‹ Victor Hugo, photographeChapitre 10 sur 14 · V. II · texte numérisé non relu

V. II

" J’avertis M. Bonaparte i/n'rl n’aura nas />/us raison de moi i/iu suis l'atome, i/ue i/e la Vérité et de la Jnst ire, i/ui sont Dieu même ; il y a entre lui et moi une «/nerelle personnel le , relie du juge sur son siège, et de l’accusé sur son banc. »

entière, contre tout un régime devenu légal ; il faut penser à ce qu’il avait subi, à ce qu’il subissait encore.

Avec le Coup d’État il tombait, moralement d’abord, d’un idéal de liberté incorruptible, heureuse et féconde, qu’il avait rêvé pour son pays ; réalité ou chimère, peu importe, il « croyait », et à cette croyance il avait, sans hésiter, sacrifié tout. La politique offrait à cette époque infiniment plus de danger qu’aujourd’hui , et c’étaient là des luttes auxquelles on risquait sa vie. Dumas avait écrit à Bocage : « 11 a été promis ce soir vingt-cinq mille francs à qui arrêtera ou tuera Victor Hugo. Si vous savez où il est , sous aucun prétexte empêchez qu'il ne sorte. » Pour exagéré que fût peut-être l’avis, il n’en était pas moins inquiétant, et l’on ne sait jamais en temps de Révolution ce qui peut arriver. Échappé de Paris sous un déguisement et après s’être caché cinq jours chez un vieux marquis légitimiste, il avait dû, à Bruxelles, pour pouvoir vivre, établir son budget à trois francs par jour, loyer compris. Ignorant combien de temps durerait cet exil où il entrait, et qu’il sentait bien devoir être long — il y entrait dans la force de l’âge, et il en devait ressortir vieillard ■ — il avait fait vendre à l’encan tout son mobilier de la rue de La Tour d'Auvergne, tous ses bibelots précieux, tous ses objets d’art, qu’il ne pouvait traîner à sa suite. Comme on l’avait chasse de Belgique, il allait être chassé de Jersey; le TIMES réclamait pour lui la peine de la déportation, et la population de l’île allait menacer directement Marine - Terrace. 11 faudrait, pour mettre au moins ses manuscrits en sûreté, qu’un autre proscrit, Préveraud, se déguisât en ouvrier, et vînt dans l’obscurité, avec une charrette à bras, chercher la précieuse et lourde malle qui contenait les Contemplations, la Legende des Siècles et les premiers livres des Misérables, afin de la cacher dans sa maison moins menacée ; puis, quitter l’île, et essayer si Guernesey serait plus hospitalière, sinon passer en Amérique. L’on comprend que, dans de pareilles conditions, son âme fût à bon droit sombrement tendue et remuée ; ce que pouvait être alors, son « moi » moral traduit par la photographie, on le conçoit.

Quoi d étonnant aussi qu’alors il se grisât lui-même de sa foi et de ses vers ? Il apparaissait au monde, et l’un de ses portraits nous le montre tel, debout sur la grève, les bras croisés, comme une statue de bronze inébranlable, dernier rempart du droit contre la force, jetant son fameux :

« Et s'il n'en reste qu'un je serai celui-là », et vers lui, de la Pologne à Cuba, tous les opprimés gémissaient leur prière. 11 était l’Eviradnus des temps modernes.

Mais à ce rôle surhumain, mais à recevoir des lettres avec cette seule adresse : HUGO OCÉAN, qui lui parvenaient, et des plumes d’aigle que ses admirateurs lui envoyaient, comme seules dignes de transcrire sa pensée, ce « moi » devenait de plus en plus apocalyptique et absorbant. Tout jeune, peu après ses premiers et enfantins essais poétiques, dont l’Académie avait couronné l’inévitable et sage banalité. Chateaubriand l’avait appelé « un enfant sublime », honneur dont Soumet avait également réclamé la priorité et la gloire. Dès l’époque de Hernani, Théophile Gautier déclarait qu’en montant l’escalier de l’auteur, « ses pieds avaient des semelles de plomb, l’haleine lui manquait, et des moiteurs glacées lui baignaient les tempes » ; à la troisième reprise seulement, il avait osé tirer le cordon de la sonnette du Maître, et à sa vue « ses jambes avaient flageolé » ; il avait failli s’évanouir « comme Esther devant Assuérus ». 11 le comparait, apparaissant sur son palier, à Phœbus-Apollon dans sa gloire, il s’étonnait qu’il ne portât pas dans la main de sceptre d’or. Et déjà « de cette intensité admirative » celui qui en était l’objet ne paraissait pas gêné.

Depuis, l’enthousiasme laudatif avait atteint des bornes inconnues. Le journal L’ÉVÉNEMENT imprimait qu’il était « bras et tête, cœur et pen- « sée, glaive et flambeau, doux et fort, conquérant et législateur, roi et « prophète, apôtre et Messie, lyre et épée. » Toutes ces hyperboles avaient fini par lui monter à la tète. Les biographes représentaient son cerveau, alliage mystérieux, s’embrasant et se tordant à un feu plutonien intérieur d’où lui jaillit « cette armure brûlante de géant, trempée aux lacs volcaniques où la lave bouillonne sous le granit. »

11 aimait spécialement sans doute cette comparaison vésuvienne, car pour de nombreux clichés il posa en « cerveau bouillonnant », si j’ose m’exprimer ainsi, la main sur son crâne prêt à éclater. Nous donnons un peu plus haut deux de ces épreuves, qui feront sourire peut-être...

Et si nous la montrons, cette petite face du grand poète, ce n’est nullement par un puéril esprit de dénigrement d’un homme qui fut héroïque et noble entre tous, c’est parce qu’elle nous enseigne que toute nature paie son tribut aux faiblesses humaines, c’est surtout afin de prouver à quel point l’objectif, cet « œil de cristal », a été ici le miroir d’une âme.

La main de Victor H UGO .

Semblable à une lumineuse araignée de la nuit... »

(I’auh io.)

La main de Madame Hugo.

« Sa ma in était Jine et blanche. . . » (F*age ifi.)

CEUX QUI Quelle que fût cependant sa force morale per-

ENTOU- sonnelle, quel que fût le soutien qu’il trouvait dans RAIENT l’appui de sa conscience et dans les encouragements LE PROSCRIT, louangeurs d’une partie de l’univers, qui sait si, abandonné de tous dans la vie quotidienne, il n’eût pas fléchi. Ce n’est pas d’être sublime, ni même de se l’entendre dire, qui vous emplit le cœur. D’aussi robustes que lui, il l’a dit tout à l’heure, ont fui dans la mort la désespérance d’une vie où ils restaient seuls ; lui-même il l’avoue : « Jl y a des heures où le poids de la proscription est lourd à porter. » Mais il avait une femme, des enfants, et quelques amis, dont un surtout, Auguste Vacquerie, demeura à ses côtés, comme s’il eût été son propre frère.

Madame Hugo était une femme remarquable, courageuse, intelligente et douce, qui s’était attachée à lui comme le lierre à l’arbre. L’on s’est souvent plu à répéter comment, après avoir joué ensemble encore enfants, ils s’étaient fiancés presque aussitôt, et comment cette fillette avait dès lors été pour lui « lange qui nous soulève vers le ciel. » Victor avait dans les dix-sept à dix-huit ans, il était sans fortune, mademoiselle Eoucher également, et les parents se hâtèrent de séparer le jeune couple. La douleur de l’adolescent fut grande ; c’est l’heure où dans le premier chagrin d’amour, prélude de bien d’autres que l’on subira pourtant sans mourir, comme celui-la, l’on voit la désespérance finale de toute sa vie. Peu après l’avoir quittée, il envoya à son amie son Premier Soupir :

« Quoi ! déjà tout est sombre et fatal dans ma vie ?

J’ai dû t’aimer, je dois te fuir! »,

et un livre cadavérique, effroyable, abracadabrant et hirsute, Han d’Islande, reçut les confidences de son àme « pleine d’amour, de douleur et de jeunesse. »

En 1821, sa mère étant morte, et son père s’étant, un an après, remarié à Blois, le jeune homme, resté moralement seul, demanda officiellement la main de sa bien-aimée, qui lui fût accordée, à la condition toutefois qu’il gagnerait de quoi vivre avec sa littérature. Le mariage eut lieu au mois d’octobre de l’année suivante, dans une chapelle de l’église Saint-Sulpice.

Cette union printanière devait durer toute l’existence cependant, et ce fut peut-être là pour Hugo, un des secrets de sa force. Car, alors que tant d’autres cœurs se cherchent si longtemps dans l’ombre, sans jamais se rencontrer parfois, errant au hasard, laissant un peu d’euxmèmes à chaque arrêt et à chaque déchirure du chemin, pour recommencer

encore, le lendemain, leur douloureuse pérégrination, quel appui n’est-ce pas d’avoir près de soi, dès le départ, la compagne avec qui l’on ira, la main dans la main, celle que l’on ne quittera plus jamais, ou du moins à qui l’on reviendra toujours, et dont on ne sera séparé que par la mort ?

Un jour vint pourtant, après dix ans d’un bonheur sans nuages, où il douta d’elle. Peut-être avait-il commencé lui-mème par l’oubli d’une première faute légère, mais comment cette femme, vraiment supérieure semble-t-il, put-elle, en pensée seulement, pencher un instant son esprit et son cœur vers le familier de la maison, vers ces petits yeux vrillés, vers cette figure insinuante et ronde de bedeau ou de marguiller, qui était celle de Sainte-Beuve ? Ce sont là des mystères que le cerveau féminin peut seul concevoir et expliquer. Hugo le connut alors réellement, le véritable déchirement d’aimer, ce jour où il put écrire dans son désespoir : « Je ne sais plus où j’en suis. J’ai acquis la certitude qu'il était possible que tout ce qui a mon amour cessât de m'aimer ; j'ai beau me dire que cette pensée même est folie, c’est assez de cette goutte de poison pour empoisonner ma vie. » Toutefois, cette face de douleur de l’amour, cette poignante angoisse des illusions envolées, si dévorante chez d’autres comme chez Musset, l’arrêta peu. Emporté déjà dans le tourbillon de ses luttes et de ses succès, entraîné dès lors par son rôle d’apôtre littéraire et moral, il secoua rudement le lourd manteau du chagrin et, dominant cette souffrance inhérente à notre nature humaine, il continua sa route sans plier. Madame Hugo, qui s’était d’ailleurs rapidement reprise, demeura l’amie, la mère des enfants, la femme du foyer antique, toujours prête avec grandeur, en expiation de cette étrangère et innocente palpitation d’une heure, à tous les dévouements, à toutes les soumissions, à toutes les abnégations, même les plus cruelles pour elle.

Mêlée depuis tant d’années à la destinée de Hugo, elle entreprit à Jersey d’écrire sa vie, et lui demeura, dans l’adversité, consolatrice et forte.

Son front était large et haut comme celui de son mari, mais sa main était fine et blanche, double symbole d’une intelligence un peu masculine dans une vraie nature de femme ; il y avait à la fois en elle de la femme du dix-septième siècle et de la brune Andalouse. Voici sa main, à côté de celle de son mari. Voici deux de ses portraits, dont l’un est étrange et impressionnant : on dirait une de ces peintures à coups de balai, que faisait Goya.

De cette femme, Hugo avait eu plusieurs enfants : deux filles et deux fils. L’une des filles, Léopoldine, devait, comme l’on sait, épouser

Adele Hugo.

« t ii /iortra/1 / ii'ilr et à ilemi /irrilii , sein hln/ile à un /unis léi/er... »

(l’asçe 17.)

Charles Hugo.

« L’un, le premier né, est un esprit alerte, et nif/nnreii.r ; U ressemble plus à l'atlilète... »

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