L EXIL
Gaton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil, L'un ayant le poignard au flanc, l'autre l'exil : Caton était joyeux et Dante était tranquille....
Cette philosophie de la vie et de l'histoire qui, par la croyance au progrès, réhabilite le passé en qui elle voit germer l'avenir, qui exagère même les vices et les crimes d'Hier, pour mieux faire ressortir la splendeur espérée de Demain, est l'âme de la Légende des siècles qui parut quelques mois après les Contemplations. Dans la préface symbolique placée en tête de l'œuvre — la Vision d'où ce livre est sorti, — V. Hugo en résume l'esprit et le sens en une image grandiose : le « mur des siècles » lui apparaît en rêve, fait de « deuils, de pleurs, d'épouvantes », cimenté d'ombre. Le poète, avide de percer le mystère de cette nuit compacte, s'acharne à la contempler, de toute « la fixité calme et profonde » de ses yeux. Peu à peu l'abîme s'éclaircit :
Cette muraille, bloc d'obscurité funèbre, Montait dans l'Infini, comme un brumeux matin, Blanchissant par degrés sur l'horizon lointain. Cette vision sombre, abrégé noir du monde, Allait s'évanouir dans une aube profonde, Et, commencée en nuit, finissait en lueur....
L'étrange poème qui a nom le Titan nous montre Phtos découvrant ainsi, par delà les derniers remparts de la matière qui voilent l'horizon, l'adorable évidence à laquelle son âme aspire.
Lui, comme s'il voulait, de ses deux bras ouverts, Arracher le dernier morceau de l'Univers, Se baisse, étreint un bloc et l'écarté.... 0 vertige I O gouffre! l'effrayant soupirail d'un prodige
Apparaît; l'aube fait irruption; le jour, Là, dehors, un rayon d'allégresse et d'amour Formidable, aussi pur que l'aurore première, Entre dans l'ombre, et Phtos, devant cette lumière, Brusque aveu d'où ne sait quel profond firmament, Recule épouvanté par l'éblouissement....
Telle est la théorie, déjà ébauchée à la fin des Contemplations, qui vient couronner la philosophie du Maître : par delà les contrastes et les oppositions qui se partagent la vie et la pensée, apparaît le terme final, l'idéal suprême où les contraires se réconcilient, où les luttes expirent. Là tendront et convergeront toutes les œuvres postérieures de Hugo, les Misérables, les Travailleurs de la mer, l'Homme qui rit, surtout les dernières pages tombées de sa main vieillissante, le Pape, Pitié suprême, Religion et religions, l'Ane, Torquemada.
Mais c'est trop s'arrêter à la question de doctrine; la Légende des siècles n'est pas un traité de philosophie, c'est une série de poèmes, sans précédents depuis la Chanson de Roland, dans notre littérature. « Les Français n'ont pas la tête épique », avait dit Goethe, et nous l'en croyions sur parole. En lisant la Conscience, Aymerillot, le Satyre, il fallut bien se rendre à l'évidence, et restituer à notre génie national un genre consacré par tant de chefs-d'œuvre.
Dans l'évolution qui l'entraînait à travers toutes les formes de la poésie, V. Hugo devait rencontier l'épopée au passage et y trouver un terrain merveilleusement apte au développement de ses dons naturels. 11 avait l'instinct de la grandeur, telle que