‹ Victor HugoChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les douze années pleines d'oeuvres qui séparent N.-Dame de Paris des Lettres sur le Rhin représentent la complète expansion et le parfait équilibre de l'imagination chez V. Hugo. Outre les drames, que nous avons déjà énumérés, quatre recueils de vers se succèdent, qui contiennent peut-être la plus haute expression de la poésie personnelle en France : les Feuille? d'automne Ips Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Rouans et les Ombres. De tout cela, la marque romantique a disparu, j'entends le décor de la légende et le bric-à-brac de l'histoire, le costume et la langue du genre « frénétique ». La formule « gothique » est laissée aux disciples attardés dont Th. Gautier nous a tracé un si amusant portrait dans Elias Wildmandstadius des Jeune France. Bon pour ceux-là de borner leurs rêves aux « clochers déchiquetés, aux aiguilles évidées, aux pignons tail-

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ladés en scie, aux croix à fleurons, aux guivres et tarasques montrant les dents à l'angle des toits » : le Maître élève ses regards au-dessus de ce pittoresque attirail et de toute la fantasmagorie qui s'y rattache, et il les fixe sur la nature que le romantisme n'a encore employée que comme accessoire. Déjà le voyage aux Alpes, puis les longues promenades autour de Paris lui ont révélé le trésor d'images et d'idées associées que le ciel et la montagne offrent au poète dégagé des partis pris d'école : la mer va lui ouvrir un horizon nouveau.

Ainsi son génie s'élargit et s'assouplit de plus en plus, sans cesser d'être personnel, car son œil ne reçoit pas comme un miroir banal le monde vibrant de couleurs et de formes qui l'assaille du dehors : tout cela prend, en pénétrant en lui, l'empreinte de sa sensibilité propre et de son originale imagination.

Un jour viendra où cette empreinte même, toujours présente à la conscience de l'écrivain, sera considérée par lui comme une espèce de modèle, de type idéal qui servira, à son tour, à fausser les impressions nouvelles. Mais, au temps de la Tristesse d'Olympio, d'Oceano no.r, alors qu'il décrit la Vache, le Carillon, aucune manière voulue ne se laisse encore surprendre : c'est l'expression directe et sincère des facultés natives que la crise du romantisme a délivrées de toute entrave.

Ce radieux épanouissement devait finir par imposer l'admiration aux adversaires même et aux rivaux de V. Hugo. En 1841, l'Académie s'ouvrit

devant lui, consacrant la révolution qu'il avait accomplie. Mais une victoire purement littéraire ne pouvait lui suffire : les années et les événements n'avaient fait que confirmer l'idée du rôle qu'il attribuait au poète. Il lui sembla que l'heure était venue d'entreprendre la mission sociale qu'il rêvait. Déjà dans le Dernier Jour d'un condamné, dans Claude Gueux, dans certaines pages de Littérature et Philosophie mêlées, il avait laissé percer l'intention d'agir sur son époque par des moyens plus directs que des fictions imaginaires. Il résolut de frapper un grand coup, et partit pour les bords du Rhin, avec la volonté formelle d'en rapporter à la fois un drame qui résumât, comme un monument de gloire, toute la civilisation féodale disparue, et un livre qui traçât la voie à la civilisation nouvelle encore hésitante.

Le trait caractéristique, c'est qu'il allait chercher dans une impression de nature et d'art, dans un spectacle matériel, en somme, la formule et la solution d'un problème d'histoire et de politique : les formes et les couleurs lui suggéreraient les images d'où sortiraient spontanément les théories; dans le simple aspect des vieux burgs palatins, il devait découvrir le secret du passé, et pénétrer l'énigme de l'avenir.

L'effet d'une pareille disposition sur l'œuvre qui suivit est facile à deviner : l'obsession de la grandeur et du mystère, lorsqu'elle préexiste dans l'esprit, avant toute contemplation d'objets grands et mystérieux, produit le grandiose et l'obscur, h toutes les fonctions de l'esprit s'en trouvent déviées. Le

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poète l'avoue lui-même : « le spectre des choses passées se superpose, devant ses yeux, aux réalités présentes, et les efface, comme une vieille écriture qui reparaît sur une page mal blanchie au milieu d'un texte nouveau ». Ainsi, à travers l'illusion des traditions romantiques et l'évocation des héros qu'il rêvait de ressusciter, le décor original, mais sans grande majesté, du Rhin, cette nature déchiquetée et pittoresque lui apparaît terrible, épique, « eschylienne », pour tout dire — car il faut bien que l'idée de théâtre intervienne ici, pour marquer l'emphase. Les sensations les plus simples s'enflent et s'exaspèrent en métaphores démesurées. La végétation des bords du fleuve est « un polype effrayant,... la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa qui digère, et prend, dans les grossissements du sommeil, l'apparence d'un dragon prodigieux qui entourerait l'horizon ». Les montagnes sont « des géants goitreux et bossus accroupis dans l'ombre »; le lac de Goldau, qui n'est qu'une flaque d'eau, devient « plus horrible et plus formidable que l'Océan quand le vent souffle ». L'éclairage de la nuit, dit V. Hugo pour s'excuser, donne aux choses un aspect excessif et chimérique : « les profils se dilatent et s'exagèrent ». La vérité est qu'il voit ainsi à toute heure, quand il s'abandonne à l'outrance de son imagination.

Il semble, au premier abord, que ce soit là un simple retour à la méthode romantique, et l'on a pu dire sans paradoxe que le Rhin et les Burgraves continuent Uernani et Notre-Dame. Mais , à y

regarder de près, ce qui subsiste d'une époque à l'autre, ce qui relie ces deux moments séparés par tant d'œuvres, ce n'est pas un système d'esthétique, c'est l'unité même du génie qui se développe à travers toutes ces manifestations, et qui, après avoir prêté sa formule à l'école en quête d'une doctrine, se retrouve identique et immuable dans la dispersion des disciples. Si le romantisme eût été pour Victor Hugo un simple procédé littéraire, une méthode de style débattue et choisie à loisir, il s'en fût détaché, comme tant d'autres, en voyant le public se déprendre peu à peu de ce qui l'avait charmé d'abord. Dix ans après Hernani, dit Th. Gautier, « les Français •commençaient à être las de passion, de lyrisme et de poésie ; le grand mouvement shakespearien s'arrêtait entravé ». Le triomphe de la Lucrèce de Ponsard était un signe du changement qui s'accomplissait dans le goût national. Aussi l'accueil fait aux Lettres sur le Rhin fut-il médiocre, et les Burgraves tombèrent-ils d'une chute retentissante.

C'est au moment où V. Hugo demandait à la nature une inspiration nouvelle, qu'il fut foudroyé par la nouvelle de la mort subite de sa fille Léopoldine, noyée avec son mari, deux mois après les noces.

Le coup fut d'autant plus sensible qu'il s'abattait sur une âme déjà cruellement atteinte. Bien des chagrins et des déceptions, quelques fautes même, que le public ne put ignorer, avaient altéré l'olympienne sérénité qui en imposait si fort aux fidèles de 1830. Mais tout vint se fondre dans la douleur

immense qui frappait son cœur de père. Quand on est tenté de refuser la sensibilité à V. Hugo, il faut songer à la profondeur de tendresse dont son œuvre témoigne, comme sa vie, pour ses enfants.

Le poète plia sous la souffrance : longtemps il fut incapable d'écrire; quand il revint enfin à la Muse, ce fut pour lui confier, à travers des sanglots sans cesse renaissants, l'angoisse qui l'étreignait encore. Veuillot lui-même s'inclina devant « les nobles pensées et les beaux vers consacrés à ce cher souvenir.... Il n'y en a pas de plus beaux, s'écria-t-il, ni dans la langue française ni dans la langue chrétienne ». Ces vers sont dans toutes les mémoires, mais on ne saurait trop souvent les redire ni les entendre :

Je viens à vous, Seigneur, Père auquel il faut croire;

Je vous porte, apaisé, Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire,

Que vous avez brisé....

Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues, Au fond de cet azur immobile et dormant, Peut-être faites-vous des choses inconnues, Où la douleur de l'homme entre comme élément....

Rien ne peut diminuer le prix d'une pareille inspiration, ni les critiques dont ce môme Veuillot s'avise tout à coup en remarquant que ce chant de résignation sublime s'achève en un cri de révolte, ni les réserves auxquelles d'autres critiques, moins prévenus, sont conduits parla comparaison de cette page avec vingt autres, où la même pensée et le même sentiment reviennent sous vingt formes différentes. « Faiblesse d'âme » , dit l'un; désespoir théâtral, dit l'autre; matière à mettre

en vers, procédé d'atelier ». C'est là vraiment trop de scrupule, et l'âme du lecteur n'en prend pas de souci. V. Hugo a souffert comme un homme, et il a dit sa souffrance comme un homme de génie; la sincérité du sentiment n'a rien enlevé à la maîtrise de l'art : cela ne rapetisse, en vérité, ni l'art ni le sentiment. Mais une nature aussi énergique, aussi extérieure que la sienne ne pouvait se confiner à jamais dans l'austère silence du désespoir : pour distraire ses regrets, il se tourna de plus en plus vers l'action politique et sociale. Nommé pair de France en 1846, il se signala par de nombreux discours, empreints du pins irdent i>'^^al<'e*np, et provoqua les plus ardents reproches sur sa prétendue apostasie. Sa défense d'ailleurs était facile. Dès 1834 il avait, dans sa Réponse à un Acte d'accusation, proclamé le véritable principe de l'évolution intellectuelle et morale qui s'opérait en lui : c'est par les images et les mots qu'a commencé la transformation dont les résultats lointains épouvantent maintenant les timides, restés en arrière. Il s'est d'abord attaqué à la tradition classique, sorte d' « ancien régime » dont les abus et le privilège pesaient sur la littérature; il a « déclaré les mots libres, égaux, majeurs ». Avant lui, l'ode avait « les fers aux pieds », le drame était « en cellule »; c'est lui qui a pris et démoli la « bastille des rimes »....

Et je n'ignorais pas que la main courroucée

Qui délivre le mot, délivre la pensée :

... Tous les mots, à présent, planent dans la clarté.

Les écrivains ont mis la langue en liberté....

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La libcrlé dans l'homme entre par tous les pores.

Les préjuges formés, comme les madrépores,

Du sombre entassement des abus sous les temps,

Se dissolvent au choc de tous les mots flottants,

Pleins de sa volonté, de son but, de son âme...

... Le mouvement complète ainsi son action.

Grâce à toi, Progrès saint, la Révolution

Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre

Dans le mot palpitant, le lecteur la sent vivre....

Allez au bout de cette explication, et vous verrez ce qu'elle récèle vraiment : l'inconscient aveu que toutes les théories politiques et sociales de V. Hugc sont une conséquence de son système littéraire ou pour mieux dire, de son imagination.

Est-ce diminuer le héros que de parler ainsi? Pour le croire, il faut qu'on se fasse de singulières illusions sur la raison profonde et la secrète origine de nos opinions. Le plus souvent, c'est notre éducation qui nous les suggère par influence directe ou par réaction ; parfois nous les devons au hasard d'une lecture ou d'un entretien, à la faveur spéciale dune bienveillance ou d'une amitié. Je ne veux point parler des cas où la nécessité les impose, où l'intérêt les conseille. Pour combien de nous peut-on affirmer qu'elles découlent de la pure raison, ou du libre choix de la volonté éclairée? N'en doutons pas, ceuxlà méritent la louange et l'admiration qui, comme V. Hugo, ont trouvé en eux-mêmes la source de leurs convictions, ceux pour qui les idées directrices de la conduite sont encore une expression de leur personnalité, chez qui, enfin, une faculté maîtresse réalise l'unité de la vie.

L'altitude de V. Hugo après la révolution de 1848 n'est que la conséquence étroite de celle qu'il avait prise dès 1845, et celle-ci n'est elle-même que l'expression pratique des théories de 1830. Il y a un romantisme politique, comme il y a un romantisme littéraire, et l'analyse n'a point de peine à en démêler les éléments, l'outrance lyrique et déclamatoire, le goût des mesures à effet, la croyance aux formules saisissantes et aux solutions simples.

C'est à la tribune surtout que se manifesta cette disposition; bien qu'il ne faille point prendre à la lettre les comptes rendus envenimés de Veuillot, il est certain que V. Hugo n'y fit pas figure digne de son génie. Les conservateurs qui l'avaient élu s'indignèrent de voir qu'il entendait autrement qu'eux la conservation sociale. Ce devint bientôt un mot d'ordre de l'empêcher de parler : dès qu'il se levait, on affectait de lui jeter à la tête quelques vers de ses ballades et de ses guitares. « Et Sabine? Ouest Doua Sabine ? Quelqu'un d'ici a-l-il vu Doîia Sabine ? »

Un conflit avec Montalembert, qui ne voulut pas se souvenir de leur ancienne liaison, ne lui fut pas favorable. Au moment où le poète s'asseyait, entouré des félicitations de la Montagne qu'il venait de conquérir par son discours sur les affaires de Rome, le grand orateur catholique étendant la main vers l'ami d'antan l'écrasa par ce dédaigneux exorde : « Le discours que vous venez d'entendre a déjà reçu le châtiment qu'il mérite : je parle des applaudissements qui l'ont accompagné... ».

Maintenant que toutes les passions sont tombées, il font bien avouer mie la tribune ne convenait pas à V. Huffo. 11 y apportait d'abord une recherche de la forme pittoresque et saisissante, une préoccupation de l'antithèse, une habitude d'enflure et de métaphore qui ne sied point à l'éloquence parlementaire : « Le peuple laissera vos lois enfoncer leurs pauvres petits ongles dans le granit du suffrage universel ». Ce n'est point avec de pareilles phrases qu'on mène une majorité. Veuillot put railler, avec une apparence de raison, le « pédant » qui fait intervenir à tous propos Escobar, Torquemada, Loyola, « le rhéteur boursouflé qui parle non avec des idées et une ;ïme, mais avec des breloques et des poumons,... moulin à rimes qui jamais n'a jeté un mot de quelque poids dans la balance des opinions ».

Il y porta aussi cet incommensurable orgueil qui l'empêchait de distinguer entre ce qu'il faut dire ou taire, entre les outrages qu'il faut relever ou ne pas entendre. La droite, qu'il venait d'abandonner, lui crie un jour le mot de suspect. « Quoi, je vous suis suspect? réplique-t-il stupéfait. Vous le dites? vous osez le dire? » Et les clameurs redoublent. Une autre fois, pendant qu'il parle, une image plus audacieuse que les autres éveille la gaîlé de l'assemblée. Le poète se fâche, on rit plus fort. « Vos rires seront au Moniteur, s'écrie-t-il. Greffier, écrivez qu'on a ri. » Vous devinez si l'hilarité redouble.

Il n'est pas jusqu'au caractère de Hugo qui ne se soit ressenti de ce périlleux passage à travers la vie

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publique. L'amour-propre blessé le conseilla mal; il laissa trop voir qu'il souffrait et se souvenait. Veuillot paya cruellement, quelques années plus tard, l'injustice et la violence de ses critiques. Le Maître dépassa sûrement la mesure en le traitant d'espion, de mouchard et d'escroc.

Des railleries, des injures, des rancunes, c'est tout ce qui resta au poète de ces cinq années perdues pour sa gloire autant que pour sa tranquillité. Son intervention ne fut pas une seule fois heureuse. Il vota contre la peine de mort et la déportation, pour toutes les lois de clémence et de réparation sociale qui furent proposées ; mais il les vota en rêveur plutôt qu'en homme d'Etat, sans présenter aucun projet efficace. Il prétendit toujours être, et il était vraiment de ceux qui veulent supprimer la misère; mais il ne fut d'aucun secours aux socialistes et aux économistes qui cherchaient le moyen d'en alléger le fardeau, trop lourd aux épaules du peuple.

On sait comment l'attentat du Deux-Décembre mit fin à sa carrière d'orateur et de parlementaire. Pendant que Baudin se faisait tuer sur la barricade du Faubourg Saint-Antoine, V. Hugo, sauvé par de fidèles amis, se réfugiait à Bruxelles, puis à Jersey, enfin à Guernesey où il trouvait asile, en vue de celte terre douce et triste de France,

Tombeau de ses aïeux et nid de ses amours.

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