sourire dans l'aurore; Et j'ai pris, 6 Lions! dans cette immensité, L'habitude du gouffre et de l'éternité!

L'emphase est ici la conséquence étroite de l'ampleur des images; c'est la métaphore qui donne le ton et impose l'allure à la pensée.

Stendhal, qui détestait Hugo, l'accuse d'être « exagéré à froid ». Rien de plus faux : la puissante fantaisie du poète sort de son tempérament même; elle n'a qu'à s'abandonner pour devenir énorme, cyclopéenne, a préhistorique », a-t-on dit, d'un mot juste, qui marque la part de la fougue instinctive , terrienne, sauvage, dans l'exubérance du rhéteur. Quel procédé d'art, quelle recherche de style fera jamais trouver des vers comme ceux-ci :

Des avalanches d'or s'écroulaient dans l'azur.... La palpitation sauvage du printemps....

L'inexprimable horreur des lieux prodigieux....

Faut-il dire après cela que V. Hugo manque de goût et de mesure, parfois même de dignité et de tenue, que souvent, comme il le dit d'Eschyle, ses « effets » sont des « coups » et ses métaphores des « voies de faits »? A quoi bon ? Ne sait-on pas que son imagination ne connaît d'autre règle que celle que lui impose sa nature, et qui est de dépenser toute sa force à s'exprimer ? La manière même dont il raille la sobriété montre quel est pour lui l'idéal de l'expression : « Vous dites : il est réservé et discret. 11 n'abuse de rien. Il a par-dessus tout une qualité bien rare, il est sobre. — Qu'est ceci? une recommandation pour un domestique ? Non : c'est un éloge pour un écrivain.... Autrefois on disait : fécondité et puissance; aujourd'hui on dit : tisane. 11 semble que toute la question soit de préserver la littérature des indigestions.... Voulez-vous faire

l'Iliade, mettez-vous à la diète. Point d'exagération. Désormais le rosier sera tenu de compter ses roses. La prairie sera invitée à moins de pâquerettes. Ordre au printemps de se modérer. Les nids tombent dans l'excès. Dites donc, bocages, pas tant de fauvettes, s'il vous plaît! La voie lactée voudra bien numéroter ses étoiles : il y en a beaucoup ! »

Enfin, malgré la double déformation qu'elle a subie, l'image simplifiée et amplifiée garde chez Hugo un caractère de réalité concrète qu'aucun autre poète ne lui a jamais donné. Il est difficile de définir en quoi consiste ce « don de la vie » qui échappe à tout enseignement comme à tout calcul. Tout au plus peut-on dire qu'il se manifeste par l'expression immédiate et totale de l'objet au moyen de certains traits essentiels et distinctifs qui suppléent aux indications absentes. Tels sont ces tableaux en raccourci :

Le vieil anneau de fer des quais pleins de soleil....

Les rochers monstrueux apparus brusquement

Les grands chars gémissants qui reviennent le soir....

Ce don est si puissant chez lui que ses effets s'étendent aux conceptions abstraites, verbales, auxquelles il prête une sorte de vie réelle quoique fantastique, exprimant mieux que toutes les analyses le sen6 intime du symbole. C'est ainsi qu'il a rendu une signification et une physionomie à des mots effacée* qu'il en a réintégré plusieurs dans leur plus ancienne acception étymologique, et que, «dans le siècle de l'histoire et de la science, il a restitué,

sans y penser, par la seule nature de sa vision confuse et puissante, les mythes oubliés dont une partie du langage est autrefois issue » (Brunetière).

Il y a en lui quelque chose de Y cime des foules, decette demi-conscience qui réalise ses rêves en d'obscures ébauches d'allégories, dont les vestiges déformés gisent aujourd'hui dans des expressions que nul ne comprend plus. Il a même l'intuition des efforts par où la barbarie a dû passer pour se faire une langue : « Les idiomes des Hurons et des Botocudos sont, dit-il, des forêts de consonnes à travers lesquelles, à demi engloutis dans la vase des idées mal rendues, se traînent des mots immenses et hideux, comme rampaient les monstres antédiluviens sous les inextricables végétations du monde primitif ». Il semble vraiment que son imagination ne fasse qu'une avec la puissance créatrice du monde, et que les fantômes qui s'y meuvent n'aient qu'à se dresser pour devenir des forces de la Nature.

C'est ce réalisme instinctif et inné qui l'a conduit à faire la révolution littéraire dont il se vante dans sa Réponse à un acte d'accusation : son imagination cherchant et trouvant partout la vie n'a point à choisir les objets sur lesquels elle répandra la poésie. Tout lui est bon pour y faire rayonner la lumière et mouvoir l'ombre : pas d'être qui ne reflète l'infini,

Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche, Pas de monstre chétif, loin lie, impur, chassieux, Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux.

Sans doute, c'est clans l'ordre verbal que s'est faite la révolution dont il réclame l'honneur, et elle a eu surtout des conséquences de vocabulaire : mais il ne faut pas oublier que tout mot est une image, et que V. Hugo a changé le fond de la langue, en changeant le contenu des termes. Pris en soi, le romantisme n'impliquait nullement cette réforme : il consistait lui-même en un certain éclectisme, différent de celui des classiques et moins étroit, mais aussi hostile au réalisme universel. V. Hugo lui a enseigné à ne connaître ni le dégoût ni le mépris : il a forcé la poésie à s'arrêter devant le crapaud couvert de pustules,

Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils,

devant l'Ane, meilleur que l'Homme, devant l'Hydre et le Ver, agents de l'éternelle Nature et symboles de la mystérieuse évolution qui fait passer incessamment tous les êtres de la vie à la mort et de la mort à la vie.

Telle apparaît, en ses caractères essentiels, cette imagination débordante qu'il faut toujours craindre d'enfermer dans une formule trop précise. Elle se révélera mieux encore dans ses créations, que nous allons essayer de ramener à quelques groupes.

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