‹ Victor HugoChapitre 7 sur 27 · L'EXIL. LE RETOUR. LES DERNIERES ANNEES · texte numérisé non relu

L'EXIL. LE RETOUR. LES DERNIERES ANNEES

Le coup qui frappait si durement la personne du poète fut une bonne fortune pour son génie. L'exaltation du cœur réveilla toutes ses énergies mentales, et paracheva ses qualités natives de puissance et d'éclat.

On vit apparaître un autre Hugo, non plus olympien, ni impassible, mais réellement animé du « délire sacré », de la colère vengeresse que les anciens prêtaient à l'élu d'Apollon. En même temps que le type le plus parfait de l'éloquence poétique. ]o< Châtiments réalisent un nouveau a-enre littéraire, qu'on .-» jvslemettt appelé la satire IvH/ye », mélange d'invectives et de fantaisie, d'ironie brutale et de délicate rêverie, qui reste, dans toute l'histoire, sans antécédent véritable, car ni Archiloque, ni Perse, ni Juvéual, de qui V. Hugo se réclame, ne peuvent soutenir la comparaison avec lui.

C'est qu'une occasion unique était fournie au poète de mettre en œuvre des dons de nature encore ignorés de lui-même, et d'épancher une réserve d'amertume formée par dix années de chagrins, d'insuccès, d'ambitions avortées. L'explosion fut éblouissante et formidable, et l'allégresse de la création heureuse surexcita encore le sentiment d'où elle était née, mais en le transposant, en le spiritualisant, pour ainsi dire, en substituant un moyen d'art aux cris égoïstes de la passion. Le souci esthétique prit enfin le dessus, et la vie calme et laborieuse ressaisit le Maître, dont l'imagination allait subir une dernière crise. Elle vint du spectacle continu auquel l'obligeait son séjour d'exil, et qui était fait, plus que tout autre, pour favoriser la suprême expression de son tempérament d'artiste.

11 va entre l'imagination de V. Husro et la mer une harmonie de nature dont lui-même n'avait pas encore conscience lorsqu'il cherchait, au Nord et au Midi, des lieux de pèlerinage : son œil, avide de formes puissantes et précises, se plaisait alors aux aspects de la montagne qui lui suggéraient d'innombrables métaphores; mais Ja matière était épuisée lorsan'il fWr>nv>-it l'Océan.

C'est dfln« la crJituHA .)p Jersey qu'il Ht cette découverte ; il comprit aussitôt que seule cette immensité mouvante, qui est par elle-même une perpétuelle antithèse, avec ses caprices, ses bonds subits et ses brusques détentes, sa mollesse aussi et sa grâce azurée, pouvait rassasier son excessive et

l'exil. 85

protéique imagination. La mer, c'est à la fois 1 montagne et la forêt, la plaine et la ravine, c'est le fleuve, l'étang et le ruisseau, c'est toute la terre que le flot baigne, c'est tout le ciel qu'il reflète.

La mer tient une large place dans les Châtiments. qui portent ainsi h rjoub<e trace de l'exil : violences exaspérées où s'exprime, sous le coup d'une indignation accidentelle, l'outrance naturelle au poète

élargissement de l'horizon ouvert à sa fantaisie,

rénovation des couleurs et des formes usées par vingt-cinq ans de romantisme.

Ainsi exaltée, rajeunie et lâchée dans l'infini, l'imagination de Hugo s'empare de toutes les avenues de sa pensée : plus de perceptions simples, plus d'idées abstraites; un seul procédé de conception et d'expression, la métaphore, et ]a métaphore de plus en plus indépendante du inonde extérieur, de plus en plus subordonnée à l'état ries n?rh et de l'âme. Ce penchant à l'hallucination s'accentue à mesure que le voisinage constant de la mer, la prédominance du tempérament sanguin fouetté par la brise salée, l'approche de la vieillesse, concourent à affaiblir chez le poète les impressions directes et précises, et à surexciter sa sensibilité cérébrale.

Les Contemplât unis, qui parurent trois ans après les Châtiments, ne présentent pas la même homogénéité : la seconde partie seule est postérieure a l'exil. Ici même le ton est différent : les colères du premier moment se sont évanouies dans le grand souille de l'Océan, comme un nuage dans la tempête.

V. Hugo réfléchit que tout ce qui l'indigne dans le temps présent n'est qu'une fantasmagorie éphémère qu'un coup de vent emportera; il continue à faire « son devoir de flambeau ». Deux admirables pièces, les Mages et Ce que dit la bouche d'ombre, résument le rôle prophétique du poète et esquissent la « vague figure de l'avenir » qui s'ébauche dans l'obscurité de l'ère finissante. Ce n'est plus dans le spectacle des ruines humaines que V. Hugo cherche le mot de l'énigme, c'est dans la contemplation de la nature même, dépositaire de l'éternelle vérité :

Tout parle, l'air qui passe et l'alcyon qui vogue, Le brin d'herbe, la fleur, le germe, l'élément. T'imaginais-tu donc l'Univers autrement?... Non, tout est une voix et tout est un parfum, Tout dit, dans l'infini, quelque chose à quelqu'un.

Le monde a un sens et le Bien doit triompher :

Le mal expirera; les larmes Tariront : plus de fers, plus de deuils, plus d'alarmes.... Les douleurs finiront dans toute l'ombre; un Ange

Criera : Commencement !

Cette foi, V. Hugo la puise dans le sentiment du devoir et dans l'optimisme qu'engendre la constante vision de l'Idéal. « Autour de moi tout est horreur

et nuit Je suis content! » crie-t-il au spectre du

marquis de C. d'E. qui lui reprocha.:, dix ans avant, son apostasie. Le malheur n'est pas dans la souffrance, ni dans la torture, ni dans l'abandon, ni dans l'ignominie même :

J'ai vu, dans cette obscure et morne transparence, Passer l'homme de Rome et l'homme de Florence,

Page 1